Entre souvenirs douloureux et crainte de l’avenir, ce texte explore la peur comme force invisible qui fige, protège et entrave tout à la fois. Une méditation sensible sur l’immobilité choisie, le risque nécessaire et ce combat intérieur permanent entre survie et désir de vivre pleinement.
L’ennemi intime : la peur, entre le poids du passé et le vertige de l’avenir
Par Hajar Ouhsine
Une peur viscérale nous envahit parfois, nous drapant d’une gangue de givre semblable à celle qui étouffe les sommets des montagnes. C’est un froid si souverain que même l’ardeur d’un soleil zénithal ne parvient pas à le dissiper. Et dès que cette glace semble enfin céder, voilà que les neiges du souvenir retombent avec une densité redoublée. Alors, nous détournons le regard, mendiant une lueur éphémère, un simple éclat de chaleur capable d’apaiser, ne serait-ce qu’un instant, le frisson de notre âme.
Mais nous restons captifs d’une solitude glaciale. Car nos cicatrices ne sont pas celles des autres ; elles sont notre héritage exclusif, notre géographie secrète. Nul ne peut sonder la profondeur de cette terreur qui nous saisit à l’idée que l’histoire puisse bégayer.
Nous craignons de trébucher à nouveau sur les mêmes pierres, de faire fausse route une seconde fois. Nous redoutons de prendre cette décision irrévocable qui briserait le cours de notre vie, nous laissant sans pont pour revenir en arrière. Nous craignons… encore et sans cesse.
Nous avons peur de rouvrir d’anciennes plaies, ou plutôt, de nous laisser submerger par ce flux d’émotions jadis dévastatrices, ce torrent qui nous emporte dans un labyrinthe de pensées dont chaque issue semble murée.
Pour nous protéger, nous choisissons l’immobilité. Nous préférons le silence de l’inertie à l’incertitude de l’aventure. Nous nous emmurons dans notre zone de confort, cette prison aux barreaux de soie, refusant le changement par pur réflexe de survie. Ce n’est pas par affection pour ce quotidien morose que nous restons figés, mais parce que nous voulons désespérément édifier un rempart entre nous et tout courant susceptible de nous rejeter vers les naufrages d’autrefois. Alors, nous nous replions dans notre coquille, portant la prudence comme un bouclier contre un ennemi qui n’est pas encore né.
Les résultats sont là : un sourire de convenance, une anxiété sourde mais gérable, et une peur qui s’estompe. Mais avec le temps, ce sourire perd son éclat et devient une routine amère. Le calme apparent se mue en une angoisse plus sournoise : celle de voir notre vie s’étioler, privée du sel du défi et du parfum du renouveau. À ce stade, la menace ne vient plus des fantômes du passé, mais de l’idée terrifiante que nous sommes en train de perdre le présent pour protéger un futur qui nous échappe encore.
Pourtant, oser le saut vers l’inconnu reste un acte de bravoure nécessaire. Certes, la métamorphose est épuisante et le risque est un gouffre. Mais dès que nous acceptons de franchir le seuil de notre propre forteresse, une joie inédite vient nous effleurer. Nous rencontrons des obstacles, nous essuyons des échecs, mais tout cela n’est que le prix à payer pour savourer le goût d’une victoire, si infime soit-elle.
Cette peur que demain ne soit que le miroir déformé d’hier, cette appréhension de revivre nos tourments passés… elle ne nous quittera jamais. Elle est ce compagnon fidèle, cet ennemi intime qui nous serre la main au creux de la nuit et nous escorte dans chaque pas, nous rappelant sans cesse que vivre, c’est avant tout accepter de trembler.



