« Jouer sa vie en jouant aux échecs » d’Yves Vaillancourt

Lecture de l’essai « Jouer sa vie en jouant aux échecs » d’Yves Vaillancourt, Essai sur la symbolique du jeu d’échecs dans la littérature, l’art, la poésie et le cinéma

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

 

Révolutions dans la Révolution

Au cours de ces dernières années, les échecs ont connu une révolution au sens fort et profond du terme : le jeu de l’actuel champion du monde, Magnus Carlsen, n’a rien à voir avec celui de ses prédécesseurs. Ni le solide Botvinnik, ni le débridé Tal, ni le virtuose Fischer, ni même le postmoderne Kasparov, pour ne citer que ceux-là, en perdraient leur coup du berger. Tout a changé et les bibliothèques échiquéennes ne suffisent plus devant les prodigieuses bases de données sur ordinateur et Internet. Le jeu est ainsi devenu plus précis, les calculs plus exacts et les variantes plus limpides, et ce de l’ouverture à la finale en passant par le milieu de partie. L’intelligence artificielle a pour ainsi dire révolutionné le jeu menaçant même de le déshumaniser. Mais il n’en fut rien et l’homo Magnus, ainsi qu’une foule de jeunes prodigesy sont pour quelque chose.

Lecture de l’essai Jouer sa vie en jouant aux échecs de Yves Vaillancourt

 

The Queen’s Gambit

Puis, il y a eu la concomitance de la pandémie mondiale du Coronavirus et de la mini-série Le jeu de la dame, sept épisodes tirés du roman éponyme de Walter Tevis.  Même les joueurs les plus mordus, ceux qui pratiquent quotidiennement sur la Toile, en furent bouleversés. Magie du petit écran et beauté du protagoniste, Beth Harmon, sorte de Bobby Fischer au féminin, brillamment interprétée par Anya Taylor-Joy.

Lecture de l’essai Jouer sa vie en jouant aux échecs de Yves Vaillancourt

Bien sûr, comme Yves Vaillancourt, qui vient de publier en coédition aux Presses de l’Université de Laval et aux éditions Hermann à Paris, Jouer sa vie en jouant aux échecs, avec une préface de Larry Steele, nous préférons le titre anglais au français, sachant que Le gambit de la dame aurait facilement pu résoudre le problème, le mot gambit, à l’instar de pat, rauque zeitnot, zugzwang ou encore blitz, faisant partie du vocabulaire échiquéen universel.

Jouer sa vie en jouant aux échecs porte un sous-titre significatif : « essai sur la symbolique du jeu d’échecs dans la littérature, l’art, la poésie et le cinéma ». Le travail de réflexion d’Yves Vaillancourt conjugue les spécialités et les références afin de distiller une réflexion solide sur les échecs. Ainsi, sont convoqués l’anthropologue René Girard et sa théorie du sacrifice, l’historien Michel Pastoureau et son brillant travail sur les échecs au Moyen Âge, le psychanalyste C. G. Jung et son étude des figures archétypales.

Le propos d’Yves Vaillancourt est clair et c’est de cette façon directe qu’il annonce le plan de son ouvrage :

« Maintenant, voici le plan de cet essai. Je débuterai en mesurant le fil que le joueur d’échecs lance sur l’abîme de la folie. D’abord The Queen’s Gambit, cette série télévisée dont le succès relance la popularité du pluriséculaire jeu d’échecs. Ce regain d’intérêt pour les échecs est une invite à revisiter les œuvres classiques et récentes qui mettent en scène parties d’échecs et joueurs d’échecs. J’étudieraid’ailleurs Le joueur d’échecs, dernier livre de Stefan Zweig avant son suicide, et La Défense Loujine, de Nabokov. Plus loin, avec Marcel Duchamp, peintre, mais aussi joueur d’échecs, et le poème de Pessoa, « Les joueurs d’échecs », j’essaierai de montrer les nuances complexes du rapport du jeu d’échecs à l’acceptation ou l’évitement de la réalité. Je ferai également un clin d’œil au magistral film de Gilles Carle, Jouer sa vie (à qui j’emprunte mon titre), en évoquant un souvenir d’étudiant.

Ensuite, dans un groupe de sept œuvres littéraires d’époques variées, je traiterai de l’exploitation de la trame narrative propre à l’enquête policière assortie au calcul mathématique inhérent au jeu d’échecs. Dans ce groupe, nous avons Le Tableau du Maître flamand, de l’écrivain espagnol A. Perez-Reverte, Le joueur d’échecs de Maelzel, de nul autre qu’E. A. Poe. Le Golem, de Gustav Meyrink, L’assassin des échecs, nouvelle de Benoit Rittaud, La ville qui est un échiquier, roman d’anticipation du futur de John Brunner, et Le Huit, best-seller assez récent de Katherine Neville. À ce roman, j’ai ajouté sa suite, Le feu sacré, qui superpose une couche alchimique aux tribulations mathématiques du Huit.

Je terminerai par des œuvres faisant se colleter l’être humain avec la transcendance, sujet grandiose de deux chefs-d’œuvre cinématographiques : le classique Septième Sceau, de Bergman, et Décalogue Un, de Krzysztof Kieslowski, ainsi qu’une œuvre inclassable, Classé sans suite, de l’écrivain tchèque Patrick Ourednik, un peu comme la carte du Mat dans le tarot clôt un cycle pour ouvrir au suivant, qui est inconnu.

Ce livre n’est pas tant destiné aux passionnés d’échecs, qui hélas ne pourront acquérir à la suite de cette lecture aucune habileté supplémentaire dans la maîtrise de leur jeu, qu’aux déchiffreurs d’arcanes et de symboles, tels que l’artet la littérature nous en laissent quand ils dépeignent l’esprit humain dans sa quête d’absolu. Le jeu d’échecs est un vecteur de cette aspiration de l’intelligence, voilà pourquoi l’art lui a fait une place privilégiée, et qu’en plus d’être le jeu des rois, il est le roi des jeux. » (p. 9-11)

Lecture de l’essai Jouer sa vie en jouant aux échecs de Yves Vaillancourt

« Le roi des jeux »

C’est jouissif comme une partie d’échecs ! Dommage cependant que, dans cet arsenal convoqué comme une armée, manque à l’appel le récit de l’auteur du Parfum, Patrick Süskind, intitulé Un combat. Peut-être Yves Vaillancourt n’avait-il pas connaissance de l’existence de ce texte qui, d’une rigueur qu’on peut qualifier de chirurgicale, étudie un autre aspect des échecs à travers ses « vertus morales ».

 

Lecture de l’essai Jouer sa vie en jouant aux échecs de Yves Vaillancourt

À vrai dire, le texte de Süskind est lui-même beaucoup plus profond et ne peut être limité à cette conclusion pourtant de la plume de l’auteur. C’est la doxa qui est ici malmenée par l’auteur, la doxa qui s’exprime par le parti pris des spectateurs lorsque deux joueurs s’affrontent. C’est à la fois philosophique et politique car cela reproduit, entre autres, le modèle du second tour de la présidentielle. Et quoi de plus politique que les échecs, qui sont in fine « le jeu des rois » et « le roi des jeux », comme l’a si bien dit Yves Vaillancourt.

 

Yves Vaillancourt, Jouer sa vie en jouant aux échecs. Essai sur la symbolique du jeu d’échecs dans la littérature, l’art, la poésie et le cinéma, préface de Larry Steele, Paris, éditions Hermann, paru le 13 avril 2022, 94 pages, 17 euros, ISBN : 9791037009845.

 

Essai

3 réflexions sur “« Jouer sa vie en jouant aux échecs » d’Yves Vaillancourt

  • 15 septembre 2022 à 15 h 19 min
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    J’apprécie bien cette analyse. Bravo cher ami ☺️

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  • 20 septembre 2022 à 12 h 06 min
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    J’ai hâte de le lire. Félicitations par avance. Amitiés

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