Mahmoud Ben Romdhane invité de Souffle inédit

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@ Mahmoud Ben Romdhane

Dans Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen, Mahmoud Ben Romdhane évoque son parcours d’intellectuel et sa lecture historique et culturelle de la Révolution tunisienne.

Mahmoud Ben Romdhane : penser la Révolution, écrire l’histoire, défendre la culture démocratique

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Né en 1948 à Tunis, Mahmoud Ben Romdhane est docteur d’État en économie et agrégé dans la même spécialité. Militant des Droits de l’homme au sein d’Amnesty International, il a été ministre du Transport et des Affaires sociales (2015-2016). Membre de l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts depuis 2012, il en assume la présidence depuis 2021. Il est l’auteur de nombreux articles scientifiques et de plusieurs ouvrages, dont Précapitalisme et matérialisme historique (1985), Tunisie : mouvements sociaux et modernité (1997) et Tunisie : la démocratie en quête d’État, ou comment reprendre la voie de la prospérité partagée (Sud Éditions, 2018).

Mahmoud Ben Romdhane

Mahmoud Ben Romdhane : Je vous remercie pour cette invitation et cette présentation. Permettez-moi d’apporter quelques précisions à cette rapide bio.

Entre 1981, à la libération de plusieurs dizaines de prisonniers politiques, j’ai été l’un des membres fondateurs des premiers groupes tunisiens d’Amnesty International. De cette date, jusqu’en 1994, j’ai occupé les responsabilités de Secrétaire général, de Vice-Président puis de Président de la Section tunisienne (qui n’a été reconnue comme association légale qu’en avril 1988).

Ayant terminé mes mandats en Tunisie, j’ai été élu membre du Comité Exécutif International dans lequel j’ai siégé pendant six ans (de 1995 à 2001). Durant les trois années 1998, 1999 et 2000, j’ai eu la charge de la Présidence du mouvement mondial.

Mes engagements sont également africains : j’ai été Vice-Président du CODESRIA, le principal centre de recherches économiques et sociales du continent africain ; ensuite nommé par l’Union Africaine membre éminent du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (membre éminent voulant dire reconnu par les Chefs des États comme leur pair) et Expert consultant auprès de la CEA (Commission économique pour l’Afrique).

En ce qui concerne mes publications, je suis l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages et de soixante-dix (70) articles. Mes publications les plus récentes, celles éditées depuis la Révolution, sont comme vous l’avez annoncé, l’ouvrage Tunisie : la démocratie en quête d’État en 2018, mais également : Tunisie. État, économie et société en 2011 et La Révolution tunisienne. Une longue œuvre historique en 2024.

J’ai coordonné l’ouvrage collectif Tunisie 2040, publié en 2012, et j’ai participé à deux ouvrages collectifs consacrés à Bourguiba avec des articles : Bourguiba et les réformes sociales en 2023 (dans l’ouvrage Bourguiba le Réformateur) et Bourguiba et la Révolution tunisienne (dans l’ouvrage Bourguiba le Fondateur) sous presse.

Quant à mes engagements politiques, j’ai été l’un des fondateurs de l’Initiative démocratique de 2004, puis membre du Secrétariat du parti Ettajdid de 2007 à 2011 et, enfin, membre fondateur de Nidaa Tounès dont j’ai été Président de sa Commission économique et sociale qui a élaboré son Programme.

Au lendemain de notre victoire aux élections présidentielles et législatives de 2014, j’ai été nommé Ministre du Transport en 2015, puis Ministre des Affaires sociales en 2016 dans le premier gouvernement de la IIe République dirigé par Habib Essid.

A.H : Pouvez-vous nous relater votre formation et comment toutes ces activités, aussi passionnées que passionnantes, ont-elles occupé votre vie ?

Mahmoud Ben Romdhane : J’ai effectué mes études supérieures à l’Université de Paris X – Nanterre, l’université qui a initié le mouvement de mai 68, un foyer de contestation de l’ordre et d’innovation intellectuelle.

Paris X – Nanterre est une université dispensant un enseignement en économie, en droit, en science politique, en lettres et en sciences humaines et sociales. C’est une université offrant des passerelles entre ces différences disciplines. J’y ai étudié l’économie, la sociologie et la science politique de 1969 à 1974 et en suis sorti avec un DES (Diplôme d’Études Supérieures) en Économie et une Licence en Sociologie.

De retour en Tunisie, j’ai entamé ma vie professionnelle dans le domaine de la planification spatiale (au District de Tunis). J’y ai découvert une grande discipline, m’y suis formé et familiarisé à l’interdisciplinarité avec les géographes, les urbanistes, les ingénieurs de toutes disciplines et me suis coltiné avec le terrain et les nombreuses institutions de fabrique de l’espace. C’est là que j’ai compris à quoi pouvaient me servir mes études, comment je pouvais, avec mes connaissances acquises, me rendre utile à mes collègues, changer la vie des gens et construire la Cité – capitale future.

J’y ai eu le privilège d’apprendre ce qui se faisait en la matière à la pointe du monde. J’ai bénéficié d’un stage bien encadré dans les institutions des régions – capitales de la France (l’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Parisienne, IAURP) et de l’Angleterre (The Great London Council).

J’ai travaillé au District de Tunis durant trois années pleines, passionnantes, de janvier 1975 à décembre 1977.

La planification spatiale ne m’a jamais quitté. Même si ma carrière a pris un tournant universitaire, j’ai continué à la pratiquer comme Consultant à l’échelle nationale et internationale.

J’ai pris une mise en disponibilité de trois années (1978 – 1980) pour préparer une thèse d’État en sciences économiques.

Je l’ai soutenue en avril 1981 à la Faculté de Droit et de Sciences politiques de Tunis. Cela m’a permis de me présenter devant un Jury de recrutement et d’obtenir le grade de Maître-Assistant dans la même discipline la même année. J’ai poursuivi ma carrière universitaire en tant que Maître de conférences (après avoir réussi le concours d’Agrégation) puis de Professeur dans la même discipline.

Mais celle-ci ne m’a jamais éloigné de ma passion pour la science politique et la sociologie.

Depuis mon départ prématuré à la retraite à l’âge de soixante ans, alors imposé aux universitaires insoumis, ces deux disciplines ont occupé une plus grande place dans mes recherches.

A.H : À l’instar de Si Hichem Skik, dont vous avez préfacé le dernier ouvrage, Écrits pour la liberté et le progrès (Nirvana, 2025), vous semblez croire dur comme fer en la Révolution de 2011, alors que beaucoup de voix se mettent à y douter. Pouvez-vous nous dire ce que vous en pensez ?

Mahmoud Ben Romdhane : Il est vrai que je suis optimiste par tempérament. Mais pour ce qui concerne la Révolution, il ne s’agit ni d’optimisme, ni de pessimisme. Il s’agit de démarche scientifique : pour ma part, je m’inscris dans le temps long et dans celui des institutions. La Révolution (j’entends la Révolution démocratique) n’est pas un événement fortuit auquel tout pays peut accéder.

Dans mon dernier ouvrage La Révolution tunisienne, une longue œuvre historique. La Tunisie de 1574 à 2023, j’étudie le processus historique qui réalise le passage des habitants de ce pays, dominés par une puissance étrangère, réduits au statut de sujets, divisés en une mosaïque de communautés en lutte les unes contre les autres, soumis à une société traditionnelle et patriarcale ; à celui d’individus constitués en État-Nation souverain ; acteurs, auteurs de leur vie, parvenus au statut de citoyens. C’est-à-dire source du droit et de la légitimité des gouvernants, détenteurs de leurs droits civils et politiques. C’est un processus qui a pris quatre siècles et demi.

La Tunisie est le seul pays arabe à avoir réalisé cette œuvre.

Dans son œuvre magistrale, Alexis de Tocqueville nous rappelle que la Révolution est la terminaison soudaine et violente d’une longue œuvre à laquelle des dizaines de générations ont contribué.

Quelle est cette œuvre ? C’est l’édification d’un ensemble d’institutions : l’État, la Nation, la souveraineté, l’émergence de l’individu libre (dégagé de la tribu, du village, du clan, de la famille patriarcale). Et ce, dans le cadre de l’accomplissement d’un processus de modernisation réussi.

Si nous nous référons à la Révolution française, elle est l’objet de deux lectures : celle que certains historiens referment avec le coup d’État de Bonaparte du 18 Brumaire en 1799 qui inaugure une longue période de restauration et d’autoritarisme ; et celle qui s’achève avec la IIIe République en 1871, parce que c’est elle qui accomplit l’œuvre de la Révolution (l’État de droit républicain, la garantie des droits et libertés). Personnellement, je m’inscris dans une perspective de l’histoire longue. Pour la Tunisie, j’estime que nous sommes en période d’expérimentation : si nous nous étions arrêtés en 2015, nous aurions considéré que la Révolution a accompli son œuvre. Aujourd’hui, en 2026, la République est défaite par un coup d’État, par le pouvoir d’un seul et par des élections qui ne sont ni libres, ni transparentes ; mais c’est de l’ordre de la conjoncture. L’imaginaire collectif est toujours hanté par la Révolution : dans les manifestations, ce sont les mêmes mots d’ordre que ceux de décembre 2010 – janvier 2011 qui sont aujourd’hui scandés.

Les régimes autoritaires se targuent souvent de réalisations, de progrès économiques et sociaux ; dans notre cas, il n’y a point de réalisations et depuis cinq à six ans, nous vivons une stagnation économique sans précédent dans notre histoire, tandis que les classes populaires et moyennes sont victimes d’une paupérisation inédite. Aucune classe ne trouve son compte ; l’exception étant sans doute le lumpenprolétariat.

Ce régime n’est pas notre horizon ; il tire à sa fin. La Révolution accomplira le message qui l’a animé et qui a soulevé l’enthousiasme de la jeunesse mondiale.

A.H : Le monde, déjà ténébreux, s’est sauvagement obscurci depuis le 7 octobre 2023. Le monde dit « civilisé » a l’air de sombrer dans la barbarie et l’injustice car ceux-là qui soutiennent l’Ukraine contre Vladimir Poutine soutiennent Benjamin Netanyahou contre la Palestine, le Liban, l’Iran et aujourd’hui le Yémen. Outre le deux poids deux mesures, il y a un véritable problème politique et éthique. Comment vivez-vous cette actualité brûlante ? De quels outils disposons-nous pour y faire face ?

Mahmoud Ben Romdhane : Le phénomène dont vous parlez n’est pas récent. Il remonte à la déclaration de Balfour de 1917 qui entendait faire de l’implantation d’un foyer juif une épine au cœur du monde arabe et à la terreur à laquelle les Palestiniens ont été soumis de la part des organisations sionistes pour les chasser de leur terre.

Certes, depuis lors, le monde s’est doté au lendemain de la Seconde guerre mondiale d’un nouvel ordre économique et politique avec la création des institutions économiques et financières de Bretton Woods et celle des Nations unies  dont la Charte fonde les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes et le multilatéralisme comme mode de régulation universel.

Mais les pays occidentaux ont toujours soutenu l’État d’Israël, faisant fi des valeurs universelles.

L’arrivée de Donald Trump à la tête de la puissance mondiale dominante a donné le signal de la destruction de cet ordre : l’abolition du multilatéralisme et de la régulation mondiale tels qu’ils ont fonctionné depuis quatre-vingts ans. Les institutions internationales, l’une après l’autre, sont ainsi en train d’être abandonnées par leur principal pourvoyeur et le libre-échange par lui aboli.

Quant aux juges qui prononcent le droit international, ils sont l’objet de la vindicte du nouveau maître : ils sont interdits d’entrée aux États-Unis et leurs comptes bancaires qui y sont logés, gelés.

Le Conseil de Sécurité de l’ONU a-t-il encore un rôle et une fonction ? Pour Ghaza, au moins, il est doublé par une nouvelle institution présidée par Trump lui-même.

Le génocide auquel est soumise la population de Ghaza et l’inaction des gouvernements occidentaux sont la meilleure expression de la duplicité et de la complicité des grandes puissances.

A.H : Dionys Mascolo, qui était le mari de Marguerite Duras, et l’ami intime de Robert Antelme et d’Edgar Morin, écrit : « Sont également de gauche en effet ― peuvent être dits et sont dits également de gauche des hommes qui n’ont rien en commun : aucun goût, sentiment, idée, exigence, refus, attirance ou répulsion, habitude ou parti pris… Ils ont cependant en commun d’être de gauche, sans doute possible, et sans avoir rien en commun. On se plaint quelquefois que la gauche soit “déchirée”. Il est dans la nature de la gauche d’être déchirée. Cela n’est nullement vrai de la droite, malgré ce qu’une logique trop naïve donnerait à penser. C’est que la droite est faite d’acceptation, et que l’acceptation est toujours l’acceptation de ce qui est, l’état des choses, tandis que la gauche est faite de refus, et que tout refus, par définition, manque de cette assise irremplaçable et merveilleuse (qui peut même apparaître proprement miraculeuse aux yeux d’un certain type d’homme, le penseur, pour peu qu’il soit favorisé de la fatigue) : l’évidence et la fermeté de ce qui est. »

En partant de cette thèse, seriez-vous un homme résolument de gauche ? Si oui, en quoi cela consiste-t-il exactement ?

Mahmoud Ben Romdhane : Ce que Dionys Mascolo dit de la gauche s’applique également à la droite. Sa division gauche = refus ; droite = acceptation me semble inopérante. Il n’y a pas plus de nuances, ni de divisions au sein de l’une ou l’autre de ces composantes politiques.

La droite et la gauche se divisent sur plusieurs dimensions, en particulier l’économie et les valeurs.

En économie, jusqu’à l’avènement du keynésianisme (les années 1930), l’opposition était entre capitalisme et socialisme. Depuis lors, l’opposition s’est déplacée vers l’acceptation commune de l’économie de marché, mais une économie de marché régulée par l’État pour laisser la place à une répartition plus juste des revenus (à travers la fiscalité) et à la relance par la demande en cas de dépression (comme ce fut le cas au lendemain de la grande crise de 1929).  Bien sûr, le communisme a survécu, avec un attachement à la propriété publique des moyens de production et une gestion centralisée de l’économie, mais cette vision a fait long feu. Même en Chine dite communiste aujourd’hui, une large place est laissée aux forces du marché.

Au plan des valeurs, ce qui distingue la gauche de la droite, c’est conservatisme vs progressisme. Le conservatisme défend l’ordre en place, a tendance à considérer que la pauvreté est une faute, tandis que la gauche a tendance à la considérer comme une injustice ; le conservatisme a tendance à considérer les catégories minoritaires/sexuelles (les étrangers, les homosexuel(le)s, …) comme des catégories déviantes, tandis que le progressisme a tendance à vouloir les reconnaître et à leur venir en aide ?

Ce sont là des présentations schématiques et, comme je viens de le dire, dans l’un et l’autre camp, il y a beaucoup de nuances.

Puisque vous me posez la question à moi, je vous réponds que je suis un homme résolument de gauche. Au plan des valeurs, je suis progressiste, aux côtés des pauvres et des marginalisés ; je suis pour la justice et pour l’égalité. J’ai gardé mes rêves de jeunesse ; avec l’âge et la maturité, ce qui a changé en moi, c’est la prise de conscience de leur nécessaire négociation avec les parties prenantes. Au plan politique, j’appartiens à la gauche de gouvernement et non à la gauche de rupture, pour autant que le gouvernement dont il s’agit est légitime, issu d’élections libres et transparentes, vertueux et d’orientation progressiste.

A.H : Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos textes devait être traduit dans d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?

Mahmoud Ben Romdhane : Si je devais recommencer, je ferais les mêmes choix. Parvenu à mon âge (je vaque vers les soixante-dix-huit ans), je me sens serein. Ma vie ne fut pas toujours facile, mais je l’ai négociée en gardant intacts mes rêves et mes engagements.

Si je devais m’incarner en un mot, je choisirais engagement. Parce qu’il est le sens de la vie en société et avec la communauté humaine. L’engagement est le moteur de la vie, de la solidarité, de l’effort au service de la collectivité et des générations futures.

Si je devais m’incarner en un arbre, j’hésiterais entre l’olivier et le saule-pleureur. Le premier parce qu’il a de l’endurance, parce que son fruit est un délice et parce qu’il me relie à la terre qui m’a donné naissance, dans laquelle j’ai vécu et dans laquelle j’ai aimé, fondé une famille et procréé.

Le saule-pleureur parce qu’il peut être immense, a des branches très fines qui retombent très bas, comme pour mieux protéger celles et ceux qui sont à la recherche de refuge.

Aymen Hacen
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Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.
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