Entretien avec Hela Kassab / Aymen Hacen

Entretien avec Hela Kassab :

« Continuer le chemin de transmission »

Hela Kassab dirige les éditions Awtâr…

Rencontre…

Aymen Hacen. Pourriez-vous nous parler de votre maison d’édition ? N’étant pas de formation littéraire, comment avez-vous été tentée d’entrer dans une aventure pareille ?

Hela Kassab. Tout a commencé avec cette quête de l’harmonie que je retrouve enfin dans l’accord des cordes de l’existence. La finalité est une symphonie, où chacun de mes pas avance sur le chemin des jours sans hésitation, avec certitude.

J’ai alors été apprivoisée par le livre, cet instrument s’est révélé à moi comme indispensable pour harmoniser ma vie. Le porter est devenu ma passion que j’ai nommée Awtâr éditions.

« De nos jours, m’a- t-on dit, un tel projet est une folie. » Mais quelle passion serait sans folie ? Sur le chemin de l’aventure, j’ai rencontré l’Or du Temps. Depuis, nous feuilletons les pages pour apprendre plus sur les choses, pour construire des ponts afin que les traversées soient plus faciles vers la connaissance, vers l’imaginaire constructif, bref vers la création.

De la rencontre Awtâr-L’Or du temps a vu le jour : « Nous cherchons l’Or du temps ».

Effectivement nous plongeons dans l’océan des savoirs à la recherche de la perle pure. Nous célébrons toute lumière dans les nuits, chaque parole vraie, raisonnable, l’humilité, le cri pour la liberté, les émotions juvéniles, le rêve fondateur de belles réalités.

Et lorsque nous nous éloignons des rives humides, nous nous élançons vers les dunes enchanteresses. La voix du passé et ses échos emplissent notre mémoire. Et un nouveau pont est jeté entre le passé et le futur, un pont qui va de la terre vers d’autres satellites arpenté nuit et jour par des âmes jeunes qui, à leur tour, élèvent un édifice dont parleront les futures générations…

Et au bout de la traversée, la collection. (Hβη / Hébé), comme pour glorifier la créativité juvénile. Car la jeunesse est à la fois fragilité, gaîté, spontanéité́, curiosité́ et emportement, force vive.

Hébé est un espace où la bride de l’expression est lâchée aux jeunes. Aux porteurs d’avenir. Eux feront enfin la différence, feront transiter la société vers la destinée souhaitée, sans heurt ni rupture, mais avec cette générosité créative qu’ils savent si bien prodiguer. En toute liberté.

Aymen Hacen. Vous avez coédité des livres avec L’Or du temps, prestigieuse maison fondée et dirigée par feu Abderrahman Ayoub, décédé en août dernier. Qu’avez-vous appris de ces expériences et comment comptez-vous perpétuez la tradition, voire la mémoire de cette maison vouée à disparaître avec son fondateur ?

Hela Kassab. Feu Abderrahman Ayoub été mon guide dans le monde de l’édition. En le côtoyant, j’ai rapidement compris ce que c’est qu’être passionné par l’édition du livre en Tunisie et comment exceller avec la qualité des livres de L’Or du temps. J’ai aussi compris que cela ne pouvait pas être toujours un projet rentable, et qu’il faut continuer dans cette aventure, c’est simplement par passion et pour un objectif socio-culturel.

Le choix des textes a été diffèrent pour chaque étape et pratiquement chaque livre a son histoire :

Pour les 5 premiers, le choix a été fait par feu Abderrahman Ayoub, Awtâr éditions a simplement participé au financement, le suivi des coulisses de la réalisation de ces livres a commencé à m’introduire dans ce monde :

 

Transhumance sacrée

Le frère le sujet et le citoyen

Tataouine

تونس العثمانية

البلاد التونسية في العهد الروماني

    

Ce livre exceptionnel,    مدن النمل   (Cités des fourmis), de feu Abderrahman Ayoub, dont j’ai pu suivre la naissance mot à mot. Depuis la genèse de l’idée et pas à pas jusqu’aux rencontres avec les lecteurs : est un chemin d’apprentissage très important.

 

Au fil des livres et des multiples discussions, une transmission de savoir se faisait naturellement, la naissance de la première collection de Awtâr éditions par ses deux titres L’enfant de la lune de Manel Kilani,  Suis-vraiment malades ?  de Rana M’sallem.

Une deuxième collection « Masaleek » par son premier titre Selfie d’Alya Rhim

Le choix des trois textes s’est fait ensemble. Feu Abderrahman Ayoub a suivi la réalisation aux plus petits détails et nous avons réussi la coédition pendant tout le processus. C’est encore l’exercice de transmission.

Avec le livre Balad Sfax, de Lina Gargouri, l’exercice a totalement changé. Il a juste lu le manuscrit et m’a suggéré de l’étudier pour édition. Implicitement, il voulait dire : maintenant Awtâr éditions doit voler de ses propres ailes !

La collection, Balad, est dédiée à Abderrahman Ayoub, grand homme de la scène culturelle tunisienne, parti rejoindre les étoiles. Paix à son âme.

En l’honneur de sa passion pour le livre, de son implication dans sa création et de son soutien dans ses débuts, Awtâr éditions poursuivra le parcours qu’il a tracé́.

L’Or du temps ne peut pas disparaître, elle se transforme, c’est l’ADN d’Awtâr éditions et feu Abderrahman Ayoub a eu le talon de la transmission, c’est un homme qui a cru à la capitalisation du savoir.

Nous ferons de notre mieux pour veiller sur sa mémoire et continuer le chemin de transmission qu’il a initié.

Sans la confiance de son épouse Jamila Arous et de sa fille Claire Ayoub, nous ne pouvons le faire.

Une nouvelle collection se confectionne pour rééditer ses livres et leurs traductions. Le premier titre sera : Le vieil homme et la lune, écrit en français, et qui est en voie d’être traduit vers l’arabe.

Aymen Hacen. Quels sont vos projets à venir ? Avez-vous des textes en particulier à éditer, une collection, des projets ?

Hela Kassab. Deux livres pour commencer : en arabe : إطلالة على التاريخ, soit Panorama sur l’histoire, ainsi que, en français, Un bref résumé de l’histoire humaine, écrit par deux jeunes, Adel et Ali.

De même, nous lançons une nouvelle collection qui s’appellera « Noun ».

Aymen Hacen. Que pensez-vous du monde du livre en Tunisie ?

Hela Kassab. Selon ma jeune expérience dans le monde du livre, c’est un sujet qui doit être pris avec profondeur et sérieux, si on veut que les livres édités en Tunisie soient des best-sellers mondiaux.

Je suggère qu’on commence par une étape, celle qui consiste à instaurer les métiers du livre dans nos cycles de formation professionnels et universitaires.

Aymen Hacen. Comptez-vous vous ouvrir sur d’autres espaces, horizons, pays ?

Hela Kassab. éditions essayerait de s’ouvrir dans un premier temps sur d’autres pays par la création d’une nouvelle collection « Nakel ».

Nous traduirons quelques manuscrits destinés à la jeunesse afin de leur faire découvrir des littératures d’autres horizons.

Notre premier titre en cours d’impression est traduit de l’allemand à l’arabe.

Aymen Hacen. Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul des textes que vous avez publiés devait être traduit dans d’autres langues, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?

Hela Kassab. Si je dois recommencer, alors ce sera tout !

Vous voulez dire tout le chemin de ma vie, ici… Je crois que je referai les mêmes choix, je ne serais celle que je suis si je n’ai pas vécu ce que j’ai vécu, mes erreurs et mes imperfections m’ont été d’un grand apprentissage et continuent à l’être. Je voudrais faire les mêmes rencontres, la vie m’a permis de croiser des êtres humains, d’aimer, de rêver, de pleurer, de partager.

Édith piaf a déjà chanté ma réponse : « Non, rien de rien, /Non, je ne regrette rien… »

Peut-être ferais-je l’effort d’être plus dans le silence et de prendre soin de ma santé.

Si je devais incarner ou me réincarner en un mot, ce sera Espoir.

En un arbre, l’olivier.

En un animal, le papillon

Enfin, si un seul des textes que j’ai publiés devait être traduit dans d’autres langues, alors je dirais ceci, en guise de réponse à ma manière : je voudrais traduire tous les textes qu’Awtâr éditions a publiés et publiera en alphabet Braille.

Et si on me demande pourquoi ? C’est pour que nos textes dépassent les limites habituelles. Du mot écrit au mot senti par les mains. On voudrait que nos textes au format plat, imprimés à l’encre, prennent du volume avec les embaucheuses.

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