À Venise 2026, un échange entre Maggie Gyllenhaal et Kaouther Ben Hania autour de NAZA ouvre une réflexion sur la manière de filmer un système.
Venise 2026 : NAZA, The Zone of Interest et Kaouther Ben Hania : comment filmer un système ?
Par Neïla Driss
Le 12 septembre 2026, le jury de la 83e Mostra de Venise, présidé par Maggie Gyllenhaal et dont faisait partie la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania, attribuait le Prix spécial du jury à NAZA, de Rachel Szor et Yuval Abraham.
Le documentaire avait déjà créé l’événement deux jours auparavant. Accueilli par une standing ovation de près de 25 minutes, il battait le record établi un an plus tôt, dans la même salle, par La Voix de Hind Rajab (2025) de Kaouther Ben Hania, applaudi pendant 23 minutes et 50 secondes lors de sa première mondiale à Venise.
Mais au-delà de ce record et du prix obtenu par NAZA, un échange intervenu lors de la conférence de presse qui a suivi le palmarès mérite une attention particulière. Maggie Gyllenhaal y a rapproché le documentaire de The Zone of Interest (2023) de Jonathan Glazer, avant de se tourner vers Kaouther Ben Hania et de révéler que c’était elle qui avait attiré son attention sur cette dimension du film.
La réalisatrice tunisienne a alors posé une question qui dépasse largement le seul cas de NAZA : comment filme-t-on un système ?
De La Voix de Hind Rajab à NAZA
Présenté en première mondiale à Venise en septembre 2025, La Voix de Hind Rajab avait bouleversé la Mostra. Kaouther Ben Hania y reconstituait les dernières heures de Hind Rajab, fillette palestinienne de six ans tuée à Gaza en janvier 2024 par l’armée israélienne, en s’appuyant notamment sur les véritables enregistrements de ses appels avec les secouristes du Croissant-Rouge palestinien.
La projection avait été suivie d’une standing ovation de 23 minutes et 50 secondes, alors considérée comme un record à Venise. Quelques jours plus tard, le film remportait le Grand Prix du jury.
Cette recherche d’une forme adaptée à chaque sujet est une constante du cinéma de Kaouther Ben Hania. D’un film à l’autre, la réalisatrice tunisienne semble repartir presque de zéro pour chercher le dispositif qui correspondra à son sujet. Le Challat de Tunis brouillait les frontières entre documentaire et fiction ; La Belle et la Meute faisait du plan-séquence une contrainte de mise en scène ; L’Homme qui a vendu sa peau poussait beaucoup plus loin encore la recherche formelle, à travers un travail extrêmement élaboré sur les cadres, les couleurs, la lumière et la composition de l’image ; Les Filles d’Olfa confrontait personnes réelles et comédiennes au sein d’un dispositif hybride ; La Voix de Hind Rajab, enfin, construisait sa mise en scène autour d’une voix réelle et de ce qui demeure hors champ. À chaque fois, la forme ne vient pas simplement habiller le sujet : elle participe à la manière de le penser.
Un an plus tard, Kaouther Ben Hania revenait à la Mostra dans un tout autre rôle : celui de membre du jury présidé par Maggie Gyllenhaal. Et c’est un autre film consacré à Gaza qui battait le record de La Voix de Hind Rajab. Avec une ovation de près de 25 minutes, NAZA devenait à son tour l’un des événements de cette édition avant de recevoir le Prix spécial du jury.
Les deux films sont évidemment très différents. Mais au-delà de Gaza, de Venise et de ces deux ovations exceptionnelles, un autre nom les relie : celui de Jonathan Glazer.
Le réalisateur britannique de The Zone of Interest avait choisi de rejoindre La Voix de Hind Rajab comme producteur exécutif, aux côtés notamment de Joaquin Phoenix, Rooney Mara, Brad Pitt et Alfonso Cuarón. Un an plus tard, il figure également parmi les producteurs exécutifs de NAZA.
Et c’est précisément The Zone of Interest que Maggie Gyllenhaal citera lorsqu’elle expliquera, après le palmarès, ce qui l’a particulièrement impressionnée dans le film de Rachel Szor et Yuval Abraham.
The Zone of Interest : montrer l’horreur sans la montrer
Présenté en compétition au Festival de Cannes en 2023, où il avait remporté le Grand Prix, The Zone of Interest de Jonathan Glazer avait immédiatement frappé par la radicalité de son dispositif. Quelques mois plus tard, le film obtenait cinq nominations aux Oscars, dont celle du meilleur film, et remportait deux statuettes : celle du meilleur film international et celle du meilleur son, une récompense particulièrement significative tant le travail sonore participe au dispositif du film.
Jonathan Glazer choisissait de ne pratiquement jamais montrer Auschwitz. Sa caméra restait de l’autre côté du mur, dans la maison où Rudolf Höss, commandant du camp, vivait avec son épouse Hedwig et leurs enfants.
La famille Höss y mène une existence quotidienne en apparence presque ordinaire. Les enfants jouent tandis que leur mère, Hedwig, prend soin avec fierté de son jardin et de cette maison où elle reçoit famille et amis. Rudolf Höss, de son côté, poursuit sa carrière, parle travail et envisage les conséquences d’une éventuelle mutation. Pourtant, derrière le mur de leur jardin se trouve Auschwitz, dont il est le commandant.
L’horreur est presque toujours hors champ, mais jamais absente. Les cris, les coups de feu, le passage des trains, le grondement des installations, les cheminées et leur fumée traversent constamment cette vie familiale. L’image peut montrer un jardin fleuri tandis que le son raconte une réalité tout autre.
Mais le dispositif de Glazer va plus loin encore. Rudolf Höss n’est pas construit comme un monstre de cinéma dont il faudrait explorer la psychologie pour comprendre comment un être humain peut commettre l’impensable. Il apparaît aussi comme un administrateur : un homme qui travaille, reçoit des ordres, participe à des réunions et organise avec méthode ce dont il a la charge.
L’extermination devient également une question d’organisation, de procédures, d’efficacité.
The Zone of Interest ne montre donc pas seulement un homme participant à un crime de masse. Il donne à percevoir le fonctionnement quotidien d’un système et la banalité avec laquelle des individus peuvent en devenir les acteurs.
C’est à partir de là que le rapprochement établi par Maggie Gyllenhaal avec NAZA prend tout son sens.
NAZA : filmer ceux qui font fonctionner la machine
NAZA emprunte évidemment une voie totalement différente. Il s’agit d’un documentaire, et non d’une fiction historique. Rachel Szor et Yuval Abraham donnent la parole à 24 soldats et membres du renseignement israélien ayant participé aux opérations militaires menées à Gaza. Leurs témoignages ont été recueillis sous couvert d’anonymat ; leurs visages et leurs voix ont été transformés.
Le film et son dispositif avaient déjà été présentés dans Souffle inédit lors de sa projection à Venise. Mais ce qui importe ici est moins le récit de chacun de ces témoins que la fonction que leur donnent les cinéastes.
À travers leurs récits se dessinent les procédures, les chaînes de décision, les méthodes de ciblage, les calculs et les mécanismes sur lesquels repose une opération militaire. L’accumulation des témoignages ne construit pas seulement vingt-quatre récits individuels : elle fait progressivement apparaître une organisation.
Et cette démarche n’est pas étrangère à The Zone of Interest. Yuval Abraham a lui-même évoqué l’influence du film de Jonathan Glazer et cette idée selon laquelle les victimes peuvent demeurer hors champ sans jamais quitter l’esprit du spectateur.
Dans NAZA également, les victimes ne sont pas celles que la caméra regarde. Pourtant, tout ce qui est raconté ramène à elles.
« C’est toi qui m’as éclairée là-dessus »
C’est dans ce contexte que l’échange survenu lors de la conférence de presse suivant le palmarès prend tout son intérêt.
Maggie Gyllenhaal, présidente du jury, commence par évoquer ce qu’elle a aimé dans NAZA. Elle parle de son immense courage, de son intelligence, mais insiste aussitôt sur autre chose : non seulement le sujet du film, mais aussi « la manière dont il est filmé et assemblé ».
Puis elle formule son idée : « Il parle de systèmes. »
Elle cite alors Jonathan Glazer, rappelle qu’il est l’un des producteurs de NAZA et explique que le documentaire lui a fait penser à The Zone of Interest, précisément parce que ce film parlait lui aussi de systèmes.
Mais avant de poursuivre, Maggie Gyllenhaal se tourne vers Kaouther Ben Hania : « Peut-être peux-tu en parler un peu, parce que c’est toi qui, en quelque sorte, m’as éclairée là-dessus. »
La phrase est loin d’être anodine. Maggie Gyllenhaal indique ainsi publiquement que c’est Kaouther Ben Hania qui lui a fait percevoir cette dimension particulière de NAZA. Elle ne précise ni quand ni dans quelles circonstances cette réflexion a été partagée, mais ses mots montrent que le regard de la réalisatrice tunisienne a nourri sa propre lecture du film.
La réponse de la cinéaste tunisienne commence alors par une question : « Comme Maggie vient de le dire, c’est la question que je me pose tout le temps en tant que cinéaste : comment filme-t-on un système ? »
Des témoins, mais pas des personnages
Pour Kaouther Ben Hania, la réponse se trouve notamment dans la manière dont Rachel Szor et Yuval Abraham ont utilisé une contrainte : l’impossibilité de montrer à visage découvert ceux qui témoignent.
Plutôt que de subir cet anonymat, les deux réalisateurs en ont fait, selon elle, un dispositif cinématographique puissant.
Mais son analyse va plus loin. « Il ne s’agit pas des regrets ou des sentiments des soldats. Il ne s’agit pas de leurs sentiments. Ils ne sont pas des personnages. Ils sont les rouages d’une machine plus vaste. »
Cette phrase éclaire particulièrement le parallèle avec The Zone of Interest.
Les militaires de NAZA auraient pu devenir les personnages du documentaire. Le film aurait pu s’attarder sur leur culpabilité, leurs remords, leur traumatisme ou les raisons qui les ont poussés à parler. Il aurait alors construit autant de trajectoires individuelles auxquelles le spectateur aurait été invité à s’attacher.
Ce n’est pas le choix des réalisateurs.
Leur individualité s’efface en partie derrière ce que leurs témoignages révèlent. Leurs paroles deviennent les différentes pièces d’un mécanisme qui, assemblées, permettent d’en comprendre le fonctionnement.
D’une manière très différente, The Zone of Interest posait déjà cette question. Comment représenter une entreprise de destruction qui ne repose pas seulement sur quelques personnalités monstrueuses, mais sur une organisation, des procédures, une hiérarchie et des individus accomplissant chacun leur fonction ?
Dans les deux films, le hors-champ devient alors essentiel. Ceux qui subissent la violence sont peu ou pas montrés, mais leur absence à l’image ne signifie jamais leur disparition du récit. Au contraire, ils sont précisément ce qui donne son sens à tout ce que la caméra choisit de montrer.
De Jonathan Glazer à Kaouther Ben Hania
Ces différents liens prennent alors une autre dimension. Jonathan Glazer n’est pas seulement le réalisateur de The Zone of Interest, dont Rachel Szor et Yuval Abraham reconnaissent l’influence sur NAZA. Il est aussi producteur exécutif de ce dernier et avait, un an auparavant, choisi d’accompagner à ce même titre La Voix de Hind Rajab. Sa présence au croisement de ces trois films rend d’autant plus intéressant le dialogue qui se dessine entre eux.
Il serait abusif de chercher à établir une filiation esthétique entre trois œuvres aussi différentes. The Zone of Interest, La Voix de Hind Rajab et NAZA n’ont ni la même forme, ni le même sujet précis, ni le même dispositif.
Mais tous trois posent, chacun à sa manière, une question particulièrement difficile au cinéma : comment représenter une violence extrême ? Que montrer ? Que laisser hors champ ? Et comment faire exister ceux que l’image ne montre pas ?
« Le génocide est toujours en cours »
L’intervention de Kaouther Ben Hania ne s’arrête cependant pas à cette réflexion sur la forme.
Elle souligne combien NAZA lui paraît « brillant, nécessaire et très important » à une époque, dit-elle, où il est beaucoup question de déni.
Elle insiste ensuite sur une particularité essentielle du documentaire : Rachel Szor et Yuval Abraham filment « une histoire toute récente », alors même que les événements dont parlent leurs témoins ne sont pas achevés.
Puis elle ajoute : « Je veux dire, cela continue. Le génocide est toujours en cours. »
Kaouther Ben Hania salue enfin le courage des réalisateurs et la force cinématographique de leur démarche. Et elle explique pourquoi il lui paraît important de reconnaître « le courage, la vision, mais aussi l’importance de ce film ».
Quelques minutes auparavant, le jury auquel elle appartient venait précisément de lui attribuer son Prix spécial.
Pourquoi cet échange a-t-il été si peu relayé ?
C’est sur le compte Facebook personnel de Kaouther Ben Hania que j’ai découvert la vidéo de cet échange avec Maggie Gyllenhaal. Intriguée par la teneur de cette discussion, j’ai ensuite effectué une recherche sur Internet pour voir comment elle avait été relayée. The National a rapporté les propos de la réalisatrice tunisienne, notamment sa déclaration selon laquelle « le génocide est toujours en cours ». Le Corriere della Sera a également évoqué le rapprochement établi par Maggie Gyllenhaal entre NAZA et The Zone of Interest ainsi que la réponse de Kaouther Ben Hania. Mais je n’ai trouvé aucun article restituant l’échange dans son ensemble, et notamment cette phrase de Maggie Gyllenhaal indiquant que c’était Kaouther Ben Hania qui lui avait fait percevoir cette dimension du film.
NAZA n’est pourtant pas passé inaperçu à Venise. Son contenu a été abondamment commenté. Son ovation record a fait les gros titres. Son Prix spécial du jury a été annoncé dans les comptes rendus du palmarès. La présence de Jonathan Glazer parmi ses producteurs a également été relevée.
L’échange entre Maggie Gyllenhaal et Kaouther Ben Hania, en revanche, semble avoir bénéficié d’un écho beaucoup plus limité.
Pourquoi ?
Est-ce en raison de sa dimension politique et, notamment, de l’emploi sans ambiguïté du mot « génocide » par Kaouther Ben Hania ?
Ou est-ce précisément parce que l’essentiel de cette conversation relève moins de la déclaration spectaculaire que d’une réflexion sur le cinéma ? Parce qu’elle parle de mise en scène, de construction, de hors-champ, d’anonymat, de personnages et de la difficulté de représenter un système ?
Peut-être les deux raisons se conjuguent-elles. Peut-être aucune. Rien ne permet de l’affirmer.
Mais l’écho apparemment limité de l’échange complet reste étonnant. Car sa portée ne réside pas seulement dans cette déclaration politique.
Une présidente de jury y explique publiquement qu’une jurée lui a permis de mieux comprendre un film qu’elles viennent ensemble de récompenser. Maggie Gyllenhaal rapproche NAZA de The Zone of Interest. Kaouther Ben Hania répond en posant une question de cinéma qui permet précisément de comprendre ce rapprochement.
Comment filme-t-on un système ?
Et si cette question avait été, finalement, l’une des discussions les plus intéressantes de cette fin de Mostra ?




