Spécialiste d’Albert Camus, Mustapha Trabelsi revient sur son parcours, ses recherches et la place de l’écrivain aujourd’hui.
Seize ans après : Mustapha Trabelsi relit Albert Camus
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
En 2010, à l’occasion du cinquantenaire de la disparition d’Albert Camus, le Professeur Mustapha Trabelsi dressait le constat d’un retour spectaculaire de l’écrivain sur la scène critique internationale après une période de relatif effacement. Il soulignait alors l’actualité persistante d’une œuvre capable de résister aux modes, tout en plaidant pour une lecture plus attentive de son écriture, souvent éclipsée par les débats idéologiques et philosophiques. Ses propres recherches s’attachaient à révéler la complexité stylistique de Camus — sa polyphonie, son lyrisme, son ironie —, ainsi que les multiples dialogues qu’entretient son œuvre avec les littératures contemporaines, notamment algériennes. L’entretien abordait également la place des chercheurs maghrébins dans les études camusiennes, la circulation inégale des savoirs entre les rives de la Méditerranée et les polémiques entourant l’héritage de Camus, jusque dans la question de son éventuelle panthéonisation. Au fond, il s’agissait déjà de réfléchir à la manière dont une œuvre traverse le temps, les frontières et les lectures successives sans jamais épuiser son pouvoir d’interrogation.

A.H : Seize ans après, nous souhaiterions prolonger avec vous ce dialogue entamé entre nous. Pouvons-nous dire que beaucoup d’eau a coulé sous les ponts ? Mais dans quel sens ? Comment pourriez-vous résumer les dernières années en question ? Qu’est-ce qui a changé chez vous, dans votre travail d’enseignant-chercheur ?
Mustapha Trabelsi : Toujours passionné par l’œuvre et le style d’Albert Camus, j’ai organisé quelques manifestations scientifiques sur des aspects spécifiques de sa pensée et de son écriture. Deux actes de colloques sont sous presse à l’heure actuelle. En outre, j’ai introduit dans les cours de Master les textes de Camus, surtout ceux qui sont les moins étudiés et médiatisés comme les essais et nouvelles. Les cours que j’ai assurés ont incité plusieurs étudiants à consacrer leurs mémoires de Master ou leurs thèses à l’auteur de l’Étranger. En voici quelques exemples de thèses soutenues : « Albert Camus ou les richesses d’un monde démuni, de l’Envers et l’endroit au Premier homme (Anissa Manaï, 2017), « Les Carnets d’Albert Camus ou l’œuvre en gestation » (Lamia Riahi, 2017), « Le discours rapporté dans les récits d’Albert Camus. Approches stylistiques » ( Hanen Marpuani, 2019), « Du roman à la scène : étude de quelques adaptations théâtrales récentes des romans d’Albert Camus » ( Leila Eleuchi, 2020), « Le monologue intérieur dans « Les Carnets du sous-sol » de Fiodor Dostoïevski, La Chute d’Albert Camus et Le Bavard de Louis-René Des Forêts », (Nawel Akrouti, 2024), « La métaphore dans l’œuvre théâtrale d’Albert Camus » (Mohamed Raies 2026 ).
En collaboration avec l’IFT de Sfax, j’ai organisé des rencontres-débats et des conférences destinées au large public (d’ailleurs, lors de l’une des interventions, la salle des conférences a été baptisée « Salle Albert Camus ». C’était aussi l’occasion de rendre hommage à la Professeure Martine Job, l’une des spécialistes d’Albert Camus en présentant son livre Mon cher Albert : Lettre à Camus. Mes réflexions et publications sur l’œuvre d’Albert Camus lui doivent beaucoup : nos échanges réguliers m’ont orienté vers les zones d’ombre des textes camusiens.
A.H : Vos travaux académiques semblent avoir évolué. Le 7 novembre 2023, par exemple, à l’Institut des Langues de Moknine (Université de Monastir), vous avez abordé des écritures plus contemporaines, dont Annie Ernaux et Charles Juliet. Pourriez-vous nous en parler davantage ?
Mustapha Trabelsi : Mon parcours académique ne s’est pas limité à l’œuvre d’Albert Camus. Mes recherches se sont intéressées aux littératures françaises et francophones contemporaines. J’ai fait découvrir aux étudiants de Sfax des auteurs modernes ou contemporains : Pascal Quignard, Patrick Modiano, Annie Ernaux, Charles Juliet, Abdellah Baida, Kamel Daoued, Yasmina Khadra, Ali Becheur, Wafa Ghorbel, Yamen Manaï, Faouzia Zouari, Mohamed Harmel, Sony Abou Tansi, Natacha Appanah, Patrick Chamoiseau, etc. C’était l’occasion de discuter des nouvelles postures ainsi que des modèlements et des articulations esthétiques originaux. La littérature contemporaine privilégient le mixte, l’hybride, l’hétérogène, l’indétermination, le fragmentaire, le minimalisme… Ces enseignements ont abouti à de nombreuses publications et organisation de colloques : Repenser le contemporain (Djerba, 2022), La Figure de l’auteur entre hier et aujourd’hui : posture(s) esthétique(s), (Sfax, 2023), La littérature maghrébine de langue française, retour du référent, exercice de style ou expérience de l’hybride ?, (Djerba, 2025),
A.H : En inscrivant la date du 7 novembre, un souvenir nous est revenu : la date de naissance d’Albert Camus le 7 novembre 1913. Comment l’auteur de L’homme révolté et d’Actuelles vivrait-il parmi nous aujourd’hui ? Serait-il enfin du bon côté, ou le fameux « Entre ma mère et la justice, je choisis ma mère » sera de nouveau au rendez-vous ? Mais, plus sérieusement, que reste-t-il de Camus, de son œuvre ?
Mustapha Trabelsi : La phrase que vous évoquez a été décontextualisée et souvent mal interprétée. Albert Camus, comme d’ailleurs son œuvre, sont sujettes parfois à des lectures simplistes, voire populistes. Je me rappelle d’un jeune collègue qui me reprochait à la radio tunisienne internationale, lors d’une manifestation culturelle, l’organisation de colloques « spécialisés » à Sfax. Je crois que l’apport de l’université est de cerner les zones d’ombre, les aspects non explorés de l’œuvre d’Albert Camus. La spécificité de notre laboratoire LARIDIAME est justement de travailler sur l’écriture de l’œuvre d’Albert Camus. La vulgarisation et la simplification ne sont pas toujours fécondes à l’Université. .
L’actualité d’Albert Camus en 2026 témoigne d’une vitalité remarquable, marquée par une volonté de relire son œuvre au vu des enjeux contemporains. L’année est ponctuée de manifestations scientifiques et culturelles d’envergure, à l’instar du colloque international à l’Institut du monde arabe portant sur son rapport à l’Algérie coloniale « Albert Camus et l’Algérie coloniale » en 2025, ou encore des initiatives de la Société des Études Camusiennes et des Rencontres Méditerranéennes de Lourmarin. Sur le plan éditorial, la parution récente du quatrième tome d’Actuelles (2024), sous-titré Face au tragique de l’histoire, ainsi que des hors-séries comme celui du Monde en 2025, « Une vie, une œuvre » soulignent combien sa pensée de la révolte et sa quête de justice demeurent des boussoles face aux incertitudes actuelles. Qu’on parle de littérature coloniale, postcoloniale ou décoloniale, l’ombre d’Albert camus est toujours là !
Aujourd’hui, Camus ne survit pas seulement comme un « classique » des programmes scolaires, mais comme une source vive de création et de dialogue intertextuel. Son héritage se déploie à travers le concept de palimpseste camusien, où des auteurs contemporains — notamment maghrébins comme Kamel Daoud ou Salah Guemriche — réinvestissent ses textes pour explorer de nouvelles perspectives postcoloniales ou décoloniales. Cette résonance se manifeste également dans les arts, avec des adaptations cinématographiques récentes comme celle de L’Étranger par François Ozon (2025). En somme, il reste de Camus une éthique de la lucidité et un humanisme sans concession qui continuent de nourrir les débats sur la liberté, la solidarité et le refus des idéologies totalitaires.
A.H : Comme tout l’indique, l’enseignement du français en Tunisie relève désormais du FLE (Français Langue Étrangère), et le niveau s’est dégradé à l’œil nu avec des milliers de zéro au baccalauréat et la détérioration du niveau à l’université. Comment voyez-vous les choses ?
Mustapha Trabelsi : La transition du statut de « langue seconde » vers celui de Français Langue Étrangère (FLE) en Tunisie est un constat sociolinguistique majeur qui reflète une mutation profonde du paysage éducatif. Cette évolution, marquée par une baisse sensible du niveau du français dès le cycle secondaire, crée un « effet de ciseau » à l’entrée de l’université : les exigences académiques de la recherche et de l’analyse littéraire se heurtent à des lacunes linguistiques structurelles.
Plusieurs facteurs permettent d’analyser cette situation : Le français a perdu de son rayonnement dans la sphère extra-scolaire au profit de l’anglais, perçu comme plus utilitaire, et d’une pratique de la langue arabe (ou du dialecte) plus affirmée. L’exposition naturelle à la langue s’amenuisant, l’apprentissage repose exclusivement sur l’institution scolaire. Par ailleurs, d’autres langues, comme l’espagnol, commencent à retenir l’attention des étudiants. En conséquence, la dégradation des résultats au baccalauréat souligne l’urgence de repenser les méthodes pédagogiques. L’approche par les textes littéraires classiques semble parfois déconnectée des besoins des apprenants actuels, nécessitant une hybridation entre les techniques du FLE et le maintien d’une exigence intellectuelle élevée.
Face à ce « seuil » critique, le défi consiste sans doute à transformer cette difficulté en un laboratoire de réflexion : comment, par exemple, la littérature francophone (j’ai dirigé un Master International de Littérature et Civilisation françaises et francophones pendant quelques années), par sa diversité et ses mécanismes de séduction, des séminaires et des journées bien ciblés, des formations plus adéquates, peut-elle réorienter les enseignements, redevenir un moteur d’apprentissage plutôt qu’un obstacle académique ?
A.H : Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos textes préférés devait être traduit dans d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?
Mustapha Trabelsi : Si je devais tout recommencer, mon choix ne porterait pas sur une modification de ma nature, mais sur une extension de ma curiosité. Je choisirais d’apprendre non seulement par les textes, mais par une immersion plus profonde dans d’autres langages : la musique, le cinéma. L’idée serait d’appréhender le monde dans sa dimension hybride, avec une sensibilité encore plus pluridisciplinaire.
Si je devais choisir un mot pour incarner ce que je souhaite être, je dirai « seuil » : c’est un mot de passage, une zone de contact entre deux mondes, entre l’intérieur et l’extérieur, le connu et l’inconnu. Il n’est jamais figé ; il invite toujours à la traversée. J’ai toujours aimé qualifier l’enseignant de « passeur » qui accompagne l’étudiant vers son autonomie, qui lui transmet des outils pour qu’il puisse construite sa propre pensée, bref lui apprendre à se passer de l’enseignant. J’ai toujours en tête le beau texte de L’Amant de Marguerite Duras : la dimension mythique et symbolique de la traversée du fleuve par le chinois et la jeune fille.
Si je devais me réincarner, je choisirais comme arbre « l’olivier » : pour sa résilience légendaire, sa capacité à s’épanouir dans les terres arides et son lien indéfectible avec la Méditerranée. Il symbolise à mon sens une sagesse patiente et une paix qui s’enracine dans le temps long. Étant passionné par la mer et les îles, je souhaiterais, à la suite de Baudelaire, me réincarner en « Albatros ». Pour cette double nature qui me fascine : majestueux dans l’éther de la pensée et de l’imagination, capable de parcourir des distances immenses sans effort apparent, tout en restant lié, parfois maladroitement, aux réalités terrestres.
Si un seul texte d’Albert Camus devait franchir la barrière des langues vers l’arabe, je choisirais sans hésiter L’Exil et le Royaume : ce recueil explore cette tension universelle entre la solitude de l’individu et le besoin d’appartenance à une communauté ou à un paysage. N’oublions pas la clausule énigmatique de « Jonas ou l’artiste au travail » : « Dans l’autre pièce, Rateau regardait la toile, entièrement blanche, au centre de laquelle Jonas avait seulement écrit, en très petits caractère, un mot qu’on pouvait déchiffrer, mais dont ne savait s’il fallait y lire solitaire ou solidaire. »
La langue arabe, avec sa richesse sémantique et sa capacité à exprimer le sacré comme le charnel, saurait magnifier la sensualité des descriptions du désert et la profondeur éthique de ces nouvelles. Traduire ce texte, c’est offrir un pont magnifique entre les deux rives, où le « royaume » n’est plus un lieu géographique, mais une culture plurielle et diversifiée, un état d’esprit partagé.




