Charles Juliet, l’art de la reconnaissance et du partage / Hyacinthe

Les jeudis d’Hyacinthe

Charles Juliet,

l’art de la reconnaissance et du partage

 

Charles Juliet a publié un livre remarquable, intitulé Ces mots qui nourrissent et qui apaisent[1], et pourvu d’un sous-titre « Phrases et textes relevés au cours de mes lectures », dont l’importance — mutatis mutandis — est comparable au Lexique[2] de Jean Grenier, le maître à penser de Camus qui, bien que délaissé, n’en reste pas moins remarquable et qui trouve ici naturellement sa place.

Dans cette somme, le poète, romancier, diariste et écrivain d’art livre des fragments des œuvres qui l’ont nourri et accompagné sa vie durant. Déposés les uns à côté des autres, ces corps de textes sont littéralement la nourriture qui rassasiait Charles Juliet durant les années où il se cherchait, précisément où il cherchait l’écrivain qu’il a fini par devenir. Soucieux de partager avec ses lecteurs le fruit de plusieurs années de lecture et de prise de notes, il décide de rompre ce pain béni. C’est ainsi qu’il le fait dans ce savoureux avant-propos qui tient lieu de mise en bouche : « […] Les richesses que des décennies de réflexion, de méditation, de travail, de lecture, de rencontres avaient amassées dans mes réduits, allais-je les garder pour moi ? Mais écrire, n’est-ce pas vouloir communiquer, échanger, offrir à autrui un peu de ce qu’on est, de ce qu’on a vécu ? À quoi bon tout le travail accompli s’il ne doit pas rejoindre ceux qui cherchent avidement dans les livres ce dont ils ont faim ? Dans une société comme la nôtre, tant d’êtres sont en souffrance. Pourquoi ne pas vouloir partager avec eux la nourriture que j’avais recueillie ? » (p. 12)

Ce recueil est pour ainsi dire un bréviaire où les « phrases et textes prélevés au cours [des] lectures » sont autant la matière verbale que spirituelle du recueillement. Recueillement d’autant plus audacieux qu’il est laïc, c’est-à-dire dépossédé de toute transcendance. C’est que l’essentiel est dans ce que Michaux appelait « lointain intérieur », « espace du dedans » qui contient l’énergie de tout être humain aspirant à se connaître et permettant aux autres de se connaître aussi : « En différentes circonstances, j’ai reçu les confidences d’hommes et de femmes qui ont profondément souffert d’avoir manqué de temps pour lire, écrire, être plus attentifs à leur vie intérieure. C’est à eux que j’offre en priorité ces mots dans lesquels j’ai puisé énergie et lumière. » (p. 14)

Comme ce partage de l’ « énergie » et de la « lumière » ne peut passer que par la diversité, Charles Juliet n’hésite pas à placer côte à côte Isabelle Huppert et Thérèse d’Avila, Yves Saint Laurent et KidduKrishnamurti, Ray Charles et Constantin Cavafy, NizarKabbani et L’Ecclésiaste. Dérogeant donc au principe des trop scolaires et néfastes « dictionnaires des citations », Ces mots qui nourrissent et qui apaisentest une œuvre littéraire à part entière en cela qu’elle fait défaut aux classifications, qu’elles soient thématiques, bibliographiques ou autres, en suivant un acheminement quasiment hasardeux, à la fois volontaire et involontaire. « Ces phrases et textes livrés ici en désordre, écrit Charles Juliet, je les vois comme répartis à la périphérie d’un cercle dont ils indiquent le centre. Un centre qui est aussi une source et que chacun doit découvrir en lui-même et par lui-même. » (p.13)

Et, pour filer la métaphore de la source, il s’agit donc d’une eau qui, par sa nature même, et comme dans le Taoïsme si cher à l’auteur, est à la fois compacte et mobile, calme et agitée, en somme vivante à l’image de l’existence de tout être. À ce titre, ce poème de Si Muhand (1848-1906), poète oral kabyle jeté sur les routes par la colonisation, ne peut nous laisser indifférents. Appelé en Algérie « le résistant errant », nous le soupçonnons d’avoir suscité l’admiration de Charles Juliet qui le place entre l’écrivain texan William Goyen (1915-1983) et Catherine de Sienne (1347-1380), puisque le désespoir qu’il chante, l’amour impossible et la quête infinie sont quelques-uns des axes autour desquels s’est articulée l’existence de l’auteur de L’année de l’éveil et de Lambeaux.

 

J’ai parcouru toutes les régions

Partout c’est le même sort

Le même feu brûle tous les cœurs

 

Le monde s’est effondré sur ses fondations.

Mieux vaut la mort qu’une vie

Semblable à celle-ci.

 

Après la patience vient le désespoir.

Nul n’est libre de rester chez lui.

Amère est la condition de l’exil.

Maintenant que me voilà perdu

Je pèche sciemment

Je sais la Voie… et la fuis.

 

Saints de toute station

Je vous conjure tous

Aidez-moi à revenir dans la Voie

 

Jadis je maniais la plume

J’étudiais sans répit

Et mon nom était aimé

 

Me voici maintenant

Muet et délabré

Le cœur endeuillé.

 

Mon cœur sois plus malléable

Ne fais point tant le difficile

Tu n’as personne en ta solitude. (p. 205-206)

 

 

[1] Charles Juliet, Ces mots qui nourrissent et qui apaisent (« Phrases et textes relevés au cours de mes lectures »), Paris, P.O.L, octobre 2008, 240 pages, 8 euros.

[2] Jean Grenier, Lexique, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 1981, 120 pages.

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