À l’occasion de la parution de Chercheur de champs, distingué par la mention spéciale du Prix de la Découverte poétique Simone de Carfort 2025, Eva Pechová évoque son écriture et sa démarche artistique, à la croisée de la poésie, du théâtre et du cinéma.
Eva Pechová, là où la poésie cherche son cadre
Entretien conduit par Monia Boulila
Eva Pechová est une artiste, auteure et comédienne née à Prague et installée à Nantes, en France, depuis 2018. Son travail se déploie à la croisée de la poésie, du théâtre et du cinéma, dans des formes hybrides où la parole prend corps et où le récit s’invente souvent dans un espace d’entre-deux, entre fiction théâtrale et écriture cinématographique.
Diplômée de l’École des Beaux-Arts de Nantes Saint-Nazaire, elle poursuit actuellement sa formation à l’École Nantaise d’Art Dramatique. Depuis plusieurs années, elle développe une œuvre transdisciplinaire mêlant textes, performances et projets filmiques, attentive à la voix, au rythme et à la présence des corps.
Autrice de plusieurs recueils publiés notamment aux éditions Unicité, dont DEMI-VIE(S) et Chercheur de champs, ce dernier distingué en 2025 par la mention spéciale du Prix de la Découverte poétique Simone de Carfort, Eva Pechová s’impose comme une voix singulière de la poésie contemporaine, explorant les frontières du langage et des formes narratives.

M.B. : Pouvez-vous nous raconter l’origine de Chercheur de champs ? Qu’est-ce qui vous a inspirée pour ce recueil et comment s’est construit son « champ » narratif et poétique ?
Eva Pechová : J’ai écrit Chercheur de champs comme une suite libre de mes deux précédents livres de poésie. Il est venu conclure la trilogie, dans laquelle je cherche à construire un récit dans une forme poétique, dialoguée. Chercheur de champs en est une proposition plus elliptique. Je l’ai développé avec des images écrites, comme un montage de plans cadrés, et aussi dans la spontanéité du dialogue. J’ai trouvé le titre vers la fin de mon processus d’écriture. Et j’ai ajouté un avant-propos en forme de narration, qui me sert à introduire les personnages qui vont discuter par la suite. J’ai senti que c’était cela qu’il fallait pour englober tout le récit, le recentrer autour de l’objet du chercheur de champs, que l’on découvre dans la première partie du livre sous la couche de poussière. Cet outil, qui sert au cinéma à déterminer le cadrage d’un plan avant de filmer, m’a permis d’imposer un angle de vue. Tout ce qui nous est donné à voir est perçu par l’un des protagonistes à travers le chercheur de champs.
M.B. : Votre écriture se situe à la croisée de la poésie, du théâtre et du cinéma. Comment abordez-vous votre processus d’écriture ?
Eva Pechová : Quand j’écris, je me laisse souvent guider par les premières intuitions, par le premier jet, que je recadre par la suite au besoin du projet. Il y a quelque chose de l’ordre du montage vidéo qui est très présent. J’assemble la matière, puis je la recadre, découpe, supprime, complète et rajuste. Je change l’ordre des éléments, en ajoute d’autres. J’écris souvent à la voix. Je compose avec le rythme de mes phrases et des moments de silence.
M.B. : La forme du texte dans Chercheur de champs semble évoquer des plans fixes et des images successives, presque comme dans un film. En quoi vos expériences visuelles ou cinématographiques influencent-elles votre écriture poétique ?
Eva Pechová : Oui, Chercheur de champs est écrit comme une sorte d’ébauche de plans pour un film en devenir. J’ai depuis toujours une fascination pour l’image. C’est sans doute pour cela qu’il y a un côté très visuel, très imagé dans mes écrits en général. Je me base sur des images qui me sont restées en tête, ou sur mes observations quotidiennes. Je pense « l’image » pour créer l’ambiance que j’ai envie de suggérer dans mes textes.
M.B. : Le recueil a reçu une mention spéciale du Prix de la Découverte poétique Simone de Carfort 2025 ; qu’est-ce que cette reconnaissance représente pour vous, personnellement et dans votre parcours d’écrivaine ?
Eva Pechová : L’attribution de la mention spéciale du Prix de la Découverte poétique Simone de Carfort à mon livre de poésie Chercheur de champs est pour moi très encourageante. C’est une certaine reconnaissance par le milieu, qui est précieuse. D’autant plus que je m’éloigne, dans mes écrits, de la conception classique de la poésie. Je n’aime pas les cadres et les étiquettes, d’où sans doute mon envie d’aller chercher dans plusieurs registres. Et cela me fait plaisir que Chercheur de champs puisse être légitime dans le champ de la poésie.
M.B. : Vous avez déjà plusieurs recueils à votre actif, publiés entre Sensations dérivées et Chercheur de champs : comment votre écriture a-t-elle évolué au fil de ces publications ?
Eva Pechová : Mes premières publications étaient des recueils de poèmes. Dans Sensations dérivées et Ressuscitons, j’ai assemblé des textes écrits sur une période donnée. Mon écriture était moins libre qu’aujourd’hui. Il s’agissait des premières expérimentations abouties pour m’amuser avec la langue, jouer avec les images, les sonorités. Le côté imagé était déjà présent, mais le processus d’écriture n’était pas le même. Dans la plupart des cas, c’était une écriture automatique avec peu de retouches. Pour mes derniers livres de poésie publiés — j’insiste sur « livres de poésie » — ils ont été écrits avec une vision d’ensemble, l’idée d’un concept, d’une continuité, d’un fil conducteur reliant tous les textes.
M.B. : Votre formation artistique est variée (Beaux-Arts, art dramatique) : en quoi ces expériences formatives nourrissent-elles votre travail poétique aujourd’hui ?
Eva Pechová : Les deux formations m’ont appris des façons de réfléchir que je sens de plus en plus se refléter dans mon travail d’écriture. Une précision, je dirais aussi, avec laquelle on développe son projet. Pour les beaux-arts, c’est la réflexion autour d’un concept, et l’importance des éléments que l’on met en évidence : comme lorsqu’on accroche une exposition, chaque élément a son sens, doit prendre sa place. Pour l’art dramatique, c’est cette précision qui vient du jeu d’acteur, l’oralité que je recherche dans le texte, la fluidité, le rythme.
M.B. : Votre démarche semble accorder une grande importance à la voix, aux silences et à la présence des corps dans l’espace littéraire. Pour vous, quel est le rôle du corps et du rythme dans la poésie contemporaine ?
Eva Pechová : Le corps et la voix du poète me paraissent essentiels dans la poésie contemporaine, en tout cas dans la poésie que j’ai envie d’écrire. La poésie doit être entendue et se faire entendre pour exister. J’ai écrit la grande majorité de mes textes poétiques avec l’ambition qu’ils soient dits, interprétés, qu’ils puissent avoir un devenir scénique. La trilogie de mes derniers livres de poésie a justement appuyé cette décision. Les textes de ta voix/ma voix et DEMI-VIE(S) m’ont servi de partitions sonores et spatiales, reprises dans des micro-mises en scène réalisées en coopération avec d’autres artistes et musiciens.
M.B. : Vous poursuivez également des projets théâtraux et cinématographiques : comment conciliez-vous ces différentes formes d’expression ? Et en quoi se répondent-elles ou se distinguent-elles dans votre travail ?
Eva Pechová : Je perçois qu’il y a des ponts entre tous les arts. C’est fascinant. Chaque art a sa manière de dire la même chose avec ses propres moyens. J’aime la surprise lorsque les registres se croisent. J’aime aussi travailler sur plusieurs projets à la fois : on s’en nourrit inconsciemment. Il est incroyable, par exemple, de voir ce que la réflexion sur le jeu d’acteur peut apporter à la fluidité du texte, au personnage de l’écrit, ou ce que la composition d’un texte, avec ses rebondissements, peut suggérer au montage vidéo, et vice versa. Passer d’une discipline à une autre me permet aussi de prendre un temps de respiration, de revenir avec un nouveau souffle.
M.B. : Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez actuellement ou que vous envisagez pour l’avenir ?
Eva Pechová : Je me concentre actuellement sur l’écriture pour le théâtre. Je joue aussi avec l’idée de mettre en scène mes deux pièces écrites lors de mes résidences aux Maisons Mainou et à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. En parallèle, je continue à écrire une fiction autobiographique.
M.B. : Quel est votre rêve le plus cher, artistique ou littéraire, une aspiration que vous n’avez pas encore accomplie ?
Eva Pechová : Mon rêve le plus cher est de pouvoir continuer à travailler, de relever de nouveaux défis artistiques et de me laisser surprendre par la suite.




