Jean-Louis Poitevin invité de Souffle inédit

Lecture de 29 min
@ Jean-Louis Poitevin

Dans cet entretien, l’écrivain et philosophe Jean-Louis Poitevin revient sur Black Mirror et sur ce que la série révèle de notre rapport aux technologies, aux images et au monde contemporain.

Jean-Louis Poitevin : « Le monde est déjà celui de Black Mirror »

Entretien conduit par Monia Boulila

Écrivain, critique d’art et docteur en philosophie, Jean-Louis Poitevin explore depuis plusieurs décennies les liens invisibles qui unissent l’image, la conscience et les métamorphoses du réel. Avec son nouvel essai consacré à la série Black Mirror, il poursuit cette réflexion en interrogeant la manière dont les technologies façonnent notre psychisme et redessinent les contours du monde contemporain.
À travers cet échange, il éclaire les enjeux soulevés par la série et prolonge une réflexion plus large sur notre époque.

Black Mirror ou La danse des images sur les ruines de la conscience

Jean-Louis Poitevin - Black Mirror

Jeu généralisé, images hors-sol et ruines de la conscience

M.B : Avant d’aborder Black Mirror, comment définiriez-vous aujourd’hui votre regard sur notre époque ?

Jean-Louis Poitevin : Mon regard n’est pas très optimiste, ou même pas optimiste du tout. Pourquoi ? Je reprends cette métaphore que j’utilise souvent, à savoir celle de deux plaques tectoniques. On voit bien qu’une sorte de nouvelle époque est en train d’apparaître. Notre époque est encore là, les deux plaques tectoniques sont en train de se frotter, et l’une a commencé à glisser sous l’autre. Tout cela devient évident.

C’est une transformation géopolitique, qui a à voir directement et indirectement avec Black Mirror, dans la mesure où tout ce que l’Europe a incarné pendant deux siècles, depuis la Révolution, et qui a fait d’elle un modèle à tendance universelle de conceptions politiques et philosophiques que beaucoup d’autres régions du monde ont prises comme référence — on pense notamment à l’Amérique du Sud —, ce modèle-là, on voit bien qu’il a commencé à montrer des signes de faiblesse. Et aujourd’hui, il est en train de s’effondrer.

Nous avons tendance à considérer qu’il s’effondre parce qu’il y a autour de nous des « méchants » un peu agressifs, ce qui est vrai. Mais je crois aussi qu’il s’effondre parce que, d’une certaine manière, il a fait son temps. Il est comme un vieux bâtiment qui tient encore debout, mais qui est devenu très fragile.

Ce que nous ne parvenons pas à concevoir, c’est comment s’en passer. On voudrait le garder, mais on ne peut le faire que comme on sauvegarderait un vieux bâtiment. Il faudrait que nous soyons capables de prendre acte de l’affaiblissement de notre modèle et de la nécessité de produire un autre modèle à partir de nos bases. Cela ne veut pas dire basculer vers du « poutinisme » ou du « trumpisme », vers des formes d’État qui prolifèrent sur les ruines d’une conception globalement « droit-de-l’hommiste ». Il nous faut bien plutôt agir en vue de refonder notre monde. L’écrivain Robert Musil le remarquait il a bientôt un siècle lorsqu’il disait que nous n’avons pas besoin de nouvelles idées mais d’une nouvelle manière de penser. Maintenant nous sommes a pied du mur.

Dans le monde méditerranéen auquel nous appartenons, nous qui habitons des deux côtés de  cette mer magnifique, personne — ni ceux qui ne gouvernent pas, ni ceux qui prétendent gouverner — ne semble prendre réellement acte de la tragédie qui attend la planète. Moi, je ne suis pas nécessairement sensible à « l’idéologie » du réchauffement climatique; je suis plutôt beaucoup plus sensible à la destruction globale du biotope. Le changement climatique est évidemment aussi porté par notre mode de vie, mais il est peut-être également lié à un phénomène cyclique plus global que la planète a déjà connu. En tout cas, nous sommes incapables d’en prendre acte et là encore d’inventer des réponses adéquates.

Il faudrait parvenir à arrêter cette course à la destruction, qui engendre à tous les niveaux — humains, écologiques, etc. — beaucoup plus de drames que de bénéfices, mis à part pour quelques milliardaires, qui parviennent à profiter d’un bien-être futile et nous imposent l’image d’un tel bien être comme unique modèle désirable.

M.B : Qu’est-ce qui vous a conduit à consacrer un essai entier à Black Mirror ?

Jean-Louis Poitevin : La série anglaise Black Mirror, je dirais qu’elle est à la fois le symptôme et la forme même de la maladie qui ronge notre époque. C’est le fait que les pays développés du Nord, qui se croient intelligents, montrent en réalité qu’ils ne le sont pas vraiment. Dans le fait que nous nous lancions dans cette course effrénée vers une vie gouvernée par l’hyper-technologie, que nous semblions désirer en faire notre mission « historique », j’y vois la forme contemporaine de la servitude volontaire. Et c’est cela que nous met sous les yeux Black Mirror.

Nous avons accepté d’avoir une laisse autour du cou. Je considère véritablement que ce qui nous sert à communiquer — nos téléphones — est la forme moderne de la laisse et donc de la soumission. Nous sommes attachés à je ne sais quoi, à tout ce qui passe par ce téléphone, et qui nous donne l’impression d’être « super », alors que nous ne sommes que des prisonniers se croyant libres parce qu’ils passent leur vie dans une cellule où ne cessent de défiler sur les murs, des images et encore des images, comme dans l’épisode intitulé 15 Millions de mérites, le deuxième épisode de la saison 1. Au-delà d’un simple système, c’est à cette course à la destruction que va finir par se résumer le « capitalisme » tel qu’il existe aujourd’hui.

J’étais en Corée, en 2015 lorsque quelqu’un m’a indiqué de regarder la série Black Mirror. Je suis quelqu’un qui regarde très peu la télévision et pas de séries. J’avais du temps et j’ai trouvé ça bien. J’ai eu aussitôt très envie d’analyser ces films en détail. Et j’ai fini par le faire au cours des séminaires de l’année 2023-2024, que je fais régulièrement dans une galerie à Paris, avec un public d’habitués. Cela me donne l’énergie pour un travail de recherche.

L’été 2023, j’ai eu l’opportunité d’avoir accès à Netflix et de regarder tous les épisodes. J’ai pris des notes. Plus j’en regardais, plus je travaillais dessus, plus il m’est apparu — et là, c’est la réponse à votre question — que cette série constitue en quelque sorte un ouvrage philosophique majeur de notre époque, c’est-à-dire de ce monde en mutation accélérée dans lequel nous visons depuis le début du XXIᵉ siècle.

J’ai donc pris cette série comme un opus, comme un ensemble. Chaque épisode est absolument différent, il n’y a pas « une » histoire continue, mais la matrice de toutes ces histoires distinctes est la même. C’est une même équipe chapeautée par Charlie Brooker. Il y a là une richesse d’imagination qui est impressionnante et une justesse dans la présentation de ce qui désormais  « fait le monde » dans lequel nous vivons. J’ai fini par voir que Black Mirror est constitué en quelque sorte deux corpus : un corpus narratif et un corpus théorique.

M.B : Vous écrivez que « le monde de Black Mirror est déjà le nôtre ». Quels signes montrent, selon vous, que nous avons franchi un seuil décisif dans notre rapport au numérique ?

Jean-Louis Poitevin : Dans cette série, on voit se déployer une proposition à la fois narrative, plastique, – chaque film est en général très réussi plastiquement – et réflexive, philosophique, qu’on ne trouve nulle part ailleurs — en tout cas dans le champ de mes modestes connaissances dans le domaine des séries, voie de la réflexion philosophique actuelle. Cette série justement parce qu’il ne s’agit pas d’une histoire suivie, mais d’un ensemble d’épisodes distincts, peut ainsi « raconter » directement notre histoire. J’ai compris ces films, malgré leurs histoires semblant se dérouler dans un futur dystopique, comme mettant en scène ce que nous « sommes » aujourd’hui.

Nous ne sommes pas capables de voir en face ce que nous sommes devenus en si peu de temps, de nous en rendre vraiment compte. Sous couvert de fiction, cette série parvient à nous mettre en quelque sorte sous les yeux ce que nous sommes déjà devenus. En fait ce qui est montré là, ce n’est pas de la science-fiction. On ne voit pas ce que nous pourrions devenir dans cent ans. On est aujourd’hui, ou au mieux demain. Et on s’aperçoit, soudain, que ce demain, c’est déjà hier…

Prenons l’exemple d’un épisode qui parle des abeilles-drones, de milliers d’abeilles-drones programmées par ordinateur et qu’un homme mal intentionné en a pris le contrôle. C’est un épisode qui date d’une dizaine d’années. Aujourd’hui, dans certains endroits, à la place des feux d’artifice, on a des centaines, parfois des milliers de drones qui produisent des spectacles dans le ciel. Et l’on sait aussi qu’il existe déjà des abeilles pollinisatrices artificielles. D’une certaine manière, la série était légèrement en avance, et aujourd’hui, c’est déjà là. La réalité a rattrapé et dépassé ce qui était montré.

Il y a donc ce jeu entre un présent dont nous ne sommes pas capables de prendre conscience et une mise en scène qui nous le montre comme si c’était un futur indécis, mais finalement pas si lointain. Un futur qui parle d’aspects qui nous ressemblent profondément, mais qui nous semblent exagérés. Mais c’est précisément cette exagération qui permet de nous rendre perceptible ce que nous ne voulons pas voir de nous-mêmes, de notre soumission, de notre aveuglement, de notre bêtise !

Jean-Louis Poitevin : « Le monde est déjà celui de Black Mirror »
@ Jean-Louis Poitevin

M.B : Vous faites du « jeu généralisé » un concept central. En quoi cette notion permet-elle de comprendre la manière dont les technologies façonnent notre psychisme contemporain ?

Jean-Louis Poitevin : Nous sommes devenus des êtres hors-sol, et ce hors-sol fait de nous des espèces de petits ballons qui volettent pas très haut au-dessus du sol et qui oscillent au gré des vents en croyant qu’ils se déplacent et vont quelque part ! Le vrai problème auquel on doit faire face, c’est celui que nous posent les appareils. Un appareil, ce n’est pas une machine. Je cite plusieurs fois le philosophe d’origine tchèque Vilém Flusser qui définit ainsi l’appareil : « jouet simulant la pensée » ! Nos appareils sont précisément les éléments qui nous installent dans ce hors-sol et nous imposent leurs règles, en ce qu’ils nous obligent à suivre ou à obéir aux règles techniques qui les constituent, et sur lesquelles nous avons perdu toute possibilité d’intervention.

Le grand rêve de l’internet des débuts, comme un espace communautaire avec de l’open-source, un accès infini aux connaissances… tout ça ne s’est pas réalisé. Il y a encore quelques bribes qui survivent ici et là : des gens pointus qui savent programmer, Wikipédia et quelques autres expériences passionnantes et qui pourraient constituer la base d’un avenir ouvert et créateur, libre même. Mais, très vite, ça nous a échappé. Nous, en tant qu’humanité. Et cela à cause de tous ceux que l’on a laissé prendre le contrôle sur les programmes et sur les appareils, c’est-à-dire MICROSOFT, APPLE et tant d’autres. Ces entreprises ont complètement formaté nos existences. Nous sommes soumis à la manière dont fonctionne l’appareil, et l’appareil nous impose ses règles que nous ne pouvons plus espérer pouvoir changer.

Pendant une ou deux décennies, chacun pouvait aller mettre son nez à l’intérieur de son ordinateur ! C’est devenu impossible. Il faudrait dire que c’est devenu INTERDIT. De plus nous savons aussi que toutes nos données sont absorbées et utilisée contre notre gré et sans notre assentiment par ces entreprises qui, de facto, nous gouvernent. Finalement, un appareil, c’est en fait une boîte qui contient des programmes qui nous invitent à passer notre vie à jouer. Il ne s’agit pas seulement jouer à un jeu dans le métro. Tous nos actes du quotidien sont, désormais pris dans cette « logique ludique » qui est en fait tout sauf « logique » ! C’est ça, être hors-sol : tous nos comportements sont programmés par notre appareil. Nous n’avons plus de relation « directe », c’est-à-dire non médiatisée par les appareils, au monde qui nous entoure, comme avec les autres humains avec qui nous vivons. Même les arguments que nous échangeons relèvent de cette « logique du jeu », tout est pris dans le jeu, même nos positions idéologiques, même notre rapport à notre corps et à autrui.

M.B : Votre travail mêle philosophie, réflexion sur l’image et écriture poétique. Comment avez-vous choisi la forme la plus adaptée pour aborder un sujet aussi visuel et abstrait ?

Jean-Louis Poitevin : Je dois beaucoup à ce philosophe Vilém Flusser. Je suis tombé sur son livre sur la photographie, qui m’a beaucoup intéressé. Et je l’ai immédiatement compris comme étant l’anti « chambre claire », un livre qui permettait de sortir la tête haute du piège que nous avait tendu Roland Barthes avec son livre sur la photographie en 1981. À un idéalisme sentimental relatif aux images, Flusser opposait précisément ceci : que l’appareil photo est le premier des appareils. Et comme je côtoyais alors des photographes, cela m’a plongé dans des réflexions nouvelles, sur les appareils comme sur les images.

Je viens de la philosophie, même si je n’ai pas beaucoup « pratiqué « , et ça m’a fait du bien de refaire de la philosophie en travaillant sur l’image. Ce travail théorique mené pendant huit ans m’a conduit à fonder une revue en ligne dont l’objet était d’être un lieu de réflexion sur les images aujourd’hui. Tout ce travail a commencé en 2005 et il trouve une sorte d’aboutissement dans ces réflexions sur Black Mirror.

M.B : Quelle place les images occupent-elles aujourd’hui dans notre manière de percevoir le réel, alors qu’elles prennent parfois le pas sur l’expérience directe ?

Jean-Louis Poitevin : La nouveauté, c’est que les images occupent une place à la fois bien connue et inédite dans nos vies. Elles ont toujours occupé une place centrale dans l’esprit de l’homme : l’image est liée au visible. Mais ce qu’on ne parvient pas à prendre en compte, c’est le fait que les images, aussi bien théoriquement que techniquement, ont à nouveau changé de statut depuis l’existence des téléphones portables.

En fait, il y a toujours eu deux types d’images, même si cela n’a pas été théorisé en tant que tel. Il y a des images faites de main d’homme — c’est nous qui les faisons en dessinant, en peignant, en sculptant. Et il y a les images qui ne sont pas faites de main d’homme. Nietzsche dans son cours qu’il a donné à Bâle, en 1877-1878, sur la religion et le culte grec, parlaient des images sacrées qui n’étaient pas faites de main d’homme. C’était des pierres ou des branches ou d’autres éléments recueillis sans intervention de l’homme. Ils « incarnaient » des divinités archaïques. Tout cela est resté non-dit, dans l’ombre, et effectivement, cette notion d’image acheiropoïète, non faite de main d’homme, va réapparaître de manière cette fois décisive, dans la tradition chrétienne. Elle est au cœur de notre conception de l’image, des images, même si nous n’y pensons pas lorsque nous en parlons.

Et cette image non faite de main d’homme est des discours, des métaphores qui ont accompagné la naissance de la photographie et donc de l’appareil photo. La vidéo va introduire une nouvelle dimension de l’image, car elle ne sera pas seulement un appareil de prise de vue mais un appareil de vision, et ce n’est pas pareil. Un appareil de vision va pouvoir s’intégrer ou intégrer ce qu’il « voit » dans le présent immédiat de celui qui regarde. Le point de départ de la vidéo, mot qui signifie « je vois », c’est télévision. Et là, il se passe quelque chose, il y a un appareil qui produit des images qui sont vues en direct. C’est en cela que la vidéo a modifié notre rapport à la réalité.

Ce qui se passe avec les téléphones, qui sont faits pour tout faire sauf téléphoner et surtout transmettre et regarder des images. C’est l’étape d’après la vidéo. Nous sommes devenus les journalistes de notre propre existence. Et c’est ça qui nous rend « hors-sol ». Nous attachons une plus grande importance à ce que nous voyons et faisons pour faire voir aux autres ce que nous voyons plutôt qu’à ce que nous faisons tout court ! Notre vie est complètement médiatisée par des images. Nous sommes des personnages planétaires.

M.B : Votre essai évoque les « ruines de la conscience ». Quels aspects de notre humanité ou de notre perception s’effacent à mesure que la technologie occupe l’ensemble de notre réalité ?

Jean-Louis Poitevin : Pour moi, la conscience, c’est notre structure psychique et intellectuelle et je la fais remonter à la dimension grecque qui nous fonde, et à sa forme que l’on pourrait dire « achevée » que lui a donnée saint Augustin. C’est donc une structure à la fois grecque et chrétienne. Or cette structure de la conscience, comme je l’ai dit au début, est aujourd’hui en train de s’effondrer.

Dans le livre, cela apparaît dans la deuxième partie, lorsque je m’arrête sur la fonction des récits. Les ruines de la conscience, ce sont aussi les ruines de la puissance des récits, de la capacité de la narration à constituer le cadre général dans lequel votre vécu peut se représenter et devenir une option — au sens figuré du terme, pas seulement au sens psychologique.

Je reprends alors l’exemple des « grands récits » et je me suis mis à inventer une sorte de petite théorie du récit. C’est une boîte à outils modeste, mais qui nous permet de revenir sur cette idée du jeu généralisé.

M.B : Vous évoquez un « monde sans éthique ». Quel rôle la technique joue-t-elle, selon vous, dans cette situation ?

Jean-Louis Poitevin : « Tais-toi et danse », un épisode de la troisième saison de Black Mirror parue en 2016, montre bien ce qu’est ce « jeu généralisé ». Je vais résumer : quatre ou cinq personnages se retrouvent devoir obéir à des ordres qu’ils reçoivent sur leur téléphone et faire des choses a priori banales mais le plus souvent apparemment vides de sens. C’est un peu comme un jeu de rôle en direct. Et on va s’apercevoir que ces personnages, à qui l’on fait faire les choses les plus absurdes, parfois les plus dangereuses — comme braquer une banque ou se battre —, obéissent à des hackers qui resteront inconnus jusqu’au bout.

Dans l’épisode, deux des personnages doivent, l’un conduire la voiture, l’autre braquer la banque, puis ils doivent ensuite se battre entre eux jusqu’à se tuer. On voit ce qui se passe à travers les moments narratifs, le vécu des personnages, alors qu’en vérité, ces personnages sont dépossédés de leurs histoires. Ce sont des poupées mécaniques qui reçoivent des ordres et s’y soumettent.

À la fin, on découvre que tous ces gens ont quelque chose à se reprocher : l’un trompe sa femme, l’autre à tricher avec le fisc avec son entreprise. Pourquoi obéissent-ils ? Parce que les hackers leur disent : « Si vous faites ce qu’on vous dit, nous ne rendrons pas public pas ces informations ».  Le problème, c’est qu’à la fin, ils rentrent chez eux en pensant que rien ne sera diffusé. Mais, avant même la fin du jeu, les hackers ont déjà tout diffusé. La vie de ces personnes est définitivement brisée.

Donc la construction de ce qu’on appelle un récit, d’une histoire, est ici, entièrement factice. Ce n’est pas seulement du chantage, c’est de la manipulation. Les hackers, qui sont eux aussi soumis à la loi de leurs appareils, de leurs ordinateurs, jouent, mais le font avec des gens bien réels, bien vivants. Et à la fin de la partie, ils les jettent comme un enfant jette un jouet qui ne fonctionne plus. C’est en cela qu’on découvre que dans le monde gouverné par le jeu généralisé qu’est devenu le nôtre, il n’y a absolument plus aucune éthique possible.

Ce n’est pas que nous sommes devenus subitement plus bêtes ou plus méchants qu’avant, mais nous sommes piégés. L’humanité est piégée parce que nous avons laissé tout cela se mettre en place par petits bouts. Oui, on a eu le frigo, la machine à laver, et on était content. En fait, tous ces fameux progrès, qui dans le détail peuvent effectivement paraître un mieux, constituent un immense filet dans lequel nous sommes prisonniers, et non pas un monde sans filets où nous pourrions être libres.

M.B : Que souhaitez-vous que le lecteur découvre ou éprouve en refermant votre livre ?

Jean-Louis Poitevin : Malgré tout, c’est un livre, donc ça appartient au monde d’avant ! Au monde du livre, de la conscience, des récits ou des essais. C’est un paradoxe pour quelqu’un qui annonce la disparition de la conscience et qui invite le lecteur à prendre conscience de cette situation. Donc, on voit qu’on est dans un paradoxe complet. En plus, dans le livre, je montre que prendre conscience ne sert plus à rien, parce que cela arrive toujours trop tard !

Black Mirror, dans la richesse de ses 34 épisodes en 15 ans, nous propose une vision d’un monde qui à la fois suit et précède notre histoire actuelle. Cette série essaie d’être au plus près de cette mutation. Elle tente de rendre sensible cette tectonique des plaques. Et cette nouvelle plaque tectonique, hyper technologique, hyper destructrice et hyper consommatrice, est en train de passer sur la vieille plaque de l’histoire, de la conscience de l’humanité, de l’humanisme, et de l’écraser tout en absorbant les divers éléments qui la constituaient. Elle les réutilise, mais non sans les avoir, en quelque sorte « dévitalisés ».

On peut considérer que le monde est véritablement devenu un immense origami. Chaque pli est un moment d’un jeu infini. Et en fait, le monde de l’hyper-technologie est persuadé de son pouvoir et sait qu’il active la globalité de l’origami, mais il n’a pas besoin de tout changer d’un coup. Il prend un petit bout du grand origami infini, il le déplie ou le replie dans l’autre sens, ainsi se poursuit indéfiniment le jeu. Et d’autre part, il peut arriver des choses parfaitement contradictoires un peu partout dans le monde. Cela peut choquer notre sens logique, mais pour le jeu généralisé, cela n’a aucune importance puisque cela advient « dans » le jeu global. Black Mirror est le corpus du XXIe siècle, à la fois visuel, narratif et théorique qui nous permet d’appréhender et de comprendre cela.

M.B : Je remercie Jean-Louis Poitevin pour la générosité et la profondeur de cet échange. Cet entretien invite le lecteur à porter un regard plus lucide sur les images, les technologies et les mutations silencieuses de notre époque

Monia Boulila
Poète et traductrice
Rédactrice à Souffle inédit
Déléguée de la Société des Poètes Français
Wikipédia
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Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.
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