Retour sur Film socialisme de Jean-Luc Godard / Hyacinthe

Les jeudis d’Hyacinthe

Retour sur

Film socialisme de Jean-Luc Godard :

« Ce qui s’ouvre devant nous ressemble à une histoire »

Jean-Luc Godard en 1983 — GINIES MICHEL/SIPA

 

Ni le film ni le livre ne sont tout à fait praticables. Nous sommes face à un mystère signé Godard, une sorte de casse-tête qui, du point de vue cinématographique et livresque, nous étonne autant qu’il nous interpelle. Impossible cependant de rejeter, du moins récuser ce que ce livre-film nous donne à voir, à lire. C’est que ni le cinéma, au sens le plus usuel du terme, ni la littérature, elle non plus, n’y peuvent grand-chose, devant cette machination qui, telle une improbable Odyssée, suit son chemin. La mère Méditerranée est à l’honneur dans Film socialisme de Jean-Luc Godard, le livre et le film, inversement. La mère Méditerranée est à l’honneur au cours d’un périple qui nous conduit (mais le fait-il vraiment ?) de l’occident de la mare nostrum (notre mer, le bassin méditerranéen) vers son orient, depuis l’Espagne vers « Alexandrie Haïfa Odessa pour faire Alger-Barcelone », nous dit-il.

C’est cela même que le texte de Jean-Luc Godard donne à voir, publié en mai 2010 aux éditions P.O.L, à Paris, au moment même où le film était projeté à l’écran, à Cannes, ville de Méditerranée, à l’occasion du Festival, dans la rubrique « Un certain regard ». Mais le regard, le vrai, le nôtre, ira voir du côté du livre : « Ce qui s’ouvre devant nous ressemble à une histoire […] » (p. 9). Ceci étant placé juste avant une photographie de Jean-Paul Curnier, écrivain et philosophe né en 1951, qui avait déjà apparu dans le somptueux Notre musique, le précédent film de Godard, sorti en 2005. Après ladite photographie toutefois, l’adjectif « impossible » vient s’interposer comme pour asseoir une poétique du « néant », comme si rien n’était possible ou tout à fait possible : « Normal, nous dit Godard, l’argent a été inventé pour ne pas regarder/ Les hommes dans les yeux » (p. 21), et quelques lignes plus loin :

« Alors on revient à zéro cher monsieur

Heureusement les Arabes l’ont inventé

On ne leur paye même pas des droits d’auteur

Poor chaps »

Oui, hélas, bien que l’éditeur, qui a pris le soin de respecter l’espagnol, l’allemand, l’italien, le russe, l’hébreu présents dans le texte, ait malmené les phrases en arabe. C’est que non seulement les mots sont décomposés, mais encore les mots sont littéralement illisibles aux pages trente-trois et quatre-vingt-un. Cette bavure, disons, de l’éditeur ne fera pas plaisir à Godard lui-même, encore moins à Jean Genet auquel le grand cinéaste rend hommage à l’occasion de son centenaire à travers, justement, son engagement pour la cause palestinienne, ou à Mahmoud Darwich, son grand ami qui, pendant plus de cinq savoureuses minutes, parle, dans Notre musique, de sa terre spoliée. Certes, cela est déplorable de la part d’un si grand éditeur, mais cela a eu lieu. Quoi qu’il en soit, Mahmoud Darwich disait : « Un peuple sans poésie est un peuple battu. »

À ce titre, Jean-Luc Godard nous donne des leçons de poésie et d’humanité. Du haut de ses quatre-vingts ans, il nous dit ceci :

« Avoir vingt ans

Avoir raison

Garder de l’espoir

Avoir raison quand votre gouvernement a tort

Apprendre à voir avant que d’apprendre à lire

Top cool non » (p. 67)

Non, Godard ne flatte pas la jeunesse : l’ironie que nous lui savons est encore à l’œuvre, car il cherche à gifler, à réveiller, à éveiller. Il veut dire par là que la jeunesse n’a pas et ne peut pas absolument avoir raison, et qu’elle devrait mieux écouter, lire, chercher, avant de se mettre à revendiquer. Deux pages plus loin, dans le livre, Film socialisme, il nous dit : « Nous sommes un pays dit développé, en 2010, qui réserve le pire sort aux gens les plus faibles », comme cette phrase inopinée qui sonne comme un glas : « On ne parle pas à ceux qui utilisent le verbe être » (p. 48).

Or, sans invoquer aucune référence philosophique ou idéologique sur l’être ou le paraître, ou sur l’avoir ou même l’être, nous pensons que cette poésie en dialogue (ou dialogique ?) que nous livre Jean-Luc Godard, et c’est ce qui est dans son film, dans son livre, et dans le sous-titre de celui-ci, sans compter les multiples et infinies voix présentes dans l’œuvre en général, mine un certain nombre d’idées reçues sur tout ce qu’on pourrait penser de la société, quelle qu’elle soit, de l’homme, d’où qu’il soit, du cinéma et de la littérature, s’ils existent encore en ce monde. C’est cela, somme toute, Film socialisme, recréer la base et le fond, aller de l’avant. À lire et à voir, dans un seul but : s’instruire modestement.

 

Jean-Luc Godard, Film socialisme, Paris, éditions P.O.L, mai 2010 ; 112 pages, 8,6 €, ISBN : 978-2-8180-0488-3.

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