Search
Generic filters
Exact matches only
Filter by Custom Post Type

Souffle inédit


« Et maintenant c’est encore maintenant » : Adieu Bernard Noël / Aymen Hacen

« Et maintenant c’est encore maintenant » : Adieu Bernard Noël / Aymen Hacen

« Et maintenant c’est encore maintenant » : Adieu Bernard Noël Bernard Noël s’en est allé ce mardi 13 avril 2021 à l’âge de 90 ans. Une grande amitié nous liait. En voici quelques traces… Un article paru dans La Presse de Tunisie du 29 décembre 2008   Bernard Noël « Écrire au présent » S’il est un contemporain dont la

« Et maintenant c’est encore maintenant » :

Adieu Bernard Noël

Bernard Noël s’en est allé ce mardi 13 avril 2021 à l’âge de 90 ans. Une grande amitié nous liait. En voici quelques traces…

Un article paru dans La Presse de Tunisie du 29 décembre 2008

 

Bernard Noël

« Écrire au présent »

S’il est un contemporain dont la langue et la littérature françaises peuvent s’honorer aujourd’hui, c’est bien Bernard Noël. Depuis plus de quarante ans, l’auteur d’Extraits du corps (1958) et de Le Château de Cène (1969) poursuit une quête inégalée explorant tous les genres littéraires, de la poésie au roman, passant par le théâtre, l’essai, la critique d’art, le reportage journalistique et la rédaction d’ouvrages de référence à l’instar du substantiel Dictionnaire de la Commune[1].

À vrai dire, il s’agit là d’une œuvre labyrinthique où l’on peut facilement se perdre tant Bernard Noël semble toujours aller de l’avant, multipliant les publications, les rencontres, les projets qui font de lui autant un écrivain fécond et protéiforme qu’un passeur qui se soucie peu du transitoire, de l’éphémère qui a nom « présent » :

« La leçon numéro un de l’écriture, c’est qu’elle est au présent. On ne peut écrire qu’au présent. Quel que soit le temps qu’on emploie… Je me demande si la conjugaison… a une vertu archéologique parce qu’elle nous projette dans le passé, dans le présent, dans le futur… Mais l’acte d’écrire est toujours au présent. Quand tu me demandes qu’elle fut l’influence sur moi de tout ce travail, c’est de m’avoir fait vivre au présent. La chose peut gêner mon entourage, parce que je refuse en général de me projeter hors du présent. Je ne le manifeste pas toujours mais penser au futur, imaginer des activités me révulse… » (p. 47)

C’est en effet la réponse de Bernard Noël à l’interrogation : « L’écriture permet-elle à la fois le présent, et ce que Roger Laporte appelle “l’effroyablement ancien” », interrogation soumise à l’auteur par Jean-Luc Bayard dans un nouveau livre, En présence…[2], où la « présence » est estimée à sa juste valeur puisque les trois points et les parenthèses ancrent l’entretien dans un présent éminemment présent qui a valeur d’aoriste gnomique. Valeur, peut-être, qui se trouve ainsi illustrée par cette autre expérience du temps dans et à travers l’écriture : « … Mais écrire change ce qu’on avait en tête, ou en mémoire. Écrire, pour moi, reconduit l’oubli à l’oubli, c’est-à-dire qu’écrire éclaire quelque chose que cette clarté ensuite efface… Conséquence, écrire cette histoire du train c’était l’éclairer en l’effaçant. » (p. 13)

Notons cependant que Bernard Noël n’adopte jamais un ton magistral ou une posture solennelle. L’auteur de Le Sens la Sensure et de La Privation de sens[3]ne possède pas de réponses prêtes et encore moins de sens tout fait. Chez lui, dans sa vie d’homme et d’écrivain, les mots viennent doucement, émanant d’une réflexion profonde, souvent hésitante, afin que le sens prenne corps, lentement, sûrement, précisément. En témoigne à merveille sa façon de parler et celle de dire ses textes, que le film de Denis Lazerme met bien en évidence. Réalisé dans la maison natale de Rabelais, « La Devinière » (Touraine), qui, en 2005, a vu naître un livre géant, Chronique de la Gruélie, de 1m75x1m00, avec un texte inédit de Bernard Noël, des peintures et une maquette de Geneviève Besse, une couverture conçue par le sculpteur Olivier Seguin, ce film nous prouve que « si l’on est bien en présence d’un homme c’est que l’homme y est au présent ».

Présence autre que nous propose la publication, dans la collection « Signes » (ENS Éditions), des actes du colloque de Cerisy-la-Salle organisé du 11 au 18 juin 2005, sous la direction de Fabio Scotto, d’une remarquable somme de contributions et de documents ayant pour titre Bernard Noël : le corps du verbe[4]. Publication magistralement assurée par Fabio Scotto, poète, traducteur et professeur à l’université de Bergame (Italie), dont la préface et la conclusion, intitulée « De la représentation à l’irreprésentable », peuvent être lues autant comme des modèles de critique savante que de très beaux témoignages d’amour. Réunissant des textes de brillants universitaires (Michel Collot, Anne Malaprade, Serge Martin, Michael Bishop, etc.) et de poètes reconnus dont Jacques Ancet, Mohammed Bennis, Yves Charnet, Yves Peyré et Jean Frémon pour ne citer que ceux-là, ce volume est le plus bel hommage qu’un lecteur puisse rendre à son auteur de prédilection, car qu’ils soient poètes ou chercheurs les intervenants montrent que l’œuvre de Bernard Noël est une matière vivante dont l’analyse révèle une quête incessante.

Et, comme pour saluer ceux qui lui témoignent leur attachement, Bernard Noël offre trois textes inédits qui viennent trouver leur place au début du volume. Il s’agit de deux poèmes, « Les mots recousus » et « Le jardin d’encre », contenant respectivement cinq et sept longs fragments, ainsi qu’un texte en prose, « Une rupture en soi », où, dans une « sorte de réactualisation du “JE est un autre” rmabaldien », l’auteur oppose deux personnages « celui-que-je-suis » et « celui-que-je-veux-être » comme pour « sauver le “Je” d’une disparition voulue et crainte rendant toute vérité relative. » (Fabio Scotto, p.13)

Nous proposons à nos lecteurs le premier poème de « Le jardin d’encre », texte en vers dans lequel le poète dialogue avec le peintre Zao Wou-Ki auquel il a consacré plusieurs livres où Bernard Noël se révèle être un « poète d’art » :

et maintenant c’est encore maintenant bien que tout glisse

bien que tout s’en aille en laissant sur la peau une traînée

on ne sait ni pourquoi ni en quoi cette chose passante

la gorge est lasse de brasser l’air pour faire un mot

une chose fourmille nocturne et sombre peut-être la fatigue

il faut que le monde vieillisse encore et se délie de sa limite

comme le corps trouve tout seul l’infini dans le sommeil

alors il ne sait pas qu’un songe a remplacé la vie

et que tout fait silence pour fêter ce remplacement

quelque chose remue pourtant dans l’arrière-pays de tête

est-ce une ombre qui vient une ombre qui s’en va

ou simplement le monde enfin réduit à sa fumée

le vent cherche une âme il croit la trouver sous la porte

en expédiant son souffle dans le noir mais qui est là

dans le couloir où la poussière a recueilli des traces

et maintenant il faut lever le poing et battre la mémoire

comme un tapis qui doit brutalement restituer l’image

Un entretien paru dans La Presse de Tunisie du 3 mars 2010 :

Incontestablement Bernard Noël est l’un des plus grands écrivains français et mondiaux du XXe siècle. Si exagéré cela puisse-t-il sembler être, cela émane d’une conviction intime, celle de tous ceux qui étudient la littérature, d’une part, et ceux qui leur font confiance, d’autre part. Pour l’introduire à nos lecteurs qui sûrement le connaissent à bien des égards, nous suivrons son éditeur, P.O.L, qui le présente ainsi : « Bernard Noël est né le 19 novembre 1930, à Sainte-Geneviève-sur-Argence, dans l’Aveyron. Les événements qui l’ont marqué sont ceux qui ont marqué sa génération : explosion de la première bombe atomique, découverte des camps d’extermination, guerre du Viêt-nam, découverte des crimes de Staline, guerre de Corée, guerre d’Algérie… Ces événements portaient à croire qu’il n’y aurait plus d’avenir. D’où un long silence, comme authentifié par un seul livre, Extraits du corps, 1958. Pourquoi je n’écris pas ? est la question sans réponse précise qui équilibre cette autre : Pourquoi j’écris ? devenue son contraire depuis 1969. Cet équilibre exige que la vie, à son tour, demeure silencieuse sous l’écriture, autrement dit que la biographie s’arrête aux actes publics que sont les publications. »

Or, les éditions P.O.L publient en janvier 2010 le premier tome des œuvres de Bernard Noël, sous le titre de Les Plumes d’Éros. Livre d’une vie qui contient cependant des textes « particuliers », dans la mesure où cette édition reprend proses et poèmes puisées dans des livres publiés ailleurs, comme si de cette disparité naissait un sens et une valeur uniques, celui d’un auteur authentique qui n’aurait qu’un seul souhait : être lui-même et être authentique par ses écrits qui sont sa vie.

Rencontre.

Un autre grand écrivain aurait, peut-être, opté pour la facilité en se référant à des œuvres déjà publiées dans des collections dites « classiques ». Vous en avez plusieurs en « Poésie/ Gallimard », en « Points/ Seuil », dans « L’Imaginaire/ Gallimard » et ailleurs. Pourquoi ce choix de textes ? Et pourquoi maintenant, quelques mois avant vos 80 ans ?

Bernard Noël. Mon éditeur, P.O.L, m’a proposé de réunir mes « œuvres » il y a quelques mois. J’ai d’abord été hostile à ce projet parce que je n’aime pas retourner sur mes pas et redoute les vieux papiers. Puis, parce que cette offre était amicale, j’ai pensé que réunir tous mes écrits à caractère amoureux pourrait constituer UN livre et pas seulement un recueil. Ainsi ai-je pu entrelacer récits, poème et essais et traiter les genres comme de simples variations. Quant à mes 80 ans, il s’agit, il me semble, d’une autre affaire…

Nulle note ni texte d’escorte (préface, postface) n’accompagnent cette édition du premier tome de vos œuvres. Pourquoi cela ?

Bernard Noël : Parce que tout cela aurait dénaturé mon entreprise, qui était de faire apparaître l’unité de tout ce qui est rassemblé dans ce volume. Donc pas besoin d’explications. D’autant que l’explication n’a jamais servi qu’à en finir avec ce qu’on explique…

Proses et poésies s’alternent. Quand écrivez-vous de la prose et pareil pour la poésie ?

Bernard Noël : Ne prenez pas cela pour une dérobade ni pour une provocation, mais j’écris de la poésie quand je tente d’écrire un poème et de la prose quand j’écris de la prose. Il y a moins de préméditation dans chacun de ces actes qu’un changement de rapport avec la matière verbale. La main, si j’ose dire, touche différemment la même matière.

Pourquoi ce titre, Les Plumes d’Éros, à la fois beau, étrange et énigmatique ? De quelle nécessité l’érotisme, si cela a un sens pour vous, émane-t-il pour l’auteur de Le Château de Cène qui n’est pas reproduit dans le présent volume ?

Bernard Noël : Ce titre était déjà celui d’un court essai sur la littérature érotique repris ici et augmenté. J’ai hésité entre l’Espace du désir et Les Plumes d’Éros: le premier définissait assez bien le territoire de ce livre ; le second était, en effet, plus énigmatique et, de ce fait, plus ouvert. L’Éros dont il est question est bien sûr le dieu de l’amour, et c’est d’amour qu’il est ici question. Il y a deux manières principales de pratiquer l’amour dit l’un de mes personnages, soit les yeux ouverts, et c’est alors le jeu des positions qui prime, soit les yeux fermés, et c’est alors la recherche de la fusion… Je n’ai pas inclus Le Château de Cène parce que l’érotisme présent dans ce livre est d’un tout autre ordre. Il ne s’agit pas d’amour mais d’exorcisme de la violence par la violence.

Qu’est-ce que la liberté pour le grand écrivain que vous êtes ? Le grand écrivain, cela dit en passant, qui a beaucoup voyagé et rencontré des écrivains, des artistes et des hommes de tous bords ?

Bernard Noël : La liberté : qu’est-ce que la liberté ? J’hésite. La liberté la plus précieuse est la liberté de penser et d’exprimer sa pensée sans avoir à la dissimuler, à la voiler, pour la dérober à l’une ou l’autre des formes de censure. Je n’aime pas que vous me traitiez de « grand » écrivain. J’ai simplement essayé, avec une certaine obstination, de traiter l’écriture comme un révélateur dont j’attends aussi bien la surprise perpétuelle que le SENS. Le sens qui est toujours un mouvement auquel s’accorde, parfois avec angoisse, parfois avec plaisir, le mouvement de ma vie. Il ne me console pas, ne me sauve de rien mais m’entraîne vers l’interminable.

Quel message auriez-vous à passer à tout jeune écrivain qui cherche sa voix/voie ? Et pensez-vous que la littérature soit le chemin à suivre pour contrecarrer les déficiences, les limites, les récessions imposées par le monde d’aujourd’hui ?

Bernard Noël : Je sais que tout est fait aujourd’hui pour que la culture devienne un produit comme un autre. Une preuve significative en est, en France, la suppression de la Direction du Livre, du Théâtre, des Arts plastiques pour les réunir dans une direction des industries culturelles… Pour être écrivain aujourd’hui, il faut savoir traiter pareille transformation avec une ironie cassante ou bien en tirer l’énergie propre aux désespérés…

Aymen Hacen

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Bernard Noël, Dictionnaire de la Commune, Paris, Hazan, 1971 ; réédition augmentée de 73 articles, d’un index thématique et d’une préface, 2 volumes, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1978 ; 1 volume, Paris, Mémoire du Livre, 2000, 643 pages, 27 euros.

[2] Entretien avec Bernard Noël, conduit par Jean-Luc Bayard, le livre contient le DVD du film En présence d’un homme de Denis Lazerme, Coaraze, éditions L’Amourier, juin 2008, 87 pages, 30 euros.

[3]Le Sens la Sensure, Le Roeulx, Belgique, Talus d’Approche, 1985, réédité en 1993 et 2006, 190 pages, 20 euros ; La Privation de sens, Montpellier, éditions Barre parallèle, 2006, 64 pages, 10 euros.

[4]Bernard Noël : le corps du verbe, sous la direction de Fabio Scotto, Lyon, ENS éditions, coll. « Signes », 2008, 352 pages, 37 euros.

 

 

1 Commentaire
Souffle Inédit
ADMINISTRATOR
PROFILE

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked with *

1 Commentaire

  • MARTELLOTTO Nicole
    15 mai 2021, 11 h 16 min

    Merci pour ce bel article.
    Où a été prise la photo de Bernard Noël devant des inscriptions ?

    Répondre