«Feuillets de notre histoire» Habib Kazdaghli/ Aymen Hacen

L’ouvrage que nous allons lire ensemble relève des « mauvaises choses » que l’Histoire officielle de toute patrie digne de ce nom, c’est-à-dire de tout régime propre, pur, positif, du moins aspirant à l’être ou se vantant de l’être, cherche à cacher, à expurger, à ne pas dévoiler. Or, l’auteur, comme pour narguer la prétendue pureté mensongère l’appelle bel et bien, et je traduis le titre littéralement : Feuillets de notre histoire, avec ceci, que même l’auteur, le Doyen Habib Kazdaghli, n’a pas fait intentionnellement, ni lui, ni son éditeur, Nirvana (Hafedh Boujmil) en liant, sur la couverture, le drapeau tunisien, à cette expression qui fait office de sous-titre : الحزب الشّيوعي التّونسي  Le Parti Communiste Tunisien, cet enfant terrible du mouvement national global, de l’Histoire de la Tunisie et de ses combats multiples pour la liberté et la démocratie.

«Feuillets de notre histoire » du doyen Habib Kazdaghli par Aymen Hacen

L’hommage de Habib Kazdaghli à feu Sid’Ahmed Brahim

Vous m’avez bien entendu et peut-être compris, chers tous, je lis, interprète et développe en fonction d’un parti pris, d’autant plus que je vous avais présenté mon roman L’Impasse ou l’art tunisien d’aimer, qui est dédié à feu Sid’Ahmed Brahim, auquel le Doyen Habib Kazdaghli dédie un superbe texte, intitulé « Ton âme continue à nous habiter malgré ton cruel départ » (pages 30-32), paru dans le journal du Parti Communiste Tunisien , Attariq al-Jadid en avril 2017, soit un an après la disparition de l’universitaire, militant et homme politique tunisien, survenue le 14 avril 2016.

Or lisons ce que le Doyen Kazdaghli écrit à propos de feu Sid’Ahmed Brahim : « Aujourd’hui, ton nom revient sur toutes les langues. Nous avons toujours en mémoire ces acquis obtenus en si peu de temps lors de ton court passage au ministère de l’enseignement supérieur (quarante jours), au lendemain de la révolution, les décisions que tu as annoncées haut et fort dès le 28 janvier 2011, à peine deux semaines après la fuite du dictateur. » (p. 31)

Ecrire l’histoire réelle

Est-il en train de faire l’éloge funèbre de celui qu’il appelle « [s]on collègue et camarade », ou bien d’historiciser, d’écrire l’histoire réelle de ce pays, le nôtre, grâce à la Révolution de janvier 2011, car, faut-il le préciser, cela était impossible auparavant, du moins pas dans ces termes, et c’est ce que l’historien, lucide, courageux, bienveillant et critique à la fois, nous rappelle dans sa « présentation », qui est à lire et à partager, tant elle conjugue la subjectivité de l’homme et de l’intellectuel sensible aux événements autour de lui, notamment la disparition d’amis, de camarades et de collègues chers à son cœur, à l’objectivité de l’écriture historique, laquelle est avant tout « une méthode académique » fondée sur ce que le Doyen Kazdaghli appelle (p. 7, ligne 16 et suivantes) « s’éloigner des subjectivités et prendre ses distances avec le sujet étudié, en recherchant les sources et en vérifiant leur validité et la nécessité de les comparer, de les confronter, de les replacer dans leur contexte historique, et de comprendre les contextes de leur production. »

Voilà qui établit une méthode scientifique, car écrire l’Histoire n’est pas chose aisée et le lecteur de ce volume, Feuillets de notre histoire, en sortira grandi du fait des noms, détails, anecdotes et autres joyaux qu’il contient. Ainsi, les lecteurs tunisiens ou étrangers pourront lire environs 40 pages de textes en français divisés en deux parties égales : la première s’intitule « Articles parus dans le journal Attariq al-Jadid entre septembre 2004 et octobre 2009 », avec respectivement 1. « Septembre 2004 : Disparition de Paul Sebag, intellectuel et militant » ; 2. 18 octobre 2008 : Mélanges à la mémoire de Paul Sébag » ; 3. 25 avril 2009 : « Hommage à Hassan Saadaoui : « Devoir de mémoire et appel pour la sauvegarde d’un patrimoine syndical et pluriel », 4. « 27 juin 2009 : « Décès de Maurizio Valenzi, grand militant antifasciste, dirigeant de la gauche italienne et ami de la Tunisie, son pays natal » ; 5. 3 octobre 2009 : « Il y a un an, Georges Adda nous quittait. Un parcours marqué par une obsession pour l’unité d’action » ; la seconde regroupe des « Hommages » à 1. Mohamed Harmel, daté du 19 septembre 2011, 2. L’historienne Juliette Bessis, daté du 20 mars 2017, 3. Sid’Ahmed Brahim à l’occasion du premier anniversaire de sa mort en avril 2017, 4. Un adieu au professeur Habib Attia daté du 23 octobre 2017 et enfin un portrait de Béatrice Slama, esquissé le 20 septembre 2018.

La partie arabe

Cet équilibre est un peu différent dans la partie arabe qui contient trois moments, précédés par un avant-dire intitulé « Étapes de la marche du mouvement communiste en Tunisie », qui est un article paru dans le numéro inaugural d’Attariq al-Jadid, daté du 3 octobre 1981, qui est notamment dû à la décision prise par le président Habib Bourguiba le samedi 18 juillet 1981 consistant à permettre au Parti Communiste Tunisien de reprendre ses activités interdites depuis le 8 janvier 1963. Les trois moments sont donc les suivants. D’abord, une partie imposante regroupant 33 articles, textes et rencontres publiés dans le journal Attariq al-Jadid entre le 9 février 1982 et le 21 juin 2014. Ensuite, une partie intitulée « ذكرى… ووفاء », soit « Souvenir et fidélité », avec deux textes où le Doyen Habib Kazdaghli prononce l’oraison funèbre des militants Abdelhamid Ben Mustapha (le 30 septembre 2017) et Abdelmajid Turki (le 14 février 2019), à qui est dédié le présent volume Feuillets de notre histoire.

L’Histoire du pays porte son avenir 

Voilà de quoi, je l’espère de tout cœur, vous mettre l’eau à la bouche et vous inviter à vous procurer l’ouvrage et à dialoguer avec son auteur. Pour finir, je voudrais dire que, pour ma part, j’ai beaucoup appris en lisant ces feuillets extraits de notre histoire nationale qui m’apprennent que tout n’a pas encore été écrit, que l’Histoire du pays porte son avenir, dans la mesure où l’ombre de la tyrannie et de la dictature ne s’effacera pas tant qu’une lecture exhaustive et plurielle ne sera pas possible.

Nous souhaitons au Doyen Habib Kazdaghli, à ses collègues, à ses étudiants et à la collection « Mountada Ettajdid » (« Forum d’Ettajdid »), où est publié le présent volume, beaucoup de courage dans leurs différents travaux. De notre côté, nous les soutiendrons par nos lectures et par notre accompagnement critique.

Aymen Hacen

Poète, traducteur et universitaire

Partie de la présentation du Doyen Habib Kazdaghli au Rotary Club de Nabeul

Nirvana

 

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