Entretien avec Guillaume Artous-Bouvet / Aymen Hacen

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Entretien avec Guillaume Artous-Bouvet :

« Un poème, disons, doit pouvoir s’écrire. »

 

Né en 1979 à Paris, Guillaume Artous-Bouvet − ancien élève de l’École Normale Supérieure de Lyon (1999), agrégé de lettres modernes (2002) et docteur ès lettres avec une thèse intitulée : « Statut de la littérature dans le discours philosophique français après 1950 », soutenue en 2007, sous la direction de Bruno Clément à l’Université Paris 8-Saint Denis −, est poète et essayiste.

 

Rencontre…

Aymen Hacen. Les poèmes de Prose Lancelot, suivi de Monologues de la forme et de Chant de Personne, ainsi que ceux de Glacis suivi de Bêtes sans dieu et de Fungi, tous parus en 2020 et 2021 aux éditions La Rumeur libre, sont déroutants. Dans quelle lignée ou tradition poétique vous situez-vous ?

Guillaume Artous-Bouvet. J’aurais du mal à me situer de façon explicite dans une « lignée » ou une « tradition » poétiques déterminées. Le pari – fantasmatique – dont se soutient toute tentative d’écriture n’est-il pas justement d’excéder toute détermination historique et d’apparaître comme une exception ?

Disons – malgré tout – qu’eu égard à l’histoire littéraire dite patrimoniale, mon admiration, sans surprise, a toujours été suscitée par des textes en effet « déroutants », comme ceux de Rimbaud ou de Mallarmé, pour ne citer que les plus visibles. C’est que leur extrême densité, et même leur difficulté, me font moins l’effet d’une résistance que celui d’une promesse, qu’il y ait toujours (utopiquement) plus de sens que le sens.

Du point cette fois des tentatives les plus contemporaines, l’influence viendrait sans doute des « poètes-philosophes » comme Yves Bonnefoy, Michel Deguy, ou plus récemment Philippe Beck. De Deguy, j’hérite si j’ose dire de l’idée que la poésie est une activité reliquaire, qui se destine à l’ineffacement de l’ancien ; de Beck, le principe de réécriture de textes (ou d’images) léguées par la tradition.

Mon geste fait ainsi effort pour redire la force d’émerveillement singulière, et par conséquent déroutante, que nous réservent certains textes ou images : depuis la matière de Bretagne de l’univers arthurien jusqu’aux poèmes de Lovecraft. Mais redire, ce n’est pas seulement pour moi répéter : il s’y agit de réveiller la force originalité d’un premier dire. Redire, c’est du moins le paradoxe que je cherche à endurer, ce doit être « trouver du nouveau », selon la formule baudelairienne.

Aymen Hacen. Spécialiste du rapport entre poésie et philosophie, vous avez publié, en 2012, L’exception littéraire, aux éditions Belin, sous l’égide de feu Michel Deguy, et, aux éditions Hermann, L’hermétique du sujet. Sartre, Proust, Rimbaud, en 2015, et récemment, en février dernier, Derrida, le poème.

Plusieurs questions peuvent s’imposer, mais commençons par celles-ci : 1. Qu’est-ce qui chez le critique et universitaire nourrit votre vocation de poète et inversement ? 2. Laquelle de ces deux vocations, la philosophie ou la poésie, vous semble-t-elle plus naturelle, humaine, nourricière ? 3. Quel avenir l’une et l’autre discipline, au moment où d’un point de vue institutionnel, y compris dans l’édition, elles semblent être menacées ?

Guillaume Artous-Bouvet. Pour répondre à votre première question, je dirais que c’est pour moi, d’abord (chronologiquement) la « vocation de poète » (ou d’écrivain) qui nourrit celle de critique et d’universitaire. Mais, réciproquement, c’est l’élément académique (la classe préparatoire, la thèse, etc.) qui m’a permis d’accepter l’impératif poétique dans sa réalité (c’est-à-dire d’écrire des livres qui s’annoncent, imprudemment sans doute, comme livres de poésie).

Il n’y a donc pas, à mon sens, de hiérarchie à établir entre la pratique de l’écriture et celle de la pensée, si, comme l’écrit Deguy, « toute figure est figure de pensée » et qu’on ne saurait croire penser indépendamment de l’élément matriciel, voire maternel, d’une langue. S’il y a du « naturel », donc, il relève de cette inscription originelle de l’homme dans une langue, inscription elle-même toutefois marquée par la mémoire d’un silence infantile.

L’avenir (n’est-ce pas, d’ailleurs, ce qui le constitue proprement comme à venir ?) est partagé : entre menace en effet (sentiment d’un resserrement, qui conduit l’université, comme l’édition, à se soumettre à l’injonction de l’échangeabilité la plus immédiate des savoirs et des énoncés), et promesse, car l’avenir est, précisément, à venir. Écrire, lire, vous répondre, voilà aussi ce qui fonde encore l’avenir comme la possibilité de continuer, au sens du paradoxe beckettien : « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer ».

Il y a donc une poésie, et une philosophie à venir, sous condition de se continuer.

Aymen Hacen. Avec la disparition de Jean-Luc Nancy en août dernier, la philosophie française perd l’une de ses figures les plus exigeantes. Que reste-t-il aujourd’hui de celle-ci, au moment où, sans les nommer, beaucoup s’autoproclament philosophes, alors qu’ils ne font que répéter, souvent mal, des modèles, des écoles ou des traditions ?

Guillaume Artous-Bouvet. Je n’ai pas de vision très nette du champ philosophique français aujourd’hui. Mais mon impression est qu’au « moment philosophique français » (Badiou) des années 60 et 70, marqué par une extraordinaire inventivité conceptuelle, a succédé un temps de reflux, dont on ne sort peut-être qu’à peine : ceux qu’on a désigné comme les Nouveaux philosophes se sont davantage employés, me semble-t-il, à révoquer polémiquement (et médiatiquement) les propositions de leurs prédécesseurs qu’à créer des concepts ou à opérer une véritable relecture critique de la tradition. Deleuze en a fait un diagnostic exemplaire qu’on peut, encore aujourd’hui, relire avec profit : « Je crois que leur pensée est nulle. Je vois deux raisons possibles à cette nullité. D’abord ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l’ange. En même temps, plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d’importance, plus le sujet d’énonciation se donne de l’importance par rapport aux énoncés vides […] ».

L’essentiel est de repérer le dispositif énonciatif original mis en place par la Nouvelle philosophie, qui continue, je crois, d’avoir cours, et se détermine à partir de trois pôles. La proposition « philosophique » s’y trouve soumise (1) à l’impératif de l’actualité, (2) de l’échangeabilité du « gros concept », et (3) de l’incarnation énonciative. Apparaît en somme (médiatiquement) comme philosophique un discours qui, prononcé par « quelqu’un » (un visage, un corps, un nom), dit « quelque chose » (une thèse articulée dans un lexique stabilisé, c’est-à-dire hérité) d’un présent identifiable comme notre actualité (ce qui « nous » arrive). Ce triple impératif s’oppose à ce qui définirait à mes yeux le véritable effort philosophique vers l’impersonnalité, l’intempestivité, et le problématique. Effort qu’on lira par exemple (pour ne citer qu’un seul nom, d’ailleurs déjà bien connu) chez un Quentin Meillassoux, dont les propositions résistent à toute réductibilité journalistique.

Aymen Hacen. Beaucoup de grands poètes sont partis au cours de ces dernières années, à l’instar d’Yves Bonnefoy en 2016, Lorand Gaspar en 2019, Philippe Jaccottet et Bernard Noël en 2021, et Michel Deguy en 2022. Comment la poésie française se portera-t-elle désormais ? De quel œil voyez-vous ce qui se fait aujourd’hui, entre ce qui est écrit et publié, et ce qui répugne au livre et se présente comme performance ou installation ?

Guillaume Artous-Bouvet. C’est encore une question difficile, car elle porte sur le présent, qui, par définition, nous échappe. On pourrait, pour en mesurer l’exigence, la redire dans un style beckettien : « Quoi maintenant ? »

Toutefois, notre présent, vous le suggérez, se définit au moins soustractivement par des pertes : je retiens, si vous le permettez, celle de Deguy, qui m’aura le plus directement touché. « Moi maintenant », donc. Michel Deguy a été l’éditeur de ma thèse, de mes premiers poèmes (dans Po&sie), avant de m’accueillir au comité de sa revue. Ce qu’on pourrait appeler, avec raison, sa générosité, mérite sans doute précision : son souci était celui du « continuer », c’est-à-dire d’un présent qui ne soit jamais convertible en une actualité, mais s’entende comme la promesse d’un avenir. Et il veillait, je crois, à rendre possible l’avenir – fût-il désespéré – non seulement par son propre travail, mais en suscitant chez d’autres la possibilité même d’advenir à la poésie. C’est un trait, je crois, remarquable, à un moment où chacun semble d’abord se préoccuper, anxieusement, fiévreusement, de sa propre existence dans un champ en effet de plus en plus restreint.

Comme pour la philosophie, je ne sais pas bien dire « comment va » la poésie. Disons – au moins – qu’elle vit, d’une vie puissante et fragile, à travers la vie de celles et ceux, en nombre restreint mais actif, qui s’y consacrent. Les revues, par exemple, en sont un signe exemplaire (Po&sie, qui continue désormais sous l’égide de Martin Rueff, ou Catastrophes, revue en ligne dirigée par Laurent Albarracin, Guillaume Condello et Pierre Vinclair). Il y faut de la force, qui peut toujours manquer. En ce qui me concerne, je tiens au livre, et à la matité silencieuse de l’écrit, qui parfois s’excède en performance, vidéogramme ou oralisation. Mais l’événement poétique doit pouvoir, à mon sens, se recueillir dans un volume textuel, quelles que soient ses formes et ses guises. Un poème, disons, doit pouvoir s’écrire.

Aymen Hacen. Le monde va mal ou, disons-le, le monde n’est plus le même depuis la pandémie du coronavirus. Pensez-vous que la poésie puisse jouer un rôle en espérant une possible régénérescence ? Y croyez-vous et dans quel but écrivez-vous ?

Guillaume Artous-Bouvet. Je ne crois pas, en tout cas, à l’idée d’une « régénérescence » du monde par le poème. Mais puisque j’écris sans doute pour vivre, indéniablement – et c’est déjà beaucoup – il faut bien que je croie que la poésie peut. Mais quoi ? Il me semble, aussi trivial que cela puisse paraître, que l’écriture est moins intervention (dans le monde) que résistance (au monde) : pour écrire, il faut soustraire un espace et un temps au « cours des choses » (pour emprunter un titre à Pierre Vinclair) ; il faut littéralement s’arracher à l’ensemble des injonctions mondaines qui, c’est assez évident, conspirent plutôt à interdire la possibilité même d’une création. Et pourtant, ce qui s’écrit comme exception stricte au monde est, encore et toujours, intervention : le poème ne cesse de rejaillir sur la vie même dont il a dû, pour s’accomplir, se séparer.

Mais justement, dès lors qu’il apparaît désormais comme l’envers ou l’avers de l’écriture, « le cours des choses » n’est plus tout à fait le même : son vide (ou sa banalité spacieuse) ne se peut plus concevoir qu’en regard de son autre, le poème. « La vraie vie, c’est la littérature », peut se lire en ce sens comme une formule disjonctive ou dialectique, plutôt que synthétique. Le poème ne sauve pas la vie, mais il la détermine comme appel même au salut, ou à ce que vous appelez la « régénérescence ».

Aymen Hacen. Que lisez-vous ? Quels sont vos modèles, références et maîtres à penser aussi bien littéraires que philosophiques ? De quel œil voyez-vous la littérature française contemporaine ?

Guillaume Artous-Bouvet. Je crois avoir commencé à répondre à cette question un peu plus haut, mais je vais préciser en quelques mots.

Je lis aussi bien l’ancien que le nouveau, c’est-à-dire aussi bien la littérature patrimoniale (c’est l’impératif professionnel de l’enseignant) que la littérature contemporaine (c’est l’injonction vivante du poète).

Quelques noms – sous bénéfice d’inventaire – qui se passent de commentaire, puisque  je m’y suis confronté aussi bien dans mes essais : Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Proust, Deguy ; Ricœur, Sartre, Lyotard, Deleuze, Derrida.

Aymen Hacen. Vous dirigez aux éditions La Rumeur libre la collection « Raisons poétiques » et vous êtes directeur de programme au Collège international de philosophie. Comment conciliez-vous vos différentes activités et quel rôle jouez-vous entre création, pensée et gestion ?

Guillaume Artous-Bouvet. D’une part, tout cela se concilie très facilement, car ces activités touchent, inséparablement, à mon désir même d’écriture (poétique) et de pensée (mes livres de « théorie » ; la direction d’une collection d’essais ; la proposition d’un séminaire annuel sous l’égide du CIPh).

D’autre part, et je vais être assez direct, il faut bien admettre qu’aucune de ces activités n’est rémunératrice : il me faut donc travailler, comme enseignant (en classes préparatoires, ce qui est quand même assez heureux !), pour vivre. D’où un double enjeu : trouver les occasions de passages entre le travail contraint et le travail libre, premièrement ; deuxièmement : maintenir une intensité et une exigence dans l’ensemble de ces gestes – et notamment les gestes libres ou gratuits –, et ne pas faire « pour faire », c’est-à-dire seulement pour exister.

Aymen Hacen. Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos poèmes ou textes devait être traduit dans d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?

Guillaume Artous-Bouvet. Je ne crois pas tellement aux recommencements, mais disons, par fidélité à un fantasme adolescent : musicien, et plus précisément guitariste (guitar hero, très exactement !).

Et pour la suite, voici :

Un mot : arbre, c’est bien.

Un arbre : aucune idée. Plutôt le mot arbre, donc.

Un animal : non plus.

Un texte à traduire : question difficile, pour plusieurs raisons. D’abord, mes textes m’apparaissent déjà comme des traductions (d’anciens textes ou d’images, je le disais). Ensuite, je ne suis pas traducteur, et mesure mal les difficultés d’une telle entreprise, surtout vers l’arabe.

Mais disons, à choisir : peut-être Neuvaine, le premier texte que j’ai publié en « livre » (une plaquette, à vrai dire, désormais épuisée), chez Littérature mineure (Marie-Laure Dagoit), qui réécrit l’épisode célèbre de la mort du héros, dans la Chanson de Roland.

En voici un extrait :

Le son souffre, haleté (dol de bouche rougie, qui s’éclaire). Mâchon d’un feu, qui dure sans la cire. Qu’y a-t-il dans, qui s’essouffle par muscle, et rutile (nu des tempes à trou, si chair pense) ? Plus que crâne nommé, quoi que sonne. Ombrement porte en cols, un airain : timbre carné, migrant (partout psaumes de l’herbe, lamés). Dehors est grand : ouï. (Loin la terre majeure), tait-il.

« Que ne dis-je, que sang » : comme glace de langue, cousue (souffle soudé : à l’os). Il s’entend (vaux, scellés). D’autres : allant basses vêpres (savent-ils les fougères tiédies, caressantes) : sous la braise de soir, conjugable. Non pasteurs, qui concourent : phasmes du sang forgé. Que ne disent encore : ciels charriés. Un corps de peuplement s’invagine.

Encre d’arbres, qu’irise : un noir induit au fond. Sinon d’un sertissage, en pupilles (quoi vert, sans la couleur qui fut) : ce que noir seulement (vertu d’ombres). Se voit-il, peu voyant dans le manque de soir : que cela, soit dernier? Haut de tout, qui convient en un gris : ciel du cuir des paupières, qui baisse (ô qu’encor). Un agrandissement : au crible d’ocre soir.

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