Jean-Claude Pinson / Aymen Hacen

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Douze ans après

avec

Jean-Claude Pinson

 

Entretien conduit par Aymen Hacen

 

Sous le titre « Le désir de poésie », paru dans La Presse de Tunisie du mercredi 10 mai 2010, nous avons réalisé cet entretien :

Jean-Claude Pinson, né en 1947 dans la banlieue de Nantes, dans une famille de cheminots, est philosophe, poète et essayiste. Il est, entre autres, l’auteur de Habiter en poète, essai sur la poésie contemporaine (Champ Vallon, 1995) et L’Art après le grand art (éditions Cécile Defaut, 2005), essais dans lesquels la philosophie interroge et s’interroge sur l’art et la poésie. Poète, Jean-Claude Pinson est l’auteur de J’habite ici, Fado (avec flocons et fantômes), Drapeau rouge (Champ Vallon, 1991, 2001 et 2008).

Nous avons rencontré Jean-Claude Pinson au musée Fabre de l’agglomération de Montpellier à l’occasion du colloque « L’empire de la couleur », organisé par Le Master « Esthétique et modernités » de l’Université Paul Valéry, l’Institut des textes et manuscrits modernes (laboratoire du CNRS rattaché à l’ENS et dirigé par Pierre-Marc de Biasi, un grand ami de la Tunisie) et le musée Fabre, haut lieu de la culture et des arts. Jean-Claude Pinson a prononcé une conférence magistrale sous le titre « Habiter la couleur ».

Pourquoi insistez-vous sur le concept d’habitation, « habiter en poète », « habiter ici » et « habiter la couleur » ?

Jean-Claude Pinson : Je prends le mot dans son acception la plus large, comme équivalent d’« exister ». Et j’y insiste pour indiquer que la poésie ne se réduit pas au poème, au bibelot textuel que le scribe polit ou que le critique analyse. À rebours de la tentation d’un enfermement dans l’enceinte prétendument absolue du livre, j’ai voulu rappeler que la poésie véhiculait avec elle un désir radical de « changer la vie ». C’est, vous le savez, le grand mot de Rimbaud.

Dans cette optique, j’ai été conduit à mettre en avant le mot de « poéthique », pour souligner que la poésie n’est pas simplement un art du langage (celui qui intéresse la poétique). Elle me semble porteuse d’une plus grande ambition, se voulant, au plan de l’existence, de l’éthos (de la façon coutumière d’être au monde), recherche d’une autre lumière et d’un autre langage pour donner sens à notre séjour, à notre habitation de la terre. Aujourd’hui, nos vies sont gouvernées, pour l’essentiel, par une logique économique, une rationalité marchande, dont on voit bien, à la faveur de la crise en cours, combien elle est déraisonnable et dommageable à l’humanité tout entière. La poésie procède d’une toute autre logique, où l’avoir cèderait le pas à l’être. Certes, elle est devenue, en Occident du moins, très marginale et sa voix peu audible. Mais sa lutte, dans le langage même, contre les stéréotypes qu’imposent les discours dominants, n’est pas vaine. Elle contribue, à sa façon discrète, à esquisser les contours de formes de vies alternatives, déprises de l’ordinaire obsession du gain et du rendement. Tout ça pour vous dire qu’il y va, pour moi, avec la poésie de bien plus que de la seule poésie. Il y va, au-delà du poème et de sa fabrique, de la vie poétique, de son hypothèse. Et à l’objection qu’il n’y aurait là que simple chimère, utopie ou lubie personnelle, je réponds que c’est l’aujourd’hui même de la vie (d’une vie qui n’est pas seulement la mienne) qui est concerné : il s’agit par exemple, quand on arrive à l’âge qui est désormais le mien, de réinventer, avec l’aide de la poésie, l’art d’être grand-père.

Spécialiste de Hegel auquel vous avez consacré votre thèse et un essai paru aux Presses Universitaires de France en 1989, Hegel, le droit et le libéralisme, quels liens percevez-vous entre le grand philosophe allemand qui est l’un des pères de l’esthétique et les Romantiques allemands tels Hölderlin, Novalis et d’autres ?

Jean-Claude Pinson : Oh, non, je ne crois pas être vraiment un spécialiste de Hegel, même si, en effet, je lui ai consacré, il y a bien longtemps, ma thèse.

Ces trois auteurs que vous nommez, Hegel, Hölderlin et Novalis, ont en commun d’avoir eu à se confronter à ce grand événement dont ils sont les contemporains, la Révolution Française. Admettons qu’il ait signifié un moment essentiel de la sortie des sociétés modernes hors de la religion (de ce que Nietzsche nommera plus tard « la mort de Dieu »). Chacun d’entre eux s’est efforcé d’en prendre acte et d’y apporter une réponse au plan de la philosophie et de la poésie. Hegel invente un système métaphysique où la raison philosophique s’identifie à ce qu’il appelle le savoir absolu (comme savoir que Dieu a de soi). Au fond, et pour aller très vite, la philosophie prend chez lui la place de la religion comme foi, tandis que l’État moderne (supposé rationnel et raisonnable) prend la place de la religion comme institution. La poésie (l’art du langage) n’est qu’une étape sur le chemin de la philosophie, une étape esthétique qu’il faut à la fois adouber et dépasser (c’est le thème bien connu de la « mort de l’art »). Hölderlin, de son côté, pense qu’il y a une force spéculative propre de la poésie, force qui procède de la prosodie, des brisures et syncopes qu’elle impose au langage, de la dynamique qu’elle y introduit. De ce fait, elle est selon lui mieux à même d’entendre dans l’être le glissement par lequel il ne cesse de différer de lui-même. Hölderlin, d’autre part, continue de penser que l’humanité à venir, celle qui vient après « la fuite des dieux », a besoin de la parole des poètes, que seuls ils peuvent l’aider à fonder un séjour durable et sensé, arraché au chaos. Quant à Novalis, c’est des trois le seul qui soit vraiment romantique. Hostile aux Lumières, il est paradoxalement un précurseur de bien des aspects de la modernité littéraire, notamment quand il fait du poète un mystique qui se laisse porter par l’inconscient qui hante le langage. Les Surréalistes sauront s’en souvenir.

Mais si ces trois auteurs me retiennent depuis longtemps, c’est d’une autre figure du romantisme, davantage dissidente, que je me sens le plus proche : celle de Leopardi. Car il est à la fois le poète de la plus radicale critique des illusions (religieuses et métaphysiques autant que politiques) et celui de la réaffirmation de l’espérance poétique.

D’où émane chez vous ce désir de poésie ?

Jean-Claude Pinson : Puis-je vraiment le savoir ?  Il y faudrait le secours, peut-être, d’une analyse (au sens de Feud). Quoi qu’il en soit, je suis bien obligé de constater la persistance de ce désir, puisque je continue d’écrire et de vouloir quelque chose qui soit de l’ordre, dans la vie comme dans les livres, de la poésie. Et peut-être l’écriture de ces livres est-elle d’ailleurs, quant à ce désir, une forme d’autoanalyse.

Je pourrais vous répondre qu’il remonte à l’enfance et à un besoin d’enfance toujours inassouvi. Mais sans doute aussi naît-il d’une insatisfaction des autres « jeux de langage » que je suis amené à pratiquer. Et c’est sans doute, en premier lieu, pour compenser ce qu’a de trop gris la philosophie (elle peint « gris sur gris » disait Hegel) que j’ai ce désir de poésie. Elle est en effet avant tout « coloriste », tournée qu’elle est vers le monde en ce qu’il a de chatoyant, de bigarré (« pied beauty », disait Hopkins).

Toutefois, à y bien réfléchir, je crois pouvoir distinguer, dans ce désir de poésie, deux faces : une face « féminine » et une face « masculine ». La première renverrait à un désir d’immersion, de participation à la plénitude bariolée du monde. À un désir naïf, enfantin de retour au sein maternel. Sans doute, en cette composante, le désir de poésie a-t-il beaucoup à voir avec ce que Freud appelle le « sentiment océanique ». Dans cette perspective, l’écriture poétique est d’abord abandon confiant au langage, au souffle qui emporte la parole et la conduit à l’éloge et au chant. Le désir de poésie est alors désir de renouer avec la comptine, l’incantation chamanique, l’hymne invoquant la kyrielle des noms divins…Bref, tout ce qui fait le lyrisme depuis des temps immémoriaux.

L’autre face, « masculine », procède de l’impatience, de l’irritation à voir combien peu le langage est apte à dire le monde et combien en ses formes instituées il est mensonge. Le désir de poème alors devient « rage de l’expression » et la poésie violence faite aux mots et aux structures de la langue, pour tâcher malgré tout d’approcher un peu le réel en son altérité rebelle. Les formes (leur subversion, leur dérégulation) sont alors comme des armes pour tâcher de faire rendre gorge aux choses qui se refusent aux mots. Mais si j’ai le goût de l’expérimentation, de la claudication, du hiatus, de l’ironie, je suis trop attaché au chant pour adhérer au credo guerrier auquel conduit parfois le nihilisme poétique. Je n’oublie pas que fondamentalement le poète, quel que soit son sexe, est une « femme » — une femme qui est l’avenir de l’homme (comme disait Aragon), parce qu’il (elle) a soin du langage autant que de ce qui dans le monde est inaperçu, oublié, délaissé.

Auteur d’un savoureux livre, Drapeau rouge, mélange de poésie et de prose, de rêverie et de pensée, « recueil » qui retrace ce qu’on appelle les « années écarlates d’avant et d’après Mai 68 », est-ce par nostalgie ou par nécessité que vous avez écrit ce livre ? Qu’en est-il de votre engagement en littérature aujourd’hui ?

Jean-Claude Pinson : Les raisons ne manquent pas d’être nostalgique des années 60. Car ce fut une époque enthousiasmante : l’effervescence, le goût de l’invention, dans la vie intellectuelle et artistique, le désir d’aller de l’avant, de changer la société, tels en étaient les réjouissants ingrédients. Mais je ne crois pas avoir écrit ce Drapeau rouge par nostalgie. J’y ai voulu faire le point sur une période de l’Histoire et de mon histoire qui a largement commandé le cours ultérieur de mon existence. Et j’ai voulu le faire autrement qu’à travers une analyse intellectuelle — au moyen, plus dérangeant peut-être, d’une investigation prosodique, par le détour d’une forme qui bouscule les credo d’antan comme les pseudos certitudes actuelles. Je voulais aussi reposer, dans le contexte d’aujourd’hui, la question, à mes yeux cruciale, de l’égalité. Drapeau rouge cependant n’est pas un livre qui prétende apporter quoi que ce soit à la philosophie politique ni même à l’analyse de cette aventure militante dont je fus. Mais peut-être jette-t-il quand même quelque lumière sur toutes ces questions que nous nous posons quant à l’hésitation de nos vies entre action et contemplation, retrait loin de tout et implication dans les tourbillons du monde. Et de ce genre de questions, quand on les rumine tout au long d’un livre, on ne sort jamais tout à fait indemne. Il arrive même qu’on découvre en route la nécessité plus haute qui nous a conduits à creuser toujours plus du côté de l’écriture et de l’engagement singulier qu’elle exige.

Ne plus être militant, être « dépolitiqué » comme disait Baudelaire, ce n’est pas cependant s’isoler dans quelque tour d’ivoire. D’une part, je demeure toujours politisé, attentif à la vie politique. D’autre part, la conversion de l’engagement politique en engagement littéraire a encore un sens politique. Car à l’âge « démocratique » et post-industriel où nous sommes, l’écrivain ne peut méconnaître qu’il appartient à un « poétariat », à une « classe créative » toujours plus nombreuse, classe qui par bien des côtés se substitue à l’ancien prolétariat pour résister de façon souterraine et multiforme à cet ordre du monde que les puissances de l’argent voudraient faire croire éternel.

Jean-Claude Pinson à Tunis en novembre 2013

Douze ans après, nous souhaiterions prolonger avec vous cet entretien

Pouvons-nous dire que beaucoup d’eau a coulé sous les ponts ? Mais dans quel sens ? Comment pourriez-vous résumer les douze dernières années en question ? Qu’est-ce qui a changé chez vous, dans votre travail d’écrivain et d’essayiste ?

Jean-Claude Pinson : En somme quoi de neuf sous le soleil – le soleil général et celui de la littérature (de la poésie).

Au plan général, mon sentiment est que, si l’Histoire n’est pas finie (comme certains ont pu le penser après l’effondrement du bloc soviétique), elle n’a plus de sens, de direction lisible et souhaitable, aujourd’hui. La désorientation et l’errance sont devenues plus que jamais le lot commun. Rien de désirable qui se dessinerait en tout cas à l’horizon. D’où l’emprise croissante des idéologies régressives.

Ce qui a changé sans doute, en douze ans, c’est d’abord la venue au premier plan de la préoccupation écologique. « Indépassable » est devenue l’urgence qu’il y a à se saisir de la menace d’une catastrophe où c’est l’existence même de la Terre (Gaïa) comme planète habitable qui est en jeu. Plus que jamais l’humanité est sur ce point confrontée au plus grand péril ; on commence enfin à en prendre conscience.

Pour ce qui est de la littérature, se sont accentués les effets liés à la « démocratisation » de sa pratique. Les « écrivants » sont plus nombreux que jamais, tandis que le lectorat tend à se réduire et à se fragmenter. Les nouvelles technologies, le recours massif aux écrans, ont favorisé un essor quantitatif de ce que j’appelle le « poétariat », toute une jeunesse en mal d’activité « créatrice » et en quête de formes de vie qui puissent rompre avec celle qu’impose un système fondé sur le règne sans partage de la marchandise.

Pour ce qui est de mon travail propre, ces dernières années, je me suis consacré essentiellement à deux tâches. D’une part, j’ai essayé de penser le lien, à mon avis constitutif, de la poésie à la Nature (entendue comme Phusis). En est résulté un essai intitulé Pastoral (de la poésie comme écologie), paru en 2020 chez Champ vallon. D’autre part, je me suis essayé à la prose narrative, publiant en 2018 un livre intitulé Là (L.-A., Loire-Atlantique, Variations autobiographiques et départementales), chez joca seria ; livre qui était aussi l’occasion de revenir sur mon itinéraire propre et mon rapport aux lieux (en somme une autobiographie passée au tamis d’une géographie). En parallèle, j’ai publié quelques articles et essais dans diverses revues et un petit livre consacré à Pierre Michon (Sur Pierre Michon, Trois chemins dans l’œuvre, Fario, 2020).

Beaucoup de grands poètes sont partis au cours de ces dernières années, à l’instar d’Yves Bonnefoy en 2016, Lorand Gaspar en 2019, Philippe Jaccottet et Bernard Noël en 2021. Comment la poésie française se portera-t-elle désormais ? De quel œil voyez-vous ce qui se fait aujourd’hui, entre ce qui est écrit et publié, et ce qui répugne au livre et se présente comme performance ou installation ?

Jean-Claude Pinson : Une génération s’en va (on peut ajouter, en ce début 2022, le nom de Michel Deguy à la liste que vous citez). Avec elle, c’est tout un paradigme qui tend à s’effacer, celui qui voyait s’opposer une poésie inquiète d’ontologie et soucieuse de voisinage avec la philosophie d’un côté, et une poésie plus expérimentale, plus soucieuse de l’autonomie du langage, proche des dernières avant-gardes, de l’autre. Deux revues peuvent en être considérées comme les emblèmes respectifs : L’Éphémère versus Tel Quel. – Je simplifie évidemment de façon outrancière. Pour ma part, j’ai toujours cherché à repérer, analyser au plan théorique et faire vivre au plan pratique quelque chose comme une troisième voie ; j’ai cherché à défaire la trop facile dichotomie entre lyrisme et littéralité. J’ai souligné, dans cette optique, l’importance d’œuvres comme celles de Dominique Fourcade, James Sacré ou Stéphane Bouquet (ou, plus récemment apparue, celle de Pierre Vinclair).

L’industrie culturelle est aujourd’hui synonyme d’une puissance sans pareil de l’image et du spectacle. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que la poésie « scénique » ait pris le pas sur le traditionnel livre de poésie. C’est pourtant à ce dernier que je reste obstinément attaché. J’écris des livres (plutôt que de poèmes d’ailleurs) et les destine à la lecture silencieuse, non à la mise en voix sonore, accompagnée éventuellement de quelque musique et « performé » sur une scène. Pourtant, certains de mes livres, Alphabet cyrillique par exemple, parce qu’ils sont dialogués, se prêteraient sans doute assez bien à quelque chose comme une mise en scène de type théâtral.

Sur le fond, je reste convaincu des vertus incomparables de l’écriture, dès lors qu’on est soucieux de faire valoir la nuance et l’impondérable – le non signifié, l’à peine signifiable. La lecture d’un texte poétique, densément poétique (id est où le rythme et la musique muette des mots importent à égalité avec l’acuité sémantique) requiert une lecture récurrente, une rumination lente des phrases. Or seule la page permet vraiment ce type d’entente approfondie d’un texte. Seule elle éduque à l’acribie, forme à un esprit de finesse qui nous est plus que jamais nécessaire.

Alexandre Grothendieck, le grand mathématicien, disait qu’il lui fallait nécessairement l’appui de l’écriture, sa pratique, pour véritablement parvenir, dans son domaine propre, à être « créatif ». Toutes choses égales par ailleurs, il en va de même, selon  moi, pour la littérature.

Sans doute faudrait-il ici ajouter (mais j’avance cette hypothèse avec  prudence) que la singularité de la langue française est justement dans cette importance qu’elle accorde à l’écrit. Celui-ci, comme le souligne Alain Borer, est (à moins qu’il ne faille dire était) la référence constante de l’oral : « la langue française renvoie au livre idéalement ».

Reste ensuite, et ce n’est pas une mince affaire, à retrouver dans et par l’écriture, le jaillissement et la verve qui sont la marque de ce qu’il y a d’absolument vivant dans la parole orale. Du moins quand elle est fille de l’instant, improvisant de la façon la plus spontanée et imprévisible. Sur ce point, transposée dans l’ordre propre de l’écriture, la leçon du jazz demeure pour moi essentielle.

En 2013, vous publiez Poéthique. Une auto-théorie, où, après un texte intitulé « Habiter en poète », vous insérez notre entretien de 2010. Pourquoi ce choix ? Comment prolongez-vous les réflexions et organisez-vous vos divers travaux d’écriture ?

Jean-Claude Pinson : Si j’ai cru bon de reprendre cet entretien dans ce livre que vous citez, c’est qu’il me semblait offrir un bon condensé, une bonne synthèse, de l’état alors (en 2010) de ma réflexion. Le genre de l’entretien a un grand mérite (lequel revient d’ailleurs pour une bonne part aux questions de celui qui interroge) : il oblige à clarifier sa pensée afin de la rendre accessible au lectorat élargi qu’est censé être celui d’un journal ou d’un magazine. Les essais et articles qui, dans le livre en question, suivent cet entretien précisent le propos sur tel ou tel point. Viennent ensuite des notes critiques sur divers auteurs qui l’illustrent en examinant un large spectre d’œuvres sous l’angle de la question qui constitue la colonne vertébrale du livre, celle ici de la « poéthique ».

Entre littérature et philosophie, je n’ai jamais voulu vraiment choisir. Il m’a semblé « naturel » de cultiver chacune de ces deux parts qui sont en chacun : la part sensible et affective de l’existence, l’appétit des choses vues, vécues ; le goût également du poème et du récit qui va avec, d’un côté ; et la part réflexive de l’autre. Un versant « naïf » et un autre « sentimental » (« pensant ») – pour le dire selon les catégories de Schiller.

Dans l’époque désorientée où nous sommes, il n’est pas facile d’avoir une boussole. L’intranquillité de Pessoa (de son hétéronyme Bernardo Soares) est plus que jamais notre lot. Je continue toutefois à considérer que l’Idée, l’utopie concrète (à défaut d’être « réaliste ») d’une habitation poétique du monde doit demeurer notre idéal ; que la poésie en est la gardienne privilégiée et qu’il faut, sur ce point nodal, ne rien lâcher. Il a beau être aujourd’hui décrédibilisé, refoulé par le poids d’une idéologie dominante gangrénée par les valeurs du profit, du rendement et du consumérisme, cet idéal continue de hanter au plus profond, au plus intime, les esprits. L’âge d’or rêvé par les poètes depuis des temps immémoriaux est pour l’humanité une promesse aussi indéconstructible que la promesse émancipatoire du marxisme selon Derrida. Aussi intenable que puisse aujourd’hui plus que jamais paraître une telle promesse, nous continuons d’y tenir mordicus, tel est son paradoxe (mais un paradoxe fécond). C’est ce que j’ai essayé de dire, à la lumière de l’actualité, brûlante au sens propre du mot, de la question écologique, dans Pastoral, et dans le prolongement de ce qui fut, il y a bientôt trente ans, le premier de mes essais, Habiter en poète.

Je mène de front les deux modalités d’écriture que sont l’essai à caractère philosophique et le livre de littérature (en vers ou en prose) – et de plus en plus, en ce qui concerne la seconde, sous la forme hybride du prosimètre. Les essais sont le fruit, le plus souvent, d’occasions diverses (articles, communications lors de colloques, recensions…), ou celui d’une commande. Ainsi Pastoral est-il né d’un « feuilleton théorique » que m’avait demandé, pour paraître d’abord en ligne, la revue Catastrophes.

Un peu différente est l’écriture d’ordre proprement littéraire. Commencer, entrer vraiment dans l’écriture d’un livre m’est toujours difficile, tant j’hésite à des carrefours de toutes sortes. Mais une fois que je me suis jeté à l’eau, seul compte alors le chantier du livre en cours. Tout mon emploi du temps ou presque y passe et, en une sorte d’effet d’entonnoir, tout y conduit de façon quasi obsessionnelle : intuitions vagues, sentiments et pressentiments, anecdotes, souvenirs, sensations, lectures d’ordre documentaire, notules, pensées adventices, amorces de phrases, trouvailles lexicales. Chaque livre est un broyeur où il s’agit de recycler tout cela pour en faire un objet littéraire qui tienne un tant soit peu la route. Un premier tri advient, puis, à la faveur de marches matinales le plus souvent, s’opère, mentalement, un de réglage syntaxique, d’étalonnage des tonalités, d’élaboration d’allures prosodiques. Avant que ne vienne le travail d’écriture proprement dit, le plus souvent directement sur écran.

Un livre peut m’occuper ainsi plusieurs années. Ce fut le cas d’Alphabet cyrillique (il est vrai que c’est, pour un livre dit de poésie, un assez gros volume : 360 pages). C’est également le cas aussi du livre que je suis en train d’écrire actuellement : des Vies de philosophes (que je compose en vers libres). Racontant la vie de dix d’entre eux (de Hegel à Tran Duc Thao, en passant par Leopardi, Gustave Chpet, Lukács, Bernardo Soares, Walter Benjamin, Alexandre Kojève et Hannah Arendt), je m’intéresse non pas tant à leurs doctrines qu’à la manière dont ils ont bien pu vivre. La suite que constitue leurs noms déploie, en même temps qu’une constellation, toute une histoire de la pensée ayant eu affaire à l’Histoire (la grande, la Geschichte de Hegel). Partant, cette suite peut être vue comme une fugue conduisant de l’espoir au désastre, de l’aube du Grand Récit de l’émancipation et du progrès jusqu’à son naufrage et son crépuscule. Les dix récits de vie ainsi rassemblés peuvent donc être lus comme la biographie d’une époque couvrant les deux siècles passés. À cette fugue, il m’a semblé nécessaire d’ajouter, en guise de contrepoint, les lignes de fuite incarnées par les figures, plus ou moins périphériques (mais non moins essentielles), de Leopardi et de Bernardo Soares (un des hétéronymes de Pessoa).

Alphabet cyrillique a paru en 2016. Livre expérimental, on y lit votre passion de la Russie, laquelle a été déjà exprimée dans À Piatigorsk, sur la poésie, paru en 2008 aux éditions Cécile Defaut. Mais d’où provient-elle ?

Jean-Claude Pinson : Je n’ai pas d’ascendants d’origine russe. Mais j’ai grandi à une époque et dans un milieu (ouvrier) où le prestige de l’Union Soviétique était considérable. En 1958, mes parents nous avaient emmenés, mes frères et moi, visiter à Bruxelles l’exposition universelle. Nous nous étions longuement attardés au pavillon soviétique, où se trouvait exposé, soudain rendant bien réelle la science-fiction de Jules Verne, le fameux spoutnik qui avait propulsé dans l’espace la petite chienne Laïka. J’avais alors onze ans à peine et ignorais évidemment tout du goulag et du grand mensonge soviétique.

Au lycée, j’appris le russe au titre de seconde langue vivante et ce fut d’emblée un enchantement. Tout me plaisait : la graphie des lettres, les sonorités d’une langue infiniment plus accentuelle que le français, les couleurs bariolées du lexique… et très vite la littérature, que je me mis à dévorer, des récits de Pouchkine à ceux de Gorki, en passant par Gogol et Dostoïevski (les poètes viendront plus tard).

Devenu très vite, à la fin de l’adolescence, maoïste comme beaucoup d’étudiants de ma génération, j’oubliai la Russie (la Soviéto-Russie, comme dit Tsvétaïeva) et n’y mis même jamais les pieds. Ce n’est que sur le tard, à la faveur d’événements personnels et familiaux, que je renouai avec la langue et commençai à voyager dans le pays, dans les grandes villes (Moscou et Saint-Pétersbourg), mais aussi en province. C’est de ces voyages répétés, de l’immersion qu’ils m’ont permis dans ce pays-continent qu’est la Russie, de la fréquentation de sa langue, qu’est né, peu à peu, le livre que vous citez. La guerre impérialiste que le tyran Poutine a déclenché contre l’Ukraine fait qu’hélas je risque de ne pouvoir avant longtemps remettre les pieds dans ce pays que j’aime. Restent la langue et la culture, la littérature, qu’il n’y a aucune raison d’abandonner ; au contraire. À distance, nous continuerons donc le travail de traduction entrepris, depuis quelques années, avec une amie d’origine russe, Julia Holter. Trois livres de poètes contemporains (Anna Glazova, Igor Gouberman et Vladimir Aristov) sont à ce jour parus dans la collection russe que nous dirigeons chez l’éditeur joca seria.

Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos textes devait être traduit dans d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?

Jean-Claude Pinson : Je referais le choix de la littérature et de la philosophie, de l’une avec l’autre, assurément. Simplement, j’abrégerais le long moment où je me suis enfermé dans un militantisme trop synonyme de décervelage.

– Un mot ? « Habiter », en tant qu’il signifie plus largement, « vivre », exister. Et le lieu idéal, idyllique de l’habitation serait alors un cabanon où je pourrais jouer au « baron perché » (je fais ici allusion au personnage et au titre du roman d’Italo Calvino, Il barone rampante). J’ai connu un tel lieu, dans l’arrière-pays de Menton, sur une éminence avec vue sur la Méditerranée. Je l’ai évoqué dans plusieurs livres.

– L’arbre ? Le pin parasol, accordé à ce paysage méditerranéen.

– L’animal ? Ce pourrait être l’oiseau qui répond à mon patronyme et dont j’ai fait un double, un hétéronyme, en jouant de sa désignation savante en latin (F. Cælebs pour fringillus cælebs). Mais ce n’est pas, là où je vis, l’oiseau que je vois le plus souvent. Mieux vaut d’autre part, s’il s’agit de choisir un animal-totem, davantage d’altérité et de « sauvagerie ». C’est pourquoi je choisirais plutôt le tournepierre. Chaque matin, lors de mes promenades sur la plage, là où j’habite, l’hiver, je me réjouis de voir cet oiseau limicole. J’aime son inlassable activité, l’obstination avec laquelle, tel Sisyphe, il retourne graviers et débris de coquillages pour trouver sa pitance. J’aime aussi, source de joie inépuisable, d’exultation, la beauté des figures que dessine son vol en escadrille au ras des vagues, traînée miroitant au gré  des jeux infinis de l’eau qui écume et de la lumière sans cesse changeante.

Sans doute aimerais-je voir traduit en arabe mon dernier livre relevant de la catégorie « livre de poésie », à savoir Alphabet cyrillique. Mais je crains que ce ne soit un travail en pure perte pour le téméraire traducteur qui s’y risquerait. Ce serait un miracle de trouver un éditeur acceptant de publier cette traduction, d’autant que le livre déjà, quand il a paru en France, est passé très inaperçu et risque d’être très vite, comme bien d’autres, condamné à l’oubli. Mais surtout ce serait un considérable défi, une mission quasi impossible, compte-tenu du dispositif linguistique singulier (une sorte d’entremets franco-russe) sur lequel repose tout entier le livre.

Je m’explique. Le poète est celui qui, comme le dit en substance Valéry, remonte à la source du langage. Il se porte au plus près de ce lieu insituable où murmure la musique singulière propre à chaque langue. La prévalence du son n’y abolit pas le sens, mais celui-ci est indémêlable de cette musique. D’où la difficulté propre du travail de traduction d’un poème. Il ne peut s’agir, comme on l’a souvent dit, que de transposition, de translation. Or Alphabet cyrillique, livre « expérimental » comme vous l’avez bien vu, est tout entier construit autour de ces points, saillies et redents, où les langues française et russe viennent à se croiser et à frotter, mêler, leurs musiques propres. Comment transposer cela en arabe ? Voilà sûrement un beau défi, impossible peut-être, pour un très éventuel traducteur.

Par conséquent je ferais plutôt le choix de mon premier livre, J’habite ici, beaucoup moins expérimental, livre où la dimension sémantique vient davantage au premier plan, sa poétique étant celle de ce qu’on nomme, dans le registre de la bande dessinée, la « ligne claire ». Ce pourquoi sans doute ce premier livre a été traduit, assez vite, en russe et en anglais (américain). Et s’il fallait un seul poème, ce serait alors celui qui ouvre le livre, dont voici les tout premiers vers : « Il y a environ quinze ans j’arrivais ici/ nous avions loué une petite maison/dans un lotissement ouvrier à deux pas de la mer… »

 

Photo de couverture Les éditions Fario

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