Grégory Rateau est allé à la rencontre de Yan Kouton, auteur, poète, parolier. Il anime également le site de création littéraire Les Cosaques des Frontières, qui abrite les éditions numériques QazaQ. Il est à l’origine de la Maison Poésie Brest.
Yan Kouton : La ville comme métaphore poétique
Entretien conduit par Grégory Rateau
GR : Capitale Ponant traverse des villes réelles et mentales, des espaces urbains marqués par la violence, la mémoire et le désir. Comment ce recueil s’est-il construit, et à quel moment avez-vous senti qu’il formait un ensemble cohérent ?
Yan Kouton : « Capitale Ponant » s’est construit peu à peu. Quand je suis retourné vivre à Brest, après avoir habité à Paris. J’ai ressenti le besoin de lier ces villes profondément. D’en faire un territoire intime, qui se chevauche presque dans mon esprit. J’ai écrit tout un roman sur Brest, « Des Effondrements Souterrains ». Puis, j’ai écrit « Hyperbole », très longtemps après, un court roman « expérimental », qui observait les mutations incroyables en cours dans le Grand Paris. Il fallait à un moment que ces deux entités se rencontrent dans mon travail. Donner du sens à ce fil d’écriture urbain que je ne cesse d’arpenter.
Il a fallu un vide, une rupture dans mon rythme pour que je sois capable d’en voir les liens, et de les explorer. C’est presque une géographie poétique qui s’est mise en place, sur une période de deux ans. Ces textes sont retombés comme de la poussière, après une déflagration personnelle. Une mutation aussi, mais intime celle-ci.
La cohérence, c’est assez simple…Ma poésie est le fruit d’un journal quotidien…Il m’a « suffi » de voir, à un moment, que tous mes textes en cours allaient dans la même direction.
Ça faisait un bloc. Une architecture très claire, très nette. Visuellement c’était frappant. Les textes s’imbriquaient comme des immeubles. Des briques, que j’ai assemblées, retranchées, ramassées pour obtenir ce texte. Le recueil a été raccourci à la demande de mon éditeur, et c’est très bien. Il en reste l’essence, l’énergie du geste d’écriture, où j’ai injecté les images de villes en plein changement, et des fragments personnels. Vraiment des fragments, au sens littéral. Ce qui reste d’une explosion.
GR : La ville est omniprésente dans Capitale Ponant, presque comme un corps vivant, blessé, respirant. Que représente pour vous cet espace urbain, et pourquoi revient-il avec une telle insistance dans votre écriture ?
Yan Kouton : Oui, « vivant, blessé, respirant », c’est exactement ça. C’est difficile à expliciter…Je vais essayer. Ce que représente la ville, c’est un décor déjà. Une projection mentale, tout ce qui se passe dans une ville, vibrante et insaisissable, m’inspire énormément. Je crois au mouvement. Et la ville est un espace qui bouge sans arrêt. Au point d’étourdir. On peut s’y perdre, au sens propre comme au sens figuré. Cela m’intéresse beaucoup. Cette perdition, et cette idée qu’une ville est un espace qui, de toutes les manières, vous dépasse. Je peux en souffrir terriblement. Le bruit, les lumières, les déplacements incessants…A bien des égards cela m’a démoli. Mais, ça construit ma poésie, que je conçois depuis toujours comme une construction. Un objet en plusieurs dimensions. Chaque texte étant un élément d’un ensemble que je vois dans mon esprit.
Donc la ville revient sans cesse parce qu’elle me met à l’épreuve et qu’elle m’interroge aussi. La ville est une métaphore poétique. Elle se développe exactement comme mon travail poétique. Quartier par quartier, strate par strate, rue par rue…Dans une temporalité et un enchevêtrement complexe.
GR : Beaucoup de textes semblent travailler une tension entre l’intime et le collectif, entre le corps amoureux et l’Histoire violente. Comment articulez-vous ces deux dimensions dans votre poésie ?
Yan Kouton : En imbriquant soigneusement ces sphères et territoires. Parce qu’on est le produit de son libre-arbitre et de choses qui nous façonnent sans que l’on puisse agir dessus. Tout ce que l’on vit, ce que l’on découvre de soi, ce que l’on perd, ce que l’on comprend trop tard percutent le collectif, l’histoire en mouvement, les bouleversements qui nous entourent. Il y a une résonance entre le soi et le nous. Cette violence de l’Histoire et du temps me terrifie et me fascinent.
La poésie me sert aussi à reconsidérer, à reconstruire, à repenser a posteriori ce que je n’ai pas su ou pu maîtriser et comprendre. J’y projette cette peine, en essayant de reprendre le contrôle. Cette tension est la manifestation de ces conflits. J’ai ressenti le besoin à ce stade de mon travail de comprendre la colère qui m’habite. De l’apaiser. J’en connais aujourd’hui les ressorts et les raisons.
La violence de l’Histoire, qui emporte des villes entières et des vies, se mélange avec mon intériorité, et celles des autres. A défaut de pouvoir contrôler totalement son destin, l’art – et la poésie – permettent d’aller à la rencontre de soi, et des autres encore une fois. C’est un processus violent, puis de plus en plus doux au fil de ce voyage intérieur.
GR : Votre écriture est très musicale, scandée, parfois proche du souffle ou du cri. Quelle place occupe l’oralité dans votre travail poétique, et écrivez-vous en pensant à la voix autant qu’à la page ?
Yan Kouton : Ça relève là aussi d’une tension intérieure. D’un conflit que je tente de résoudre. Si je veux être totalement honnête, au départ ma poésie est mutique. Elle est l’expression d’une incapacité à communiquer. Elle est le fruit d’un enfermement. Repliée sur le silence et l’abstraction. Parce que je ne savais pas faire autrement. Puis, elle s’est ouverte sur l’extérieur. Le son est apparu. C’est un symbole fort pour moi. Presque une renaissance à soi-même. En la propulsant vers la musique, et l’oralité, j’ai déclenché un processus intime. Un mouvement d’ouverture. J’ai laissé peu à peu les gens rentraient dans ma poésie, en cédant d’abord des morceaux de sens. De compréhension. Puis en acceptant de la livrer à la lumière. Quand j’écris, je la lis intérieurement oui. Il faut que cela soit fluide, qu’il y ait un mouvement (on y revient toujours). Et que cela soit aussi présent à la page. C’est le lien à l’architecture. Ou à la sculpture.
Mon travail de parolier, de musicien maintenant s’inscrit dans cette évolution. Je conçois cette dimension exactement comme la construction d’un recueil. La voix, le son…sont des éléments porteurs, une réflexion à part entière. Les disques ouvrent un univers créatif qui cherche lui aussi à s’extraire de l’enfermement. Ou à le comprendre.
Une autre étape se profile…Au-delà des lectures publiques, la projection des textes et de la musique sur scène, ou dans le cadre de performances, s’est doucement mais sûrement imposée ces derniers mois.
GR : En tant que fondateur de la Maison de Poésie de Brest, comment concevez-vous aujourd’hui votre rôle : passeur, organisateur, militant culturel, poète parmi d’autres ?
Yan Kouton : Tout cela à la fois. Avec l’équipe qui m’entoure. Mona Premel, co-dirige comme coordinatrice et médiatrice, elle définit avec moi la direction artistique. Cette dimension de passeur, d’organisation et de programmation. Tournée vers les écritures contemporaines, et la conception de performances où l’on met sous tension la nature hybride de la poésie. On la frotte à l’image, aux sons, à la musique, à la danse. Dans des lieux institutionnels ou atypiques. On a déjà commencé à mettre en œuvre cette vision. On va la développer…
Mais le militantisme culturel, il est bien sûr présent. Militer pour un lieu comme le nôtre, c’est chercher à éclairer les écritures locales, les expressions poétiques qui se développent, se pensent sur le territoire. Et de les mettre, le cas échéant, en lien avec l’extérieur. Créer ce mouvement et ces rencontres. Montrer à quel point Brest, le Finistère sont terres de poésie, de créations.
Porter la poésie là où elle est absente, auprès de publics éloignés pour différentes raisons, c’est essentiel également. Une Maison de la Poésie, et la nôtre en particulier, poursuit forcément cet objectif sociétal, ce qui est aussi militer d’une certaine manière. C’est vital. La culture c’est réellement ce qui sauvera notre intégrité démocratique et humaine.
Et puis poètes parmi d’autres, oui aussi ! Poètes et plus largement artistes. Susanne Derève et Blandine Bescond, qui sont administratrices de la Maison Poésie Brest, sont, tout comme Mona Premel, également artistes. Poètes, photographes…Nous sommes artistes.
GR : Pensez-vous que la place du poète a changé dans la société contemporaine, notamment face à la saturation des images, des discours et de l’information continue ?
Yan Kouton : La poésie et l’image c’est une longue histoire…Baudelaire a très bien posé les fondements de ces liens. La poésie se nourrit d’images, elle les intégre, les transcende, y voit ce que l’œil souvent ne perçoit pas ou plus. Elle intériorise l’indicible qui sous-tend toute image. Même dans la saturation, les images, les photographies, demeurent toujours un mystère. Elles portent une part d’infini et d’humanité. Elle se perd dans les messages, le matérialisme, l’usage immédiat…Tout ce qui détourne de l’intériorité. Mais le sens profond est là, il ne disparaît jamais. La poésie dialogue avec la représentation, et ouvre un chemin vers ce qui nous fonde, nous définit réellement. Ce fameux « mystère divin que l’homme n’entend pas »,,,Mais que la poésie cherche constamment, y compris, et surtout peut-être, dans les images…
Pour le discours et l’information en continu, ce n’est pas compliqué…La poésie en est l’antithèse. Le discours trompe, érige des illusions et détourne la langue et les mots. La poésie redonne au langage sa puissance invisible, elle élève et lutte contre l’abaissement constant. C’est la dimension la plus brûlante pour moi. Une colère presque. Une quête esthétique et spirituelle.
GR : Les revues et lieux de publication jouent encore un rôle essentiel pour la poésie. Quelle importance accordez-vous aux revues aujourd’hui, et que défend spécifiquement Les Cosaques des Frontières dans ce paysage ?
Yan Kouton : Elles sont essentielles bien sûr. Elles offrent une souplesse, un maillage créatif, où des formes nouvelles et expérimentales peuvent s’exprimer. Elles sont intimement liées à la poésie. A ce qu’elle est profondément. C’est dans les revues que j’ai publié d’abord ma poésie. Ce sont des espaces vitaux qui permettent aux écritures poétiques de se rencontrer aussi.
Les Cosaques des Frontières sont un espace de création littéraire, dont la forme numérique (mais pas seulement) renforce encore cette souplesse. Impossible de laisser l’espace numérique aux seules expressions marchandes ou divertissantes. Non seulement parce que l’émergence d’internet a permis de nouvelles modalités d’écriture et de création poétiques, et qu’il est essentiel que notre époque ne passe pas à côté de cela. Les Cosaques ont l’humble ambition d’accueillir des écritures hybrides, qui se créent par et pour le support numérique, ou qui ont le désir d’exister dans cet espace. C’est ce que les Cosaques défendent…Le mot « virtuel » en américain désigne ce qui va advenir. Pas ce qui est opposé au « réel »…
Les Editions QazaQ, abritées par les Cosaques ont cette même volonté, mais dans une démarche de publication plus aboutie. Toujours dans l’idée de ne pas tourner le dos au livre, au papier. Plutôt de propulser des créations poétiques d’un genre nouveau dans la lumière, les faire exister et connaître.
GR : Quels sont les poètes contemporains qui vous accompagnent ou vous stimulent actuellement, en France ou ailleurs ?
Yan Kouton : Les « Mille » de Patrick Varetz me fascinent totalement. C’est à mes yeux l’un des monuments de la poésie contemporaine. Au sens propre, comme au sens figuré. La poésie est là où elle doit être…Minimaliste et grandiose, intime et démesurée.
La poésie de Simon Johannin m’accompagne aussi. Le travail de Kae Tempest, entre musique et poésie, est extrêmement stimulant également. Albane Gellé, découverte tout récemment. Christophe Manon, Fred Griot, Perrine Le Querrec, Lucien Suel, Douce Didondo, Chloé Savoie-Bernard, Suzanne Rault-Balet, Laura Vazquez…Il y en a beaucoup. Je lis énormément de poésie. Le rapport des autres auteur.trice.s aux textes me passionne. J’ai participé récemment à un atelier d’écriture avec Loïc Demey. L’expérience est belle et déroutante. Cela permet de se décentrer de sa propre écriture. De saisir la mécanique à l’œuvre dans un autre univers. Et, sans être influencé ou perturbé, de regarder son propre travail en faisant un pas de côté. C’est la beauté de la poésie, sa richesse presque infinie…
GR : Quelles ont été vos influences plus anciennes, celles qui ont compté au moment de vos débuts et qui continuent peut-être de travailler votre écriture en profondeur ?
Yan Kouton : Alors clairement « Art Poétique » de Guillevic est formateur pour moi. Une révélation. Sur le fond, comme sur la forme.
Antoine Emaz, Marina Tsvétaïéva, j’y reviens tout le temps. René Daumal, Miklos Radnoti, Edouard J.Maunick, ne quittent pas ma table de lecture…Parmi d’autres. Raymond Carver et Bukowski sont des piliers. Et puis, je reviens constamment à Mallarmé, Michaux, à Anna Akhmatova.
GR : Pouvez-vous revenir sur les origines de votre vocation poétique : y a-t-il eu un moment, un texte, une rencontre décisive ?
Yan Kouton : « L’art Poétique » de Guillevic oui…Cette forme d’écriture m’a interrogé sur le roman. Je suis entré en écriture par le roman. Mais cela m’a frustré dans ma recherche. Je voulais toujours porter mon texte vers un territoire narratif qui n’était pas classiquement romanesque. En fait, dès le départ, je voulais écrire de la poésie. Cest la forme qui m’anime, dans laquelle je jette toutes mes forces et ma « vision ».
Je suis donc sorti du roman peu à peu, en déstructurant lentement mais sûrement mon travail. En trois phases : d’abord mes romans que j’appelle classiques (mais où perlent déjà des poèmes), puis mes romans expérimentaux où je sors de la narration « claire » pour malmener la phrase, et commencer à travailler au fond sur le langage. Et enfin la poésie. Ce processus a été violent. Et si je veux être transparent, cette évolution a été enclenchée par une réflexion sur l’art, pas seulement sur la poésie. Les autres arts (peintures, photographies, sculptures…) sont en constante évolution, et dialoguent de manière beaucoup plus fluide et naturel avec le passé, leurs techniques, leurs objets de représentation aussi…
La littérature figée dans le roman, en apparence, moins. La poésie permet cette réflexion sur ce qu’est un texte, la matière « mot », sa place dans l’espace de la page. Ce qu’elle fait de la matière littéraire. En sculpture, par exemple, on est passé de la masse aux pleins et au vide. De la taille à la réflexion dans l’espace. La poésie ouvre, pour la langue, ce champ des possibles, ces mutations qui sont essentielles à tout art.
GR : Accepteriez-vous de partager un « secret d’écriture » : un geste, une contrainte, une obsession ou une règle intime qui guide votre travail ?
Yan Kouton : L’obsession oui. La régularité et la détermination. Les contraintes sont une force. Pas d’oeuvre, pas de création sans cette routine, cette volonté absolue d’écrire (c’est valable pour tous les arts). Si je n’écris pas je meurs. C’est aussi simple que cela.
GR : Enfin, à quoi ressemble concrètement votre routine d’écriture aujourd’hui : moments, lieux, rythmes, ou au contraire désordre nécessaire à l’émergence des textes ?
Yan Kouton : Question très complexe pour moi…Je pourrais répondre pour satisfaire à un imaginaire « beat » par le désordre…Mais ce n’est pas vrai me concernant. Je suis extrêmement organisé par et pour l’écriture. Mais vraiment. La journée est rythmée par l’écriture (c’est mon m étier !)…Et c’est un besoin presque physique. J’écris chaque jour, essentiellement dans les bibliothèques qui sont des lieux que j’adore. Seul au milieu du monde, c’est ce que j’aime pour travailler. Je n’écris pas dans les bars. Par contre, j’y lis et j’observe et j’écoute. Je restitue ces instants et réflexions dans le calme relatif des médiathèques ou de mon bureau.
Poèmes choisis
Nuit
La nuit assiégeante
Tombe comme une
Caresse dans la mer
Alors que la vie étroite
Semble se disperser
En mille éclats lumineux
Et sirènes dévoratrices
Le violent sillage
D’un rayon perlé
De sang dans les yeux
Sur les maisons
Toits d’immeubles
Et songes endoloris
Tombent ainsi la
Tristesse à mi-voix
Et l’espérance toujours
Sur le bout des lèvres
Comme un jour
Qui se prépare
Au Passage
Aux périls
Qui éclosent
À naviguer
Au milieu
Des plans
Des adresses
En pagaille
De tous ces regards
Ébouriffés
Loin pourtant
De la guerre
De toutes ces fleurs
Mauvaises
Là où s’épanouit
Ce qui là-bas meurt
Toutes les heures
Anciennes qui courent
En moi
Et qui s’effondrent
En approchant trop
Près des souvenirs
Comme je cueille
Ta présence au
Passage




