Gazelle théorie d’Inès Orchani / Djalila Dechache

 

 

Gazelle théorie

D’Inès Orchani 

Djalila Dechache

Dans l’essai de Virginie Despentes auquel Inès Orchani se réfère, tente un parallèle, une filiation, où vécu et réflexion s’entremêlent. L’auteure française a publié son ouvrage « King Kong théorie » en 2006, où elle pose des thématiques liées à sa vie et à son œuvre féministe. Elle a eu une vie assez difficile, traumatique, liée à un viol, des expériences sexuelles douloureuses avec la prostitution et elle est devenue lesbienne, tous ces éléments font d’elle une des représentantes de ce qui a été défini comme étant « le nouveau féminisme ».A sa sortie, son livre a fait l’effet d’un boomerang et la presse ne l’a pas ménagée. L’ouvrage a été présenté par son éditeur comme « une esquisse et un constat du féminin au présent et tente d’ouvrir le champ des possibles futurs ». Avec le recul et les avancées significatives du féminisme occidental, les analyses de Virginie Despentes ont portés leurs fruits et deviennent une référence. Pour ma part, j’avais lu le livre et vu la création théâtrale. Ensuite, j’ai également lu ses ouvrages édités.

« J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m’excuse de rien, je ne viens pas me plaindre. Je n’échangerais ma place contre aucune autre parce qu’être Virginie Despentes me semble être une affaire plus intéressante à mener que n’importe quelle autre affaire ».par l’auteure de King kong théorie.

On pourrait presque dire que le livre d’Inès Orchani n’a pas grand chose à voir avec le plaidoyer de Virginie Despentes, qui comme le souligne cette dernière, est destiné à un grand nombre de femmes.

Peut-être que le titre et l’ouvrage de l’écrivaine française  aura  été pour Inès Orchani le marchepied de son analyse.

Ce qui dérange est qu’Inès Orchani ne parle que d’elle, à la fois sujet et objet de sa naissance à maintenant, en passant par toutes les étapes sociales et culturelles qui font d’elle une femme tunisienne d’aujourd’hui vivant entre la Tunisie et la France. On sent chez Inès Orchani beaucoup d’amertume, comme une blessure, des regrets, de l’insatisfaction, à aucun moment elle s’amuse, rit ou prend plaisir à voir ses amies. A part dénoncer le système patriarcal auquel s’ajoute le carcan de la religion, peu favorable envers les femmes, non par le texte mais par les interprétations fluctuantes qui en sont faites, que veut-elle ? Est-on tenter de lui demander, sans que l’on puisse trouver de réponses dans son livre. « Je remets tout en cause, dit-elle, c’est ma nature, ma vocation et mon métier » p 104.

Si pour elle, passer en revue tous les rites et actes culturels qui fait d’une fille une femme et un garçon un homme tout au long de la vie, lors de la circoncision par exemple, est une remise en cause, cela semble insuffisant, ici ce sont de simples descriptifs que tout le monde connaît aujourd’hui et pas seulement les arabes ou les musulmans.

Elle tente d’établir un parallèle entres les parisiennes et les tunisoises,  sans grande conviction, d’autant que tout est différent et ne se compare pas d’un pays à l’autre, même si l’on peut se rassembler sur un slogan fédérateur.

Elle refuse le Gzâl, nom de la biche ou de l’antilope, contraction dialectale du ghazal, mode poétique venu de la lointaine Arabie, distance et temps, c’est une erreur que de le refuser (l‘auteure refuse le terme dédié à l’animal, comme Despentes qui se réfère à l’animalité masculine, le gorille) le Gzâl c’est la quintessence du monde arabe oral et écrit. En termes plus simples, elle ne veut pas être courtisée par les hommes, terme qui est de sens opposé selon que l‘on est au Moyen-Orient ou au Maghreb.

De plus, le visuel symbolique des lignes aériennes tunisiennes est une gazelle en plein vol, il faudrait alors leur demander d’en changer parce qu‘il est porteur d’une image ambigüe?

Ses références féministes arabes citées, qu‘elle a traduit de l‘arabe, sont l‘Egyptienne Nawal El Saadawi qui a eu un parcours et des actions remarquables pour l’ensemble des femmes arabes et l’auteure palestino-libanaise May Ziyadé, qui a connu un épisode à l’hôpital psychiatrique par sa famille après une brillante correspondance avec Khalil Jibran depuis les Etats-Unis. Elle cite aussi Al Khansa, quasiment la seule poétesse antéislamique connue et Khadija la femme du Prophète archétypes éculés, que des femmes évoquent autour d’elle et se contentent de cela. A moins que ce ne soient des intellectuelles, je ne crois que ces deux femmes soient vraiment bien connues.

L’auteure a choisi un genre difficile, celui de l’essai, toutefois le sien ne parvient à capter suffisamment longtemps l’attention, peut-être parce qu’il ne délivre pas un message de combat où le collectif pourrait se rallier, restant cantonné dans des sentiers battus et au témoignage personnel.

Inès Orchani est une universitaire maître de conférences en littérature générale et comparée Sorbonne-Nouvelle, les lecteurs et lectrices seront sans doute ravis de lire ses précédents et prochains opus. A travers son livre on perçoit une belle personnalité qui se cherche.

 

Gazelle théorie, Inès Orchani, Editions FAYARD Collection Pauvert,2021, 221p.

 

Photo de couverture Inès Orchani © Richard Dumas

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