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Souffle inédit


Georges Bataille, poète / Hyacinthe

Georges Bataille, poète / Hyacinthe

L’ombre de la nuit Poésie, vie à l’infini           Poète, Georges Bataille l’est assurément. Certes, chez lui l’écriture poétique en tant que tel est moins importante, du moins quantitativement, que celle du récit et de l’essai, mais la poésie, à l’instar de l’érotisme, constitue l’une des pierres d’angle de l’auteur de

L’ombre de la nuit

Poésie, vie à l’infini

 

 

 

 

 

Poète, Georges Bataille l’est assurément. Certes, chez lui l’écriture poétique en tant que tel est moins importante, du moins quantitativement, que celle du récit et de l’essai, mais la poésie, à l’instar de l’érotisme, constitue l’une des pierres d’angle de l’auteur de L’expérience intérieure[1]dont la dernière et cinquième partie, «Manibus date liliaplenis», est constituée de vers.

Un autre constat s’impose : sur les douze tomes des Œuvres complètes[2], trois d’entre eux seulement (III, XI et XII) donnent à lire des poèmes, ce qui ne facilite pas l’approche de l’œuvre poétique de Bataille. Mais aujourd’hui, grâce aux efforts du grand poète Bernard Noël, qui avait publié, en 1967, aux éditions du Mercure de France, une édition de L’Archangélique et autres poèmes de G. Bataille, cette même édition se trouve désormais augmentée, annotée par ses propres soins et ceux de Thadée Klossowski, et munie d’une préface, dans laquelle Bernard Noël conjugue ses talents de poète, d’écrivain, d’essayiste et d’éditeur, en vue de lever le voile sur cette œuvre poétique longtemps oubliée. «L’œuvre poétique de Georges Bataille est restée à l’écart, non parce qu’elle manquerait de qualité, mais plus certainement parce qu’elle représente un danger pour la poésie. Elle n’en conteste pas seulement les manières, elle les déchire, les salit ou bien les rend dérisoires. Ainsi la poésie est attaquée dans sa nature même et bientôt pervertie ou, plus exactement, souillée. On se protège de cette souillure mentale en l’attribuant aux sujets souvent obscènes ou scatologiques, alors qu’il s’agit d’une chose tout autre — qu’il s’agit d’un saccage interne faussant les articulations ordinaires du poème pour leur faire desservir leur propre élan. Il y a de la brutalité dans ce retournement : une façon de trousser le vers pour exhiber sa nudité sonore scandée à contresens de ce qu’il dit», écrit d’entrée de jeu le préfacier comme pour mettre le doigt sur les raisons de cette méfiance (ou défiance ?) à l’égard de l’auteur de La Haine de la poésie (1947), rebaptisé en 1962 L’Impossible[3].

Prenant à bras-le-corps la conception que Bataille a de la poésie, B. Noël en retrace le cheminement. D’abord, il explique la signification de cette «haine de la poésie» qui est, somme toute, la voie qu’il faut emprunter afin de quitter les sentiers battus de la «belle poésie», vaine et naïve, et, partant, retrouver la «poésie véritable». Celle-ci exige le Néant et la Mort, doncle sacrifice de ses propres valeurs esthétiques pour se renouveler, car, comme l’écrit Bernard Noël, «la réalisation n’est rien, sa poursuite sans espoir est tout.» Ce qui permet, ensuite, au préfacier d’identifier cette quête à ce que Bataille entendait par «expérience intérieure», formule qu’il préfère à «expérience mystique», puisque l’auteur de la Somme athéologique refuse d’être «heureux», autrement dit : il refuse le salut auquel il préfère, contrairement aux mystiques, le désespoir tragique. Enfin, en comparant Bataille à Mallarmé, B. Noël distingue l’ «obscène vérité» exigée par le premier des «glorieux mensonges» inventés par le second pour faire face à son Néant propre et à celui de toute création. Cette distinction donne certes lieu à une opposition, mais elle permet aussi de mesurer cette révolution, si l’on peut dire, opérée par ce que Bataille qualifie de «haine de la poésie». La question principale, nous semble-t-il, concernerait aussi bien la forme que le fond, le «sacrifice des mots, des images» que celui du «sujet» et du «poète». D’où le crédit, manifeste, que Bataille accorde à Rimbaud au détriment de Mallarmé. «Il l’est, précise Bernard Noël, pour avoir choisi le silence», mais ne l’est-il pas aussi parce que plus que quiconque — de Baudelaire à Mallarmé en passant par Verlaine, et même Laforgue et Corbière — il a été celui qui a le mieux travaillé le vers, en le tirant vers la prose, le rythme, en le démantelant, et la musique, en la rendant cacophonique, pour «constitue[r] bruissement de langue qui fait à la pensée un dessous moqueur.» (p. 17) Peut-être bien, mais lisons Bataille pour avoir une idée de ce qu’il a réussi à insuffler à sa poésie :

 

DIEU

À la main chaude

je meurs tu meurs

où est-il

où suis-je

sans rire

je suis mort

mort et mort

dans la nuit d’encre

flèche tirée

sur lui.[4]

Il s’agit là de poésie, incontestablement, néanmoins cette poésie est imprégnée d’une «méditation» (pour ne pas dire philosophie) qui, comme chez Nietzsche, dans le même élan caractérisant cette écriture sciemment fragmentaire et oscillant entre poésie et pensée, entre poème et noème, provoque une «sortie de soi», comme le souligne la pertinente analyse de Bernard Noël, peut-être pas à la manière de l’extase mystique, mais selon les règles de l’expérience intérieure où «coïncident “les données d’une connaissance émotionnelle commune et rigoureuse et celles de la connaissance discursive”» (p. 17-18). Mais ne nous méprenons sur l’impossible équilibre de l’émotionnel et du discursif, car l’opposition entre « haine » et «poésie» subsiste, et c’est tant mieux ainsi : tout contribuant à tout positiver, à tout harmoniser fallacieusement, nous avons besoin, il est vrai, de poésie, mais plus d’une poésie haineuse, et qui commence par se haïr, que d’une poésie belle, vaine et naïve. Et Bernard Noël de clore sa magnifique préface par ces mots qui nous invitent à considérer autrement la poésie de Bataille en particulier et la poésie depuis Bataille : «Tout en nous, dans nos actes comme dans notre pensée, appelle à la dissimulation du Néant et de la Mort ; tout chez Bataille exige au contraire d’oser contempler l’irrémédiable et d’en méditer l’émotion blessante. Depuis cinquante ans, cette exigence n’a pas fait école, mais elle n’a cessé de hanter quelques poètes…»

Notons également la parution, chez Fata Morgana, de William Blake traduit et présenté par Georges Bataille, édition reprenant le Dossier William Blake dont le texte avait été publié dans le tome IX des Œuvres complètes de Bataille (Gallimard, 1979). Cette édition de William Blake contient «Premiers textes», «Le mariage du ciel et de l’enfer», «Visions des filles d’Albion» et «La Révolution française». Elle reprend des dessins d’André Masson réalisés à la fin des années trente.

Signalons également de Georges Bataille chez Fata Morgana : Lettre à René Char sur les incompatibilités de l’écrivain, 2005, 41 pages, 9 euros.

[1] Georges Bataille, L’expérience intérieure (1943 et 1954), Paris, Gallimard, coll. «Tel», 2002, p. 183-189.

[2] Georges Bataille, Œuvres complètes, XII tomes, Paris, Gallimard, 1970-1988.

[3] Cf. Georges Bataille, Romans et récits, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, édition publiée sous la direction de Jean-François Louette avec la collaboration de Gilles Ernst, Marina Galletti, Cécile Moscovitz, Gilles Philippe et Emmanuel Tibloux, préface de Denis Hollier, 1552 pages, 65.00 €.

[4] Georges Bataille, L’expérience intérieure, op. cit., p. 189 et L’Archangélique et autres poèmes, préface de Bernard Noël, notes de Bernard Noël et Thadée Klossowski, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2008, p. 76.

 

 

1 Commentaire
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1 Commentaire

  • Lamon Jean-Pierre
    25 mars 2021, 13 h 27 min

    Bataille : lui rendre enfin justice et notoriété face à la confusion mercantile des valeurs morales et poétiques

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