« Mémoire de fille » : comment Judith Godrèche filme le regard d’Annie Ernaux

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Judith Godrèche - Première du film « Kinds of Kindness » CANNES - 17 mai 2024 - Photo : Featureflash / Depositphotos

Dans Mémoire de fille, Judith Godrèche adapte le récit d’Annie Ernaux en choisissant de rester au plus près de celle qu’elle était à 18 ans. La caméra suit son regard, son corps et ses silences, sans montrer la violence comme un spectacle.

Mémoire de fille : rester au plus près du regard d’Annie

Par la rédaction

Comment filmer une histoire que la personne qui l’a vécue a mis presque soixante ans à comprendre différemment ? Avec son film Mémoire de fille, Judith Godrèche ne cherche pas seulement à mettre en images le livre d’Annie Ernaux publié en 2016. Elle part d’une question plus complexe : comment rester avec la jeune fille de 1958 au moment où elle vit les faits, sans lui donner le recul qu’elle n’a pas encore ?
Le film, présenté à Cannes dans la sélection Un Certain Regard, fait ainsi coexister deux Annie. Tess Barthélemy incarne Annie Duchesne à 18 ans, tandis que Valérie Dréville joue l’écrivaine des décennies plus tard. Entre les deux, il y a une même histoire, mais deux regards différents sur ce qui s’est passé.

Tess Barthélemy (Annie Ernaux), dans « Mémoire de fille », de Judith Godrèche.
Tess Barthélemy (Annie Ernaux), dans « Mémoire de fille », de Judith Godrèche. WINDY PRODUCTION/MOANA FILMS

Mémoire de fille : rester avec Annie, sans regarder à sa place

Quand Judith Godrèche lit le livre, elle est impressionnée par la façon dont Annie Ernaux se souvient de la jeune femme qu’elle a été. L’auteure raconte l’été 1958, quand elle quitte sa famille pour la première fois pour travailler comme animatrice dans un camp de vacances. Là, elle rencontre H., le chef des animateurs, et vit une première expérience sexuelle sans comprendre encore à quel point c’est violent.
C’est cette absence de compréhension totale sur le moment que la réalisatrice veut garder. Elle écrit une adaptation plus proche d’un roman que le livre, qui n’a presque pas de paroles, mais cherche à recréer au cinéma l’effet de l’écriture d’Annie Ernaux : vivre les événements avec la jeune fille, au moment où ils arrivent. Certains dialogues sont donc inventés et plusieurs personnages sont rendus plus importants pour le film. Annie Ernaux lit les différentes versions du texte du film et regarde aussi les essais des acteurs.
Le film adopte le point de vue d’Annie. Judith Godrèche explique avoir beaucoup préparé pour que la jeune femme ne soit jamais vue comme H. la regardait. Ce choix influence aussi la façon dont son corps est montré à l’écran.

Montrer la violence sans montrer le corps d’Annie

Les scènes intimes suivent un principe simple : ne jamais faire du corps d’Annie un objet de regard. Judith Godrèche et le directeur de la photographie Joachim Philippe préparent les cadres en suivant ce principe.
Dans l’une de ces scènes, Annie observe une ampoule au plafond. La caméra reste avec elle, sur son visage et sur ce qu’elle voit. H., joué par Victor Bonnel, occupe tout l’espace, tandis qu’Annie semble de plus en plus s’effacer.
La coordinatrice d’intimité Paloma Garcia Martens travaille aussi sur la façon dont les personnages bougent, se tiennent et agissent. Le but est de montrer les rapports de pouvoir sans avoir besoin de tout exposer.
La violence n’est donc pas montrée directement à l’écran. Elle se manifeste à travers le visage d’Annie, son regard et les réactions de son corps. Tess Barthélemy explique qu’il fallait rester concentré sur elle, même dans les petits détails auxquels elle s’accroche, sans rendre plus jolie ou plus douce ce qu’elle vit.

Une caméra qui change avec elle

La façon dont Annie est filmée change au cours de l’histoire. Au début, la caméra reste très près d’elle. Elle suit une jeune fille qui découvre un monde dont elle ne connaît pas encore les règles.
Puis les plans deviennent plus larges. À mesure qu’Annie prend de la distance et devient plus indépendante, l’espace autour d’elle s’ouvre.
Pour préparer le film, Judith Godrèche regarde entre autres Fish Tank d’Andrea Arnold, sorti en 2009. Elle cherche à comprendre la façon dont la cinéaste reste proche de son héroïne et de ce qu’elle ressent.
Dans le dernier plan, les deux Annie se retrouvent face à face : la jeune femme de 1958 et celle qui, des décennies plus tard, regarde cette période de sa vie autrement.

Une robe qui ne raconte plus la même histoire

La robe accompagne Annie à un moment important de son histoire. Sa mère la lui achète et la repasse avant son départ pour la colonie.
Après sa nuit avec H., Annie la retrouve chiffonnée. Des années plus tard, elle la revoit sur une photographie. Entre-temps, sa façon de regarder cette nuit a changé.
La robe est toujours la même, mais Annie ne voit plus le même souvenir. Avec les années, elle comprend autrement ce qu’elle a vécu en 1958.

Annie avant et après l’été 1958

Pour préparer son rôle, Tess Barthélemy a lu plusieurs livres d’Annie Ernaux, comme Mémoire de fille, La Place, L’Événement, La Femme gelée et Ce qu’ils disent ou rien. Elle a aussi lu Simone de Beauvoir, Albert Camus et Jean-Paul Sartre, des auteurs qui ont marqué la jeune Annie. Elle se concentre surtout sur la façon dont Annie change. Au début, Annie est pleine d’assurance et curieuse de ce qui l’attend. Elle danse, écrit et voit le camp d’été comme une première liberté loin de sa famille. Mais peu à peu, les choses changent.
Ce changement se voit surtout dans son visage et son regard. Au début, Tess Barthélemy garde les yeux grands ouverts, comme une jeune fille captivée par ce nouveau monde, avant que cette curiosité ne s’atténue peu à peu.

Le film continue après l’été 1958. Il montre les troubles alimentaires, l’absence de règles, les études et les années qui suivent. Annie ne saisit pas encore tout ce qu’elle a vécu, mais son corps en garde déjà des traces.
Environ soixante ans séparent ainsi les deux Annie. Judith Godrèche montre la jeune fille sans lui donner le regard qu’elle aura bien des années plus tard.

À la fin du film, les deux Annie se retrouvent face à face : la jeune femme de 1958 et l’Annie plus âgée qui regarde désormais cette période de sa vie autrement.

Le livre
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La mention « La rédaction » indique que l'article est préparé et écrit par Rami Jamoussi et Monia Boulila.