Luchini lit Céline ou le brio / Hyacinthe

Les jeudis d’Hyacinthe

Luchini lit Céline ou le brio

 

Le bon grain et l’ivraie

C’est certes à la mode : dans les festivals, à la radio, même sur un divan moelleux à la télé, des comédiens lisent. Tout est bon pour amuser la galerie, des livres sonores pour bébés aux plus grands classiques interprétés par des acteurs chevronnés. C’est, autrement dit, un support livres que comme d’autres et il y en a pour tous les goûts et les couleurs.

Que l’on considère ce phénomène comme une mode ou une nécessité, seul le temps nous permettra de le dire et, par là même, de séparer le bon grain de l’ivraie. Ce qui est en revanche sûr, c’est que certaines voix, précisément interprétations s’imposent.

 

Luchini, encore et toujours…

Si le talent de Fabrice Luchini n’est plus à prouver, il ne faut cependant pas tarir d’éloges à son égard : sa voix, ses grimaces, ses mimes, ses cris, sa verve, sa passion enfin sont uniques. En cela, il est, avec Gérard Depardieu, un phénomène.

Ce jugement, s’il en est, se manifeste lorsque l’acteur prête son être à des personnages purement littéraires comme celui de Serge Tanneur dans l’excellent Alceste à bicyclette du brillant Philippe Le Guay, ou bien celui de Jean-Michel Rouche dans le truculent film de Rémi Bezançon, Le Mystère Henri Pick.

C’est que, dans l’un comme dans l’autre film, Luchini incarne le monde des lettres, en acteur en mal d’inspiration sauvé par le texte, ou en critique aigri, sorte de Sainte-Beuve contemporain, sauvé, encore une fois, par une inébranlable intuition textuelle.

 

Céline, le retour…

Avec la parution, le 5 mai, d’un inédit de l’auteur de Voyage au bout de la nuit, intitulé Guerre, cette année risque d’être autant celle de Louis-Ferdinand Céline que de Marcel Proust dont on célèbre le centenaire de la mort (18 novembre 2022).

Voilà, encore une fois, les deux plus grands écrivains français du XXème siècle réunis par la force des choses.

Ainsi, peu avant cette publication, paraissait, en septembre dernier, dans la collection « Écoutez lire », Luchini lit Céline, avec 13 pistes qui révèlent pourquoi Lucette Destouches, la veuve de l’écrivain, lui a dit un jour après l’avoir entendu lire le Voyage : « Céline ne l’aurait pas lu autrement. »

Bien sûr, c’est gratifiant, mais nous ne pensons pas cette remarque décisive pour ce que nous appelons le brio de Luchini, dans la mesure où, contrairement à d’autres acteurs qui ont interprété Céline, il s’agit plus d’interpréter que de mimer, porter le texte et en explorer les moindres recoins que de le singer, donner envie de le lire et non le schématiser. Lire Céline, comme le fait Luchini, nous fait aimer Céline parce qu’il nous en révèle la beauté complexe, le travail à la fois langagier et narratif, la science humaine infuse, diffuse et jamais confuse dans cette langue nouvelle, inédite.

Luchini lit Céline

Qu’il s’agisse de cette fameuse « Lettre aux Éditions de la N.R.F » (1932), où le docteur Destouches s’en prend violemment à ceux qui veulent lui faire résumer son œuvre pour, enfin de compte, ne pas la publier, puisque le Voyage verra le jour le 15 octobre 1932 chez Denoël, ou d’extraits de Mort à crédit et bien sûr du Voyage, la voix de Luchini crève l’écran.

L’entretien final, conduit par Paule du Bouchet − fille du poète André du Bouchet, qui a publié, en février dernier, chez Gallimard, dans les collections « Blanche » et « Écoutez lire », L’annonce −, nous livre les détails de cette saisissante mise en bouche par Fabrice Luchini dont le talent ne peut être qualifié que par ce mot qui nous semble l’incarner : brio.

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