Dans Les étoiles de Tunisie dans le chant, le théâtre et le cinéma (1900-1956), Fakher Rouissi retrace les parcours de dix-huit artistes tunisiennes
Fakher Rouissi : Les étoiles de Tunisie dans le chant, le théâtre et le cinéma (1900-1956)
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Il faut parfois un livre pour que reviennent des voix que nous croyions perdues, des visages effacés par le temps et des noms que notre mémoire culturelle n’avait pas suffisamment retenus. Les étoiles de Tunisie dans le chant, le théâtre et le cinéma (1900-1956), de Fakher Rouissi, est de ces livres nécessaires : il ne se contente pas de rappeler, il restitue.

Consacré à dix-huit artistes tunisiennes qui ont marqué, chacune à sa manière, la première moitié du XXe siècle, cet ouvrage de plus de quatre cents pages accomplit un travail dont notre histoire culturelle avait besoin. Il ne s’agit pas seulement d’évoquer des chanteuses, des comédiennes ou des figures du cinéma. Il s’agit de retrouver des vies, des voix, des visages et des destinées que le temps, la dispersion des archives et parfois l’ingratitude de la mémoire nationale ont peu à peu recouverts d’ombre.
Car l’histoire d’un pays ne s’écrit pas seulement dans les livres de politique, les grands discours et les dates que nous apprenons à l’école. Elle s’écrit aussi sur les scènes, dans les chansons, à travers les voix qui ont ému un peuple et les visages qui ont donné à une société l’image, souvent nouvelle, d’elle-même.
Fakher Rouissi nous rappelle ainsi une évidence que nous oublions trop facilement : la Tunisie moderne a aussi été portée, chantée et incarnée par des femmes.
Entre 1900 et 1956, dans une Tunisie sous protectorat et en pleine transformation, ces femmes choisissent les arts et, ce faisant, choisissent aussi d’occuper l’espace public. Chanter, jouer, monter sur scène, apparaître à l’écran ne relève alors jamais du simple divertissement. Pour une femme, l’acte artistique est aussi une conquête. Il faut affronter les préjugés, les résistances et les jugements. Il faut parfois conquérir le droit même d’être regardée et entendue autrement que comme une transgression.
C’est toute la force du livre de Fakher Rouissi que de replacer ces artistes dans cette histoire plus vaste. Ses dix-huit portraits ne composent pas une galerie nostalgique. Ils dessinent, par touches successives, le visage d’une Tunisie culturelle plus diverse, plus moderne et sans doute plus audacieuse que certaines représentations convenues ne le laissent croire.
Le choix du mot نجمات, « étoiles », est d’ailleurs particulièrement heureux. Car une étoile peut disparaître à nos yeux sans avoir cessé d’exister. Sa lumière peut être cachée, retardée, oubliée. Il suffit parfois de lever les yeux autrement pour la retrouver. C’est précisément ce que fait Fakher Rouissi en cherchant, rassemblant, restituant.
À travers les archives, la presse, les témoignages et les documents, il redonne une présence à celles dont le souvenir demeurait fragmentaire. Et ce travail de recherche n’est pas secondaire. Il constitue le cœur même de l’entreprise. En effet, l’oubli n’est jamais seulement l’œuvre du temps, il est aussi le résultat de ce que nous avons choisi, ou négligé, de conserver.
Nous savons les noms de certaines grandes figures. Mais combien d’artistes, particulièrement parmi les femmes, demeurent encore prisonnières de quelques photographies, d’une chanson dont le souvenir s’est effacé ou d’une brève mention dans un journal ancien ? Ce livre vient précisément combler une partie de ce silence. Et c’est pourquoi il dépasse largement le cadre d’une histoire du chant, du théâtre et du cinéma. Il est aussi un livre sur la place des femmes dans la Tunisie moderne. Nous y découvrons des parcours singuliers, des appartenances diverses, des femmes musulmanes et juives, des destins qui se croisent et participent, chacun selon sa propre histoire, à la formation d’un espace culturel tunisien. La richesse de cette pluralité constitue l’un des intérêts majeurs de l’ouvrage. La Tunisie que nous voyons y apparaître ici n’est pas une Tunisie abstraite ou uniforme. Elle est faite de rencontres, de différences, de langues, de musiques et de scènes. Il s’agit d’une Tunisie vivante, une Tunisie qui se cherche et qui s’invente.
Il faut également saluer la manière dont Fakher Rouissi nous invite à repenser la notion même de patrimoine. Nous avons tendance à considérer le patrimoine comme ce qui nous a été transmis. Mais le patrimoine est aussi ce que nous acceptons de chercher. Il y a des œuvres et des vies qui ne demandent pas à être célébrées davantage. Elles demandent d’abord à être retrouvées.
C’est là tout le mérite de Les étoiles de Tunisie dans le chant, le théâtre et le cinéma (1900-1956). Le livre ne fabrique pas artificiellement une mémoire. Il retrouve les traces d’une mémoire existante, mais dispersée. Il ne transforme pas ses héroïnes en statues, il leur rend leur mouvement, leurs difficultés, leur époque et leur humanité.
En refermant l’ouvrage, une question demeure pourtant : combien d’autres étoiles attendent encore leur historien ? De fait, Fakher Rouissi ouvre ici un chemin autant qu’il accomplit un travail. Il montre l’immense territoire qui reste à explorer dans notre histoire culturelle. Des femmes, des artistes, des écrivains, des musiciens, des comédiens, des vies entières demeurent encore aux marges de nos récits officiels. Or, un pays qui oublie ses artistes oublie une part de sa sensibilité. Et un pays qui oublie ses artistes femmes oublie également les combats qu’il leur a fallu mener pour devenir ce qu’elles étaient : des artistes, tout simplement. Il faut donc lire ce livre pour ses dix-huit héroïnes, bien sûr. Pour la précision de son travail documentaire. Pour la richesse de la période qu’il embrasse. Mais il faut surtout le lire parce qu’il nous apprend à regarder autrement notre propre histoire.
Nous croyons connaître la Tunisie. Et voilà qu’au détour d’une page, une voix oubliée recommence à chanter, une actrice retrouve la lumière, une femme dont le nom avait presque disparu revient parmi nous. C’est peut-être cela, finalement, le plus beau pouvoir d’un livre. Non pas vaincre le temps, mais empêcher que le temps ait tout à fait le dernier mot.
Fakher Rouissi, Les étoiles de Tunisie dans le chant, le théâtre et le cinéma (1900-1956), préface d’Ezzedine Madani, Tunis, avril 2026, 430 pages, 40 dinars tunisiens, ISBN : 978-9973-701-68-8.




