Artiste franco-tunisienne, Nawel Ben Kraiem construit une œuvre à la croisée des langues et des formes. Pour Souffle inédit, elle revient sur son chemin de création, entre musique, écriture et scène.
Nawel Ben Kraiem, au croisement des langues et des formes
Entretien conduit par Monia Boulila
Nawel Ben Kraiem, née en Tunisie et de nationalité franco-tunisienne, est auteure-compositrice-interprète, productrice de musique et actrice.
Elle grandit en Tunisie jusqu’à l’âge de seize ans puis s’installe à Paris en 2004, fonde le groupe Cirrus et se fait remarquer très tôt.
Son parcours reflète à la fois un enracinement méditerranéen, un travail d’ouverture — en quatre langues avec son premier groupe — et une démarche artistique multiple : musique, théâtre, cinéma, écriture.
Elle rejoint le label Capitol Music France en 2017.
Son engagement ne se limite pas à la scène : elle anime aussi des ateliers d’écriture, notamment en maison d’arrêt.

M.B : Vous avez grandi en Tunisie jusqu’à seize ans avant de vous installer à Paris : comment ce double ancrage « Tunisie / France » irrigue-t-il aujourd’hui votre création musicale ?
Nawel Ben Kraiem : Je puise dans le vocabulaire poétique et musical de mes deux pays ou régions du monde de manière assez instinctive. Ce sont comme deux palettes de peinture que j’utilise et dans lesquelles je puise pour créer, qui parfois dialoguent, parfois se répondent, parfois se contrastent et parfois s’harmonisent. C’est ainsi que l’on peut entendre des mélodies rock dans du dialecte tunisien, ou du oud et des références aux figuiers dans mes chansons en français..
Dans mes recueils de poésie francophone, l’imaginaire nord-africain et plus spécifiquement tunisien est présent, dans les références, l’utilisation des mots et les thématiques. Lorsque je chante en arabe, le bagage mélodique européen peut être présent dans les mélodies, dans les arrangements. C’est comme un choix de dosage entre le son et le sens, entre la sonorité de la langue et le thème ou les images choisies.
M.B : Dès vos débuts avec le groupe Cirrus, vous chantiez en quatre langues (arabe, français, anglais et espagnol) : comment travaillez-vous cette notion de polyphonie culturelle dans votre musique solo ?
Nawel Ben Kraiem : J’avais 19 ans à mes débuts et ma démarche était complètement instinctive avec mon premier groupe Cirrus, puis cette hybridité est devenue une démarche assumée et revendiquée. J’ai compris qu’il y avait une dimension politique à utiliser l’arabe et à la sortir de la case folklorique à laquelle l’industrie de la musique l’a longtemps cantonnée. Aujourd’hui je veille à ce que cette hybridation soit présente mais aussi fasse sens en fonction des chansons et des émotions que je veux transmettre. Ainsi certaines chansons sont entièrement en arabe, d’autres entièrement en français, et enfin certaines mêlent les deux (ou les trois!) dans une même chanson.
M.B : Votre parcours traverse la chanson, le théâtre et le cinéma : parmi ces disciplines, laquelle vous est aujourd’hui la plus proche, et pourquoi ?
Nawel Ben Kraiem : Être chanteuse est une vocation qui est arrivée dans un second temps par rapport à mon envie d’être sur scène et par rapport à ma passion pour le théâtre. Aujourd’hui « chanteuse » est pourtant ce qui me semble le plus complet pour me définir comme artiste car cela implique « d’écrire » mes textes- et l’écriture est une dimension très importante de ma créativité; mais aussi de chercher à les « interpréter » de la manière la plus juste et la plus habitée possible sur disque puis sur scène (comme au cinéma ou au théâtre). Il y a aussi un champ d’expression immense à travers l’image: la création de clips, de visuels, la scénographie d’un spectacle, ou même à travers les vêtements que l’on porte sur scène ou dans ses visuels.
M.B : Dans vos albums Navigue (2016) et Par mon nom (2018), vos chansons traversent des émotions intimes et des récits collectifs : comment choisissez-vous les sujets qui vous inspirent et d’où naît, pour vous, l’élan d’écriture ?
Nawel Ben Kraiem : En général l’élan vient d’une sensibilité ou d’une forme de lucidité vis à vis d’une histoire intime vécue ou que l’on m’a racontée. L’intime est relié au politique, car nous sommes des êtres définis par nos « coordonnées sociales » : notre genre, nos origines sociales et culturelles façonnent nos vécus.. et ce prisme intime me permet de parler de ma vision du monde et des récits collectifs en leur insufflant une émotion, une sincérité.
M.B : Vous intervenez également dans des ateliers d’écriture, notamment dans un contexte sensible comme la maison d’arrêt : quel est, selon vous, le rôle de l’artiste dans ces espaces d’échange et de partage, et sentez-vous l’impact concret de l’écriture sur les personnes détenues ?
Nawel Ben Kraiem : Effectivement mon parcours artistique est ponctué de temps de rencontres et de transmission avec des public « empêchés » ou en situation de précarité, comme c’est le cas en maison d’arrêt ou encore dans des centres d’accueil de jour pour femmes du SAMU social où j’interviens régulièrement. Je crois au pouvoir des chansons, des mots et de la musique, mais ces espaces sont des occasions d’agir de manière plus locale et plus concrète. Les participants éprouvent la force des mots et de la musique à travers la puissance et l’apaisement que peut procurer un processus créatif, et j’aime qu’ils l’explorent à travers leurs propres mots, vécus et corps et qu’ils découvrent également la joie de le partager collectivement, comme pour se relier émotionnellement et défier la solitude liée à ces situations et épreuves. J’espère leur transmettre des outils simples qui peuvent être des ressources en dehors des ateliers, car techniquement, une voix et un crayon suffisent, et peuvent être des armes précieuses dans des situations de vulnérabilité.
M.B : Quand vous passez de l’écriture à la production musicale, comment travaillez-vous le son ? Et quel rôle tenez-vous vous-même dans la production de vos morceaux ?

Nawel Ben Kraiem : J’ai un rapport assez artisanal à la musique et je travaille avant tout en « guitare-voix ». Je cherche d’abord et surtout à trouver le bon texte et la bonne mélodie, qui sont l’os de mon travail. Les arrangements et la production arrivent ensuite mais sont aussi très importants pour moi car c’est un écrin dans lequel on peut prolonger l’expression de la chanson et exprimer cette poésie et aussi cette hybridité liée à ma double culture. Mon rôle tient alors surtout au choix de l’équipe, des musiciens, des instruments, des couleurs musicales, de la personne qui va mixer. Je suis très fidèle et j’ai souvent poursuivi les collaborations fructueuses sur plusieurs albums, car j’ai le sentiment que la confiance et le fait de bien se connaître permettent d’aller plus loin et d’ouvrir de nouvelles portes à chaque nouvel album. Les musicien.nes, arrangeurs et mixeurs que je sollicite ont souvent en commun d’être des personnes sensibles et instinctives, et de comprendre et ressentir mes idées ou directives (plutôt imagées et parfois un peu abstraites!) pour les traduire en son.
M.B : Que vous chantiez ou que vous jouiez, il est toujours question de voix et de corps : comment vivez-vous cette continuité entre musique et jeu ?
Nawel Ben Kraiem : La musique est quelque chose de profondément organique pour moi, et même si le processus de studio l’est un peu moins du fait des étapes techniques que demande l’enregistrement et de la lenteur du processus, la finalité pour moi est de le défendre sur scène et de lui trouver sa vibration la plus sincère, vivante, spontanée, qui s’incarne dans ma voix et dans mon corps.
M.B : Vous avez également publié des livres, comme Le corps don (2024) : à quels moments l’écriture littéraire s’impose-t-elle à vous, et que représente-t-elle dans votre parcours artistique ?
Nawel Ben Kraiem : L’écriture est « ma chambre à moi », mon espace de solitude, il me permet de créer de A à Z sans impliquer d’autres personnes. Aussi il me rapproche de ma pensée plus que de l’émotion ou de l’énergie liée à la musique. L’écriture poétique contemporaine est également un champ merveilleux de liberté, un espace où l’on peut créer sa propre langue, son propre rythme. Mes deux expériences de publication de livres ont été aussi l’occasion de la découverte d’un milieu, le milieu littéraire, avec des rencontres d’auteurs et autrices passionnant.e.s, avec également un enjeu moins « industriel » que le milieu de la musique, ainsi qu’une façon plus intime de rencontrer le public, et le lectorat en l’occurrence.
M.B : Quels sont vos prochains projets – disques, spectacles, films ?
Nawel Ben Kraiem : Je prépare un album enregistré entre l’Algérie et la France dont la sortie est prévue pour le mois de mai 2026, et que je défendrai ensuite en tournée en 2026 et 2027. Je travaille également en parallèle à un spectacle qui porte mon texte « Le corps don » dont j’ai présenté une première étape de travail en décembre 2025 à l’Institut du Monde Arabe à Paris.
M.B : Quel est votre rêve le plus cher qui vous guide aujourd’hui, sur le plan artistique comme personnel ?
Nawel Ben Kraiem : Je rêve de voir advenir un monde plus juste et moins individualiste et ma vocation et mon arme pour faire ma part dans ce monde sont mes mots et ma voix. A l’heure de l’IA et d’un monde très digitalisé, je rêve que les moments de communion que l’on peut éprouver lors des spectacles et des concerts se multiplient. Pour ma part j’espère avoir les moyens de continuer à travailler de manière aussi sincère et en rencontrant un public de plus en plus large… Inchallah!
M.B : Je remercie chaleureusement Nawel Ben Kraiem pour cet entretien, pour ses mots justes et le souffle de liberté qui les traverse.



