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Souffle inédit


« Avez-vous embrassé le corps mort ? » Hommage à Harold Pinter / Hyacinthe

« Avez-vous embrassé le corps mort ? » Hommage à Harold Pinter / Hyacinthe

L’ombre de la nuit   Poésie, vie à l’infini     « Les États-Unis ne s’embarrassent plus de conflits à basse intensité. Ils ne voient plus la nécessité de se montrer prudents ni même retors. Ils jouent désormais cartes sur table. Ils se fichent tout bonnement des Nations unies, des lois internationales ou des objections critiques,

L’ombre de la nuit

 

Poésie, vie à l’infini

 

 

« Les États-Unis ne s’embarrassent plus de conflits à basse intensité. Ils ne voient plus la nécessité de se montrer prudents ni même retors. Ils jouent désormais cartes sur table. Ils se fichent tout bonnement des Nations unies, des lois internationales ou des objections critiques, qu’ils considèrent comme inutiles et inefficaces. Ils ont aussi leur petit agneau bêlant trottant derrière eux au bout d’une laisse, le servile et pitoyable Royaume-Uni », soutient Harold Pinter dans sa conférence du Nobel en 2005[1].

Décédé le 24 décembre 2008 d’un cancer de la gorge à l’âge de 78 ans, le dramaturge, scénariste et poète britannique qui a d’abord été acteur, ne mâchait pas ses mots. À l’instar de Victor Hugo et de Pablo Neruda dont il semble être le digne héritier, Pinter, né d’un père d’origine russe et élevé dans une famille juive, ne se remettra jamais de l’antisémitisme subi dans son enfance. Cette violence lui ouvrira les yeux à jamais sur l’injustice et la bêtise humaines. Jamais il ne tombera dans le piège du sionisme ni d’aucune autre idéologie ; il a été et sera un pacificateur, homme lucide dont les maîtres mots sont « art, vérité et politique ». Indissociables, ces mots viendront se substituer au trop rebattu « égalité, liberté, fraternité ». Oui, l’art témoigne de l’égalité des hommes (dans homme, il y a femme bien entendu) qui aspirent à la liberté, laquelle est sûrement l’unique vérité dont nous ayons besoin pour affirmer notre fraternité d’êtres humains, en dépit des différences et, peut-être, grâce à elles, afin qu’il y ait littéralement politique, possibilité de vivre ensemble au sein de la cité.

Or, aux yeux de Pinter, George W. Bush et son acolyte Tony Blair menacent l’ordre mondial autant sinon plus que Saddam Hussein et Oussama Ben Laden, puisque, en dehors des « huit mille têtes nucléaires opérationnelles » dont « deux mille sont en état d’alerte, prêtent à être déclenchées en une quinzaine de minutes » (p. 31), les États-Unis et la Grande Bretagne qui siègent en permanence au Conseil de sécurité ont fait preuve d’ « acte de banditisme, un acte flagrant de terrorisme d’État, prouvant un absolu mépris pour le concept même de loi internationale. » (p. 26)

En « mauvaise conscience de son temps » − l’expression est de Saint-John Perse −, Pinter va plus loin encore dans son allocution du Nobel : « Nous avons apporté la torture, les bombes à fragmentation, l’uranium appauvri, d’innombrables tueries aveugles, la misère, l’humiliation, la mort au peuple irakien et nous avons appelé cela “apporter la liberté et la démocratie au Moyen-Orient”. Combien de gens faut-il avoir tués pour mériter le titre de meurtrier de masse et de criminel de guerre ? Cent mille ? C’est plus qu’il n’en faut, je trouve. Il serait donc normal que Bush et Blair soient traînés devant la Cour internationale de justice. Mais Bush a été malin. Il n’a pas reconnu la Cour internationale de justice. Par conséquent, si un soldat ou à plus forte raison un homme politique américain se trouve mis en accusation, Bush a prévenu, il enverra les Marines. Mais Tony Blair a reconnu la Cour et il est donc passible de poursuites. Nous pouvons communiquer son adresse à la Cour si elle le souhaite. C’est 10, Downing Street, à Londres. » (p. 26)

Oui, nous reconnaissons là, dans ce discours où l’homme de lettres cède le pas au citoyen engagé, l’ « humour noir » d’un auteur dont l’œuvre se situe entre celle de Beckett et celle d’Ionesco. Cela dit, l’absurde n’est pas une fatalité pour Pinter qui, comme nous venons de le lire, a des revendications précises, concrètes. De fait, Pinter a depuis plusieurs années mis fin à sa carrière d’écrivain et s’est littéralement engagé dans la vie politique nationale et internationale. Certes, Bush n’est désormais plus le locataire de la Maison Blanche et Blair ne réside plus à l’adresse précisée par l’auteur, celle de la résidence du Premier ministre britannique, mais la mort et la destruction sévissent encore en Irak, et là où la machine de guerre américaine et nord atlantique a une sainte croisade à mener. Certes, aussi, il est inimaginable que Bush et Blair soit arrêtés, jugés et condamnés par quelque cour que ce soit, et néanmoins les paroles de Pinter suffisent, précisément elles nous suffisent parce qu’elles nous montrent qu’une voix et une conscience, réellement et souverainement universelles, sont du côté de la Paix, l’authentique, celle qui ne se targue pas d’opposer le bien au mal, à la manière des allumés de tous bords.

Voici « La mort » visitée par Pinter, cette mort qui se suffit à elle-même pour nous rappeler qui nous sommes et où nous allons :

« Avez-vous lavé le corps mort

Lui avez-vous fermé les deux yeux

Avez-vous enterré le corps

L’avez-vous laissé abandonné

Avez-vous embrassé le corps mort » (p. 34)

Maître Pinter, nous pensons à vous en ces jours de fêtes musulmanes, et prions, en laïcs, pour que votre étoile de mortel brille à tout jamais en ce monde de ténèbres.

 

 

[1]Harold Pinter, Art, vérité et politique. Conférence du Nobel, traduit de l’anglais par Jean Pavans, Paris, Gallimard, 2006, p. 24.

 

 

PHOTO DE COUVERTURE  JACK DE NIJS / ANEFOCC0 1.0

 

Discours du Nobel 2005 prononcé par Harold Pinter :

Harold Pinter (2005) « Art, Truth And Politics » – Nobel Lecture

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