Fixation d’un vertige de Jennifer Grousselas : une poésie entre mystère et révélation

Poésie
Lecture de 6 min
@ Jennifer Grousselas

Dans Fixation d’un vertige, Jennifer Grousselas livre une poésie envoûtante, entre mystère, douleur et éclats de lumière intérieure.

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Jennifer Grousselas : comment Fixation d’un vertige transforme-t-il la poésie en énigme vivante ?

L’œil sans visage

Par Iren Mihaylova.

Peinture de Jennifer Grousselas 

L’écriture « poétesque » de Jennifer Grousselas (car poétique ne suffirait pas pour décrire l’étrange familiarité de ce monde peuplé de moi-autrui innombrables), tangue entre le magique et le mystique. En un sens, les images enchanteresses, astucieusement accompagnées par un chant doux mais incertain (« Quoi vadis ?/ je ne sais pas où c’est je (p.15)), dans une complexité de multi-sens certains, semblent prévenir d’un au-delà ; or, moins dans un sens religieux que freudien ou surréaliste : des ténèbres intérieures. Et pour autant, la peur asphyxiante se présente comme le berceau même de ce lieu de vertige, où l’on se demande quelle différence fait la poétesse entre les mots “fusées” (ou fusés) et les “mots-fusion” (p.18) et si les uns ne mènent pas nécessairement aux autres ? L’aspect enchanteur et mystique de ces vers provient dans son essence même de cette impossibilité de répondre aux questions. L’aspect le plus surprenant est que l’on ne souhaite absolument pas y répondre.

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Il s’observe dans la poésie de Grousselas un phénomène méconnu et étrange dans la littérature mais parfaitement saillant et sublime : la lecture d’un texte ne prend sens qu’au surgissement d’un mot disparate, capable par son évocation isolée, d’éclairer et d’entièrement changer la perception de l’image dépeinte, sans pour autant en changer le sens. S’agit-il de couches de sens interposées comme des glaces de cristal coloré posées les unes sur les autres. Ce que nous ignorons, c’est que cette magicienne des images est aussi peintre. Le phénomène décrit plus haut s’observe à lui seul dans son univers pictural. À la seule différence près : l’image dans l’image « se colle » dans un sillage à l’instar de l’image des papiers découpés tant aimés par Matisse – chez Grousselas, le surgissement de corps, de visages marqués, des yeux (sic !) du vide coloré. Toutes ces images sur une seule toile mais qui peuvent agir sans aucune interaction. Elles pourraient parfaitement exister séparément, comme dans un ensemble, où la distante froideur du masque introduite par les visages-masqués (ou visages-masques) nous indique que ce que nous voulions percer n’est pas l’essence. Ce que l’on apprend ici c’est qu’il suffit de se fier aux masques.

La neige éternelle recouvre l’absence, une douleur du nommé-non-nommé qu’il « faut » et en même temps « ne faut pas dire » (p.19), une tension que la poétesse manie, un nœud de conflit épuisant, se perpétuant et pour autant à aucun moment on ne s’en lasse, l’attachement que l’on ressent à cette quête est magnétique. Quelle magnitude peut-on traverser pour ne pas « nommer / (douleur) » (p.19) mais pour la traverser ? Est-ce un chemin que le Je lyrique parcourt, secret, discret mais assuré de quelque chose que nous, dans nos présupposés, ne pourrions pas entendre

? Une chose est certaine, il s’agit là d’une écriture à entendre intérieurement, vibrer au même rythme que ses résonances, plutôt que chercher à lui trouver/ donner un sens figé. Une poésie qui vient remplir les espaces vastes, vides, blancs de nos chambres, de nos pièces poétiques, elle passe – fantomatique -, en jetant de l’ombre sur la lumière pour l’éclaircir ; elle étale les bras et les jambes de son corps lourd, douloureux, trop douloureux même, et s’assoit tout près, où, sa présence turbulente qui s’efforce à rester discrète, paraît transparente. Mais la sympathie et le bouleversement que l’on ressent à la rencontre du fantôme errant dans la poésie de Grousselas nous donne au moins une conviction : l’en-vie est loin d’être perdu.e, même si ce n’est pas gagné.e.

Puisque nous ne savons pas où nous allons et que chemin faisant, nous ne nous souhaitons plus l’apprendre, comment ferons-nous pour trouver nos repères, un point de fixation ? La question que pose la poétesse va même au-delà ou dans l’au-delà en évoquant par ou dans une plainte douce et touchante la présence des disparus ou des absents, chant déchirant et silencieux, respectueux et discret comme ce profond respect du sacré auquel l’on ne touche pas. Évoquer la douleur serait- ce donc en quelque sorte trahir, salir, rendre le vrai comique et grotesque ; rabaisser, devoir s’en défaire ? La fixation du vertige n’est-elle pas, par là-même l’absence de l’objet à fixer ? Quelle énigme des plus belles ! Grousselas est une chercheuse des plus vraies, intelligente et infatigable qui pose devant le lecteur des énigmes impossibles et pourtant, elle nous donne les clés pour que nous, lecteurs, y remédiions. À condition d’accepter le défi merveilleux que la poétesse s’impose : « de détruire et d’aimer » (p.50).

Fixation d’un vertige de Jennifer Grousselas Éditions sans escale, mai 2025, 77 pages.

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Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.
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