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Souffle inédit


Une infinie interrogation / Hyacinthe

Une infinie interrogation / Hyacinthe

L’ombre de la nuit Poésie, vie à l’infini           Nous souhaitons partir d’un constat : rares sont les écrivains qui peuvent vivre de leur plume. Sans doute certains y arrivent-ils, mais cela se passe dans d’autres pays et grâce à certains critères qui, disons-le explicitement, font défaut chez nous, à commencer par

L’ombre de la nuit

Poésie, vie à l’infini

 

 

 

 

 

Nous souhaitons partir d’un constat : rares sont les écrivains qui peuvent vivre de leur plume. Sans doute certains y arrivent-ils, mais cela se passe dans d’autres pays et grâce à certains critères qui, disons-le explicitement, font défaut chez nous, à commencer par les structures qui font qu’un auteur puisse se consacrer entièrement à l’écriture, qu’il écrive donc, qu’il publie, qu’il vende des milliers voire des millions d’exemplaires, et qu’il soit rémunéré par son éditeur. Tout ce chemin, si simple ou caricatural soit-il, n’est pas — du moins pas encore — à la portée de nos auteurs. Car, si les plus connus de nos auteurs écrivent, c’est parce qu’ils gagnent leur vie autrement, la plupart d’entre eux étant enseignants ou journalistes.

 

Cela étant franchement dit, nous pouvons désormais apporter les arguments et les exemples susceptibles d’étayer la vérité du monde de l’écriture, de l’édition et de la lecture chez nous. Expliquons-nous toutefois sur un point d’une importance cruciale : à notre connaissance, les écrivains qui dans notre pays vivent de leur écriture peuvent être comptés sur les doigts d’une main, s’il en est, et pour y parvenir ils doivent très régulièrement, pour ne pas dire plus que de raison, publier articles de presse, traductions, nouvelles, et participer à des colloques, des festivals, des salons pour lesquels ils sont dédommagés, alors que les plus méritants profitent de résidences d’écrivains à l’étranger. Ce qui bien sûr, dans les deux premiers cas, nuit à leur talent en les empêchant de laisser mûrir leurs travaux. Le résultat est, le moins qu’on puisse dire, catastrophique. Mais cela, tous le savent et tout le monde le pense tout en imaginant détenir la suprême vérité, la recette qui va faire de lui l’écrivain, le seul, l’unique qui lui incombe à lui seul la tâche de représenter toute une littérature, celle d’un pays, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Nulle émulation ni esprit de compétition dignes de ce nom, mais rien qu’un combat de coqs qui tous finiront égorgés par le temps qui, lui, n’épargne ni les mauvaises œuvres ni les écrivaillons.

 

Or, à considérer les choses de plus près, tous les ans des centaines de livres paraissent chez nous. Certains sont publiés chez des éditeurs confirmés, tandis que la plupart sont imprimés à compte d’auteur. Certains sont dignes d’être qualifiés de livres (avec texte, papier, mise en page et impression corrects), tandis que la plupart relèvent du crime de lèse-majesté attenté à l’égard des lecteurs, des libraires, des instances qui pourtant achètent des centaines d’exemplaires pour encourager la production locale, crime en somme contre la littérature puisque la bibliophilie, l’art de réaliser des « beaux livres » ou des « livres d’artistes », fait incontestablement partie. Mais nous sommes loin, bien loin de cela. Nous pensons tout juste à des textes dignes de ce nom, à des textes écrits et imprimés pour être lus, ni plus ni moins. Cependant, cette somme incroyable de livres publiés à compte d’auteur a de quoi étonner : d’abord, cette pratique en vogue chez nous montre que le rôle de l’éditeur se limite au côté proprement technique, celui de l’impression qui est assurément l’apanage de l’imprimeur ; ensuite, elle montre que les éditeurs ne veulent plus, du moins ne peuvent plus assumer la responsabilité d’un ouvrage publié auxquels ils doivent assurer une véritable diffusion, laquelle s’apparente à un droit à la vie ; enfin, elle montre que les livres et auteurs sont en mal d’éditeurs et qu’ils pensent avoir la possibilité de subvenir à leurs propres besoins. Le résultat est, encore une fois, catastrophique : les livres naissent, mais ils n’ont pas de destinée. Ce sont au vrai sens du terme des mort-nés que les auteurs doivent écouler à leur façon ou offrir aux leurs. Et, même les livres publiés ainsi et qui ont la chance, rare, d’être confiés aux librairies, ils n’ont personne pour les acheter et les lire. Cela est d’autant plus vrai que parmi les centaines de livres publiés par an, nul livre n’a assez de souffle pour faire parler de lui quelque temps après, que disons-nous ? un an après. Un livre, un vrai, n’est pas l’œuvre d’un jour. Un livre, si nous ne pouvons immédiatement trancher quant à sa fortune, il est capable de nous étonner. Peut-être un témoignage sera-t-il le bienvenu pour expliciter le fond de notre pensée. Nous pensons à un Cioran, dont les livres ont été si peu lus pendant plusieurs années, et qui jouit aujourd’hui d’une enviable fortune : « C’est un peu pénible de parler de ses propres livres, mais puisque je suis là pour faire des aveux : pourquoi ne pas le faire ? Quand j’ai publié mon deuxième livre, Syllogismes de l’amertume, tous mes amis sans exception m’ont dit : “Tu t’es compromis, c’est un livre insignifiant, c’est des boutades, c’est pas sérieux.” […] Ce livre a été tiré à deux mille exemplaires, en 1952, cela se vendait à 4 francs, on en a vendu à peu près deux mille exemplaires en vingt ans. Et finalement je me suis dit : “Les gens ont raison, c’est un livre nul, ça ne mérite pas d’exister, enfin, il mérite son destin.” Quand Gallimard l’a publié en livre de poche, il y a quelques années, c’est devenu une sorte de petit bréviaire d’une jeunesse désaxée, c’est actuellement un des livres qui ont le plus marqué. Mais, pour vous dire le destin d’un livre : jamais, mais jamais je n’aurais cru que ce livre puisse être déterré. […] Je vous cite ces choses uniquement pour vous dire qu’on peut tout prévoir, sauf le destin d’un livre. »

 

Les propos de Cioran nous rappellent un élément important que nous avons failli, il est vrai, passer sous silence : l’argent, qui fait souvent défaut à un écrivain talentueux, ne manque pas aux autres, si bien que ceux-là se permettent le luxe de publier des livres à compte d’auteur. N’est-il pas intrigant de voir un livre imprimé à compte d’auteur, un livre que personne n’achètera ni ne lira ? N’est-il pas encore plus intrigant de voir certains auteurs faire du porte-à-porte en proposant des livres à vendre ? Quelle poésie et quelle littérature est-il dans tout cela ? Et, qui plus est, nous ignorons pourquoi chez nous plus qu’ailleurs circulent des idées reçues sur les écrivains qui, semble-t-il, doivent être pauvres, mélancoliques, alcooliques, malades, pour avoir une fortune qui, somme toute, ils n’auront jamais puisqu’ils ne seront jamais lus. Des préjugés tous azimuts de la part des lecteurs, des écrivains et des éditeurs. Les uns accusant les autres de tous les maux de la terre, nul ne peut réellement y voir clair, d’autant plus que personne ne lit et que tout le monde écrit ou, du moins, pense écrire.

 

Que le nerf de la guerre ne soit pas là et qu’il soit dans le désir du gain facile, cela nous semble une évidence. Si toute personne ayant un mot à dire sur le monde de l’édition abonde dans ce sens — à tort ou à raison, en connaissance ou en ignorance de cause —, il se trouve que les résultats ne sont pas probants. Partout autour de nous, la littérature œuvre, fait son œuvre, naît et enfante. Partout la littérature contribue au mouvement social, économique et politique qu’elle défend, illustre et promeut avec le culturel qui est, qu’on le veuille ou non, au centre de toute vie, de toute société, de toute économie, de toute finance digne de ce nom. Il est temps que notre littérature et à travers elle notre culture s’émancipe de ses velléités pour aspirer à quelque chose de plus intense et de plus représentatif de ce que nous avons — oui, nous — avons à proposer au monde. Que nul poète, romancier, nouvelliste, philosophe, peintre, photographe et cinéaste n’ait fait florès dans le monde en brandissant nos couleurs, cela nous écrase et finit par poser une chape de silence sur nos talents. Et, quand bien même nous pourrions sembler nous battre de la chape à l’évêque — semblant être en contestation d’une chose qui n’appartient à aucune des personnes en cause —, nous pensons que nos talents doivent voler de leurs propres ailes et que, malgré toutes ses faiblesses, notre littérature et par là même notre culture, au sens le plus large du terme, doivent se poser davantage de questions afin que les réponses soient concluantes, non dans les mots ainsi dits et qui, le dirons-nous assez, ne riment à rien, mais dans la pratique, l’écriture et l’art qui se passent dans une éternelle et infinie interrogation.

 

 

 

Tableau de couverture : JOHN OLSEN Sydney Sun 1965

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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