À Berlin, la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania refuse un prix pour son film sur Hind Rajab et prononce un discours politique marquant. Un moment révélateur du rôle du cinéma face aux conflits contemporains.
Kaouther Ben Hania : Quand dire non devient un geste artistique
Par la rédaction
La scène allait célébrer le cinéma. Elle s’est transformée en un moment de vives tensions éthiques et politiques. À Berlin, la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania a refusé un prix remis pour son film La Voix de Hind Rajab, prononçant un discours qui a immédiatement dépassé la sphère artistique pour s’inscrire dans un débat géopolitique.
Ce refus, inhabituel lors d’une cérémonie internationale, a réorienté l’attention : de la distinction elle-même vers la signification profonde de la démarche artistique, et du septième art vers son rôle face aux enjeux du monde.
Un geste fort au cœur d’un festival international
Lors de la remise de son prix, la cinéaste a choisi de ne pas l’emporter avec elle, préférant le laisser sur scène. Un choix qu’elle a expliqué par l’impossibilité de dissocier son film du contexte tragique qu’il évoque.
Au moment de recevoir la récompense, Kaouther Ben Hania a prononcé un discours particulièrement politique, disant ressentir « plus une responsabilité qu’une gratitude ».
La réalisatrice a expliqué que son film ne se concentrait pas seulement sur l’histoire personnelle de Hind Rajab. Il vise plutôt à examiner « le système qui a rendu sa mort possible ». Elle a insisté sur le fait qu’il fallait parler de « justice » et de « responsabilités » avant même d’envisager la paix.
Avec des mots très critiques, elle a aussi reproché aux déclarations officielles d’être trop prudentes face aux violences. Elle a rappelé que « le cinéma n’est pas là pour embellir la réalité ».
Elle a terminé en refusant de recevoir sa récompense.: « Je n’emporterai pas ce prix chez moi. Je le laisse ici comme un rappel. Et lorsque la paix sera poursuivie comme une obligation morale et légale, alors je reviendrai l’accepter avec joie. »
Le discours, très applaudi, a tout de suite orienté la cérémonie vers des sujets politiques et moraux, montrant les problèmes actuels dans le monde du cinéma face aux conflits contemporains.
Le cinéma face au conflit israélo-palestinien
Le film raconte la mort de la jeune Hind Rajab et les circonstances qui l’entourent. En refusant le prix, la réalisatrice a positionné son œuvre de manière clairement politique, critiquant un système de violence et demandant justice et responsabilité.
Ses déclarations, directes et accusatrices, ont provoqué une forte réaction dans la salle et au-delà. Elles montrent une division croissante dans le monde de la culture face au conflit israélo-palestinien, où artistes, institutions et public se retrouvent devant des opinions de plus en plus tranchées.
Un geste symbolique au cœur de la cérémonie
Le fait de laisser le prix sur scène a pris une signification importante. Il ne s’agit pas seulement de refuser une récompense, mais de remettre en question l’idée qu’un film puisse être célébré sans qu’on s’interroge sur les réalités difficiles qu’il montre.
Cette façon de faire s’inscrit dans la lignée de l’art qui veut faire réfléchir, où les reconnaissances officielles sont parfois jugées insuffisantes, ou même en contradiction, face à la gravité des sujets abordés.
Dans cette optique, le cinéma n’est plus juste un art de raconter des histoires : il devient un moyen de nous interpeller et de nous faire réagir.
Les festivals à l’épreuve du réel
Depuis plusieurs années, les grands événements culturels sont de plus en plus touchés par les crises internationales. Les artistes y donnent leur avis, les discussions deviennent politiques, et les rassemblements montrent les désaccords qui existent dans le monde.
Ce qui se passe à Berlin suit aussi cette tendance. Le fait d’avoir refusé un prix et le discours prononcé montrent que les festivals ne sont pas coupés de la réalité : ils en sont un miroir direct.
Le cinéma y apparaît comme un espace de dialogue, mais aussi de tensions, où se confrontent visions artistiques, convictions morales et enjeux politiques.
Un festival marqué par l’engagement des artistes
L’opinion de Ben Hania s’intègre dans une situation plus vaste. Pendant ce Festival de Berlin (Berlinale), plus de 80 professionnels du cinéma (acteurs, réalisateurs, etc.) ont signé une lettre. Ils reprochaient aux organisateurs leur « silence » sur la guerre à Gaza et leur demandaient de s’exprimer publiquement.
Parmi ceux qui ont signé, on trouve des noms du cinéma international comme Javier Bardem, Tilda Swinton, Mike Leigh ou Adam McKay. Tous ont déjà participé au festival ou sont proches de lui.


Dans cette lettre, les artistes défendent la liberté d’expression. Ils insistent sur le fait que le cinéma ne peut pas être coupé des réalités politiques d’aujourd’hui. Ils ont aussi souligné les difficultés que rencontrent les professionnels quand ils s’expriment sur des conflits internationaux.
Cette démarche se déroule dans un climat déjà compliqué. Dès le début du festival, des appels aux cinéastes pour qu’ils « restent en dehors de la politique » avaient déjà provoqué des réactions négatives. De plus, des personnalités, comme l’écrivaine Arundhati Roy, ont décidé de quitter le festival.
Toutes ces déclarations montrent une division plus importante dans le monde de la culture. La Berlinale, qui est connue comme l’un des festivals les plus engagés politiquement, est maintenant au centre d’un débat sur la place de l’artiste face aux problèmes actuels et sur le rôle des institutions culturelles dans de telles situations.
Le cinéma, une fois de plus, montre qu’il est aussi un art qui reflète notre époque.



