Essai

Gisèle Halimi et Annick Cojean

Une farouche liberté de Gisèle Halimi avec Annick Cojean

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Une farouche liberté de Gisèle Halimi avec Annick Cojean

« À nous deux la vie ! »

Pour nous, Gisèle Halimi est une compatriote. Née à La Goulette dans la banlieue nord de Tunis le 27 juillet 1927, elle est décédée le 28 juillet 2020 à Paris où elle est enterrée au cimetière du Père-Lachaise. C’est avant tout un choix personnel et familial, mais vu le rôle que la militante a joué dans la lutte de la Tunisie pour son indépendance, nous aurions aimé la voir inhumée dans sa ville natale et pourquoi pas au carré où reposent certaines figures nationales au cimetière Djellaz à Tunis.

Cela aurait été merveilleux, non seulement pour Gisèle Halimi et la mémoire de sa famille en Tunisie, mais surtout pour notre pays lui-même, d’autant plus que le candidat Kais Saïed avait, lors du débat télévisé du second tour des élections présidentielles 2019, évoqué la figure de l’avocate, allant jusqu’à dire que son père l’avait conduite au tribunal de Grombalia à plusieurs reprises en mobylette.

Or, il se trouve que la Tunisie n’est jamais loin, puisque feue Gisèle Halimi, dans Une farouche liberté, livre qu’elle a signé avec Annick Cojean, grand reporter au journal Le Monde, lauréate du prix Albert-Londres en 1996 et du Grand Prix de la Presse internationale en 2012 pour son travail sur la Libye, ne cesse d’évoquer sa terre natale. Sans doute cela nous rappelle-t-il ce que Sylvie Doizelet écrit dans L’ami invisible : « À ceux qui n’ont pas le sens de l’histoire, il reste l’esprit des lieux. Paysage, climat, couleurs du ciel, des terres, des horizons, violence ou absence du vent, lignes des toits et tracés des chemins. Et magie des noms. Lieux de naissance et de mort, réservés aux familles et aux fantômes, ou lieux rêvés, désirés – aimants dont la force d’attraction fait dévier les lignes de vie. […] Dans toute autre vie, le lieu de naissance agit comme un pôle, attractif ou répulsif. Paradis perdu ou mauvais souvenir, il est un repère, à partir de lui la vie sera fuite ou enracinement, exil ou retour, voyage ou cercle : l’imaginaire du proche et du lointain naît du lieu de naissance. » (Sylvie Doizelet, L’ami invisible, Paris, La Table Ronde, Coll. « L’usage des jours », 2006, pp. 10-13.)

À ce titre, il suffit de prendre le temps de lire le premier chapitre d’Une farouche liberté, intitulé « La blessure de l’injustice : une enfant révoltée », pour s’en rendre compte : « Oh, ce ne fut pas simple ! “Une jeune fille, toute seule, en France !” s’exclamait ma mère, épouvantée. Ce fut une lutte de tous les instants pendant plus de trois mois. Mais plus rien ni personne ne pouvait m’arrêter, même si j’étais encore mineure. Le contexte de l’immédiat après-guerre a juste compliqué un peu mon voyage, car ne sortait pas de Tunisie qui voulait et le motif des études était loin d’être suffisant pour obtenir une autorisation de la Résidence générale. Mais j’ai fini par l’avoir, à la stupéfaction de mes parents. Comme j’ai fini par obtenir une place dans la soute désaffectée d’un vieux chasseur-bombardier anglais. J’étais transportée de bonheur. Je prenais l’avion pour la première fois. Je quittais ma famille, je laissais mon pays, et j’allais découvrir la France de tous mes espoirs. J’étais ivre de liberté. Peur ? Ah non ! Pas le moins du monde. C’était : “À nous deux la vie !” » (p. 35)

« Inessentielles derrière les essentiels »

Les mots de Gisèle Halimi nous vont droit au cœur. C’est à ce titre qu’elle est notre compatriote et notre aînée. Les cinq chapitres qui suivent, « Ma liberté pour servir celle des autres », « Le viol, acte de fascisme ordinaire », « Choisir… la sororité », « Une féministe en politique » et « Avocate, toujours », ainsi que la conclusion intitulée « Le flambeau », déplient sous nos yeux quelques-unes des différentes étapes et du combat substantiel mené par Gisèle Halimi. Ainsi, de la dédicace, « À Claude, mon compagnon de route/ mon compagnon de combat/ mon compagnon de vie », ultime dédicace à son second mari, Claude Faux, père de son troisième fils, Emmanuel, décédé en 2017, aux derniers mots de la conclusion : « On ne naît pas féministe, on le devient », en passant par cet aphorisme puisé dans l’œuvre du poète-résistant René Char, « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque », nous pouvons constater que rien n’est acquis et que le combat continue, à commencer par la sournoise injustice qui vient souvent prendre place au cœur des causes, afin de les détourner de leurs véritables objectifs, si bien qu’au lieu d’exiger la réelle parité pour l’héritage et les grilles salariales, par exemple, on s’acharne sur les gens sur les réseaux sociaux et autres supports inquisitoires moyenâgeusement postmodernes.

Et voilà comment Gisèle Halimi exprime les choses dans le chapitre conclusif, « Le flambeau » : « Qui pourrait affirmer que nos sociétés sont désormais égalitaires ? Que la question est réglée, que les femmes jouissent d’un statut équivalent à celui des hommes, qu’elles ne sont pas sous-sujets, sous-citoyennes, sous-représentées, dans les instances décisionnelles ? Avez-vous vu les photos de la table des négociations sur les retraites à Matignon ? Ou celles des discussions de paix sur la Syrie, l’Irak, l’Afghanistan ? Des hommes, des hommes, des hommes. En 2020. C’est consternant. Notre numéro de Sécurité sociale commence par le chiffre 2. Celui des hommes par le chiffre 1. Ce n’est évidemment pas un hasard. Nous restons reléguées au second rang, inessentielles derrière les essentiels. » (p. 147)

Il est temps de traduire Gisèle Halimi en arabe. Mais, disons-le haut et fort, il ne faut pas se risquer à ce que d’aucuns appellent un « one-shot », mais à un projet littéraire aussi complet que raisonné, reprenant des œuvres importantes à l’instar de l’autobiographie de Gisèle Halimi, Le lait de l’oranger, publiée en 1988, jusqu’à l’essentiel Une embellie perdue (1995), qui en poursuit le récit en l’étendant aux élections de 1981, en passant par Plaidoirie pour l’avortement, texte extrait du volume Le procès de Bobigny (2006), et bien sûr le dernier en date, Une farouche liberté, en vue d’un portrait complet de cette grande figure tunisienne, franco-tunisienne et universelle.

 

Gisèle Halimi avec Annick Cojean, Une farouche liberté, Paris, éditions Grasset, paru le 19 août 2020, réédition Le Livre de Poche le 8 septembre 2021, 168 pages, ISBN : 978-2-253-07840-1.

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