Avec L’Aiguille, Abdelhamid Bouchnak signe un huis clos familial qui aborde avec sobriété la naissance d’un enfant intersexe et les dilemmes éthiques, sociaux et juridiques qu’elle soulève.
L’Aiguille : un huis clos familial face à la naissance d’un enfant intersexe
Par Neïla Driss
Avec L’Aiguille, Abdelhamid Bouchnak s’attaque à un sujet encore peu abordé frontalement dans le cinéma arabe: la naissance d’un enfant intersexe. Mais le film ne cherche ni à livrer un discours médical ni à construire un plaidoyer militant. Il choisit un autre chemin, plus intime et sans doute plus dérangeant : observer ce que cette naissance provoque au sein d’une famille ordinaire.
Sorti en Tunisie en décembre 2023, L’Aiguille suit Dali et Mariem, un jeune couple dont la vie bascule lorsque le médecin leur annonce que leur premier enfant est intersexe. Ce qui devait être un moment de bonheur devient soudain une source d’angoisse, de silence et de conflits. À travers cette situation, Abdelhamid Bouchnak interroge la manière dont une société profondément attachée à la binarité du masculin et du féminin, façonne les consciences bien avant que le regard des autres ne s’exprime.
Le film ne raconte finalement pas tant l’histoire d’un enfant intersexe que celle d’adultes confrontés à une réalité qui échappe à leurs certitudes. Le bébé ne parle jamais. Il ne fait rien. Il existe simplement. Pourtant, autour de lui, chacun projette ses peurs, ses croyances, ses blessures et sa propre conception de la normalité.
Un huis clos où la société est présente sans jamais apparaître
L’une des grandes forces de L’Aiguille réside dans son choix de mise en scène. Abdelhamid Bouchnak refuse d’élargir son récit au monde extérieur. Après la naissance, presque tout se déroule dans la maison familiale. Les personnages s’y enferment progressivement, comme si les murs devenaient une protection contre le jugement du dehors.
Cette fermeture n’est pas seulement narrative ; elle est profondément cinématographique. Avant la naissance, l’attente de l’enfant inscrit encore le couple dans un mouvement d’ouverture : Dali et Mariem partagent fièrement la nouvelle et les félicitations accompagnent l’arrivée prochaine du bébé. Après l’accouchement, tout se contracte. Les visites deviennent rares, les échanges se réduisent, la maison cesse d’être un lieu de célébration pour devenir celui du repli.

Le regard de la société n’est presque jamais montré directement. Pourtant, il habite constamment les personnages. Personne ne les accuse ouvertement. Personne ne les montre du doigt. Mais tous agissent comme si ce jugement existait déjà. Abdelhamid Bouchnak filme avec finesse cette intériorisation des normes sociales : ce sont moins les voisins ou les proches qui enferment la famille que la peur anticipée de leur regard.
Certains spectateurs pourront regretter que le réalisateur n’explore pas davantage les conséquences sociales, administratives ou institutionnelles de cette naissance. Ce choix laisse effectivement plusieurs questions ouvertes. Le cinéaste préfère pourtant rester dans l’espace familial et observer ce qui s’y joue dès les premières heures de la naissance.
Deux femmes qui reconnaissent immédiatement l’enfant
Face à cette naissance, la mère réagit avec une évidence désarmante. Peu importe le sexe de son bébé. Elle reconnaît avant tout son enfant. Son amour ne passe ni par une définition biologique ni par une conformité aux attentes sociales. Elle accueille avant de chercher à comprendre.
Cette réaction constitue probablement le premier geste de résistance du film. Là où les autres cherchent immédiatement à nommer, classer ou corriger, Mariem protège. Son instinct maternel précède toutes les autres considérations.
La grand-mère suit un chemin différent. Elle reçoit la nouvelle comme un bouleversement profond. La peur, la tristesse et l’incompréhension traversent son visage. Pourtant, jamais elle ne rejette l’enfant. Sa souffrance accompagne une lente acceptation. Elle vacille, mais elle ne ferme jamais la porte à ce petit être dont elle reconnaît, malgré tout, la place dans la famille.
Le père ou l’effondrement d’une virilité construite
Le personnage du père constitue sans doute l’axe dramatique le plus puissant du film.
Quelques heures plus tôt, Dali affichait avec fierté sa future paternité. L’échographie lui avait annoncé un garçon et il partageait volontiers son bonheur autour de lui. Après la naissance, tout bascule. Il se replie sur lui-même, évite les autres et finit par interpréter certaines paroles ou certains regards comme des reproches, parfois même comme des moqueries. La honte est devenue telle qu’il a le sentiment d’être constamment jugé. Lorsque, pour la première fois, il découvre le corps de son bébé, il est saisi d’un profond malaise qui le conduit jusqu’au vomissement. Cette réaction ne traduit pas seulement un choc. Elle révèle l’effondrement d’une représentation de lui-même.
Le film suggère que sa souffrance dépasse largement la question médicale. Ce qui vacille, c’est l’image qu’il se faisait de sa propre paternité et, plus profondément encore, de sa masculinité. L’enfant cesse d’être uniquement un nouveau-né à protéger ; il devient, dans son regard, le révélateur d’une blessure narcissique.
Abdelhamid Bouchnak évite heureusement toute caricature. Le père n’est pas un monstre. Il est un homme incapable de dépasser les catégories dans lesquelles il a lui-même grandi. Son incapacité à accepter son enfant naît autant de ses propres peurs que des normes qu’il a intériorisées.
À travers lui, L’Aiguille interroge une conception de la virilité fondée sur la conformité. Comme si un homme ne pouvait transmettre qu’une masculinité parfaitement identifiable ou une féminité parfaitement définie. Toute variation devient alors une remise en cause de son identité.
Le grand-père : lorsque les émotions cèdent la place aux questions concrètes
Le grand-père adopte une posture différente. Il ne cherche pas d’abord à exprimer ses émotions ; il tente de résoudre une situation qui le dépasse.
Lorsque l’échographie annonçait un garçon, les parents avaient choisi le prénom Abdelaziz. Après la naissance, ce choix devient problématique. C’est lui qui propose alors le prénom Nour, porté aussi bien par des hommes que par des femmes.
Ce geste, apparemment anodin, constitue la première tentative de réponse concrète apportée par le film. Nommer l’enfant devient déjà une manière de différer une décision plus lourde.
À partir de ce choix, le film fait surgir, à travers le grand-père, une série de questions extrêmement pratiques. Comment cet enfant grandira-t-il ? Sera-t-il élevé comme un garçon ou comme une fille ? Comment sera-t-il présenté aux autres ? Comment vivra-t-il l’école ? Quel rapport développera-t-il avec son propre corps ? Si les adultes choisissent aujourd’hui un sexe qui ne correspond pas à celui auquel il s’identifiera plus tard, quelles en seront les conséquences ?
Ces interrogations ne sont jamais développées comme un débat théorique. Elles émergent naturellement de la situation dramatique. En les faisant porter par le grand-père, Abdelhamid Bouchnak montre combien l’intersexuation déborde très vite la seule question médicale pour investir tous les aspects de la vie quotidienne.
La religion face à une réalité qui résiste aux catégories
Cherchant une réponse que la famille ne parvient pas à trouver, le grand-père consulte un imam.
Cette séquence est particulièrement intéressante parce qu’elle refuse toute simplification.
L’imam ne condamne jamais l’enfant. Au contraire, il rappelle que ce nouveau-né est une créature de Dieu. Mais il ne possède pas davantage de solution. Il conseille une prière d’istikhara, comme si la décision devait finalement être confiée à Dieu lorsque les hommes ne savent plus comment agir.
La scène vaut moins par la réponse qu’elle apporte que par l’embarras qu’elle révèle. En quittant la mosquée, le grand-père n’a pas trouvé de solution ; il emporte avec lui les mêmes questions, qui relèvent désormais autant de la foi que de la médecine, du droit et de la responsabilité des parents.
Qui a le droit de choisir ?
Le véritable enjeu de L’Aiguille apparaît alors avec toute sa force. À peine né, le bébé devient déjà l’objet de décisions qui engageront toute son existence, alors qu’il est évidemment incapable de participer à celles qui concernent son propre corps. Abdelhamid Bouchnak traduit cette réalité dans la construction même de son récit : tous parlent à sa place. Les parents, les grands-parents, les médecins, l’imam : chacun décide, interprète, projette ou s’inquiète pour lui.
Faut-il opérer rapidement afin de lui assigner un sexe ? Ou faut-il attendre qu’il grandisse et puisse participer lui-même à une décision qui concerne son propre corps ?
Le film accompagne ce dilemme sans imposer de réponse. Dans de nombreux pays, cette logique d’intervention précoce a longtemps dominé, y compris en Occident. Aujourd’hui, lorsque ces opérations ne répondent pas à une nécessité médicale immédiate, elles sont de plus en plus remises en question au nom du droit des personnes intersexes à participer elles-mêmes aux décisions concernant leur corps.
Sans transformer son récit en démonstration, L’Aiguille laisse ouverte une question fondamentale : qui peut, et surtout qui a le droit de décider à la place de l’enfant ? Ou faut-il attendre qu’il puisse le faire lui-même, lorsqu’il sera en âge de comprendre son identité ?
Une administration absente mais un dilemme bien réel
Le film évoque également, sans s’y attarder, les conséquences administratives d’une telle naissance. En Tunisie, comme dans de nombreux pays, l’état civil impose de déclarer le sexe d’un enfant dès sa naissance. Le système repose sur une classification binaire qui ne laisse aucune place à une situation comme celle que traverse cette famille.
Cette dimension prolonge concrètement le dilemme posé par L’Aiguille. Les décisions familiales ne relèvent pas seulement de l’intime, de la médecine ou des croyances : elles sont aussi conditionnées par un cadre juridique qui exige une réponse immédiate, là où la situation appellerait au contraire du temps, de la prudence et de l’écoute.
Une mise en scène de la retenue
Après Dachra, qui explorait les codes du cinéma d’horreur, puis Papillon d’or, où le rêve et la fantaisie accompagnaient le malaise intérieur d’un enfant, Abdelhamid Bouchnak emprunte ici une voie radicalement différente.
Aucun effet spectaculaire, aucune démonstration appuyée, aucun débordement mélodramatique : tout repose sur les silences, les regards et la tension des corps enfermés dans un espace réduit.
La photographie accompagne ce choix esthétique. Les intérieurs sont peu lumineux, les couleurs volontairement ternes, comme si la lumière attendue d’une naissance s’était progressivement éteinte. Cette palette visuelle traduit moins une tristesse permanente qu’un état de sidération. La maison devient le miroir de personnages incapables d’imaginer une issue.
Dans un tel dispositif, le travail des comédiens devient essentiel.
Bilel Slatnia compose un père dont la dureté masque mal l’effondrement intérieur. Fatma Sfar incarne une mère profondément bouleversée, mais jamais séparée de son enfant. Les grands-parents, Jamel Madani et Sabah Bouzouita, enrichissent encore cette partition en donnant à voir deux autres manières de faire face à l’inconnu : l’une dominée par l’émotion, l’autre par la recherche de solutions.
Un film salué au Festival du Film de Turin
Présenté au Festival du Film de Turin en 2024, L’Aiguille y a remporté cinq distinctions. Le film a notamment obtenu deux prix du meilleur scénario : l’un décerné par le jury du festival, l’autre par la Scuola Holden, célèbre école d’écriture de Turin. Il a également reçu le prix Interfedi du meilleur film, le prix Achille Valdata et une mention spéciale des Occhiali di Gandhi.
Les motivations des différents jurys se répondent avec une remarquable cohérence. Elles saluent la qualité de l’écriture, la construction dramatique du scénario, la justesse des dialogues, mais aussi la manière dont le film aborde l’intersexuation en défendant le droit à l’autodétermination et en dénonçant les discriminations fondées sur les stéréotypes. Plusieurs jurys insistent également sur le courage d’avoir porté à l’écran, avec retenue et humanité, un sujet encore très rarement traité par le cinéma de fiction.
Un film qui laisse les questions ouvertes
En choisissant le huis clos plutôt que la démonstration, Abdelhamid Bouchnak signe une œuvre d’une grande sobriété. L’Aiguille ne prétend pas épuiser toutes les dimensions médicales, sociales, juridiques ou religieuses de l’intersexuation. Son ambition est ailleurs : montrer comment une naissance qui échappe aux catégories établies agit comme un révélateur des peurs, des croyances et des fragilités d’une famille.
Le film n’apporte pas de réponse définitive, et c’est peut-être là sa plus grande force. Il laisse le spectateur face à des questions qui dépassent largement le destin de cette famille : dans une société où tout est pensé selon une logique binaire, quelle place reste-t-il pour ceux qui échappent aux catégories prévues ? Et qui doit évoluer : les individus, ou les normes elles-mêmes ?
Neïla Driss est juriste, journaliste culturelle et critique de cinéma. Membre de l’Association Tunisienne pour la Promotion de la Critique Cinématographique (ATPCC) et de la FIPRESCI, elle couvre les principaux festivals internationaux, notamment Cannes, Carthage et Le Caire. Depuis 2024, elle est l’unique Tunisienne électrice internationale aux Golden Globes.



