Entretien avec Jean-Christophe Bailly / Aymen Hacen

Entretien avec Jean-Christophe Bailly : 

« Ça continue de travailler »

Né en 1949, docteur en philosophie, Jean-Christophe Bailly enseigne l’histoire de la formation du paysage à l’École nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois, où il dirige Les Cahiers de l’École de Blois. Poète, dramaturge, historien de l’aret écrivain, il est l’auteur d’une œuvre monumentale entre essais, récits, histoire de l’art, pièces de théâtre et publications collectives.

 

Rencontre.

 

 Aymen Hacen. À vrai dire, c’est l’une des rares fois où je m’exprime ainsi à la première personne. C’est lors d’un bref et néanmoins intense séjour à Brioude, en Auvergne, en novembre 2012, que j’ai découvert votre ouvrage Le Dépaysement. Voyages en France, qui a reçu le Prix Décembre en 2011. Dès les premières lignes de l’introduction, j’ai été saisi par la justesse de votre propos, d’autant plus que c’est ce que l’étranger que j’étais – que je suis toujours – cherche en France : « Le sujet de ce livre est la France. Le but est de comprendre ce que ce mot désigne aujourd’hui et s’il est juste qu’il désigne quelque chose qui par définition n’existerait pas ailleurs, du moins pas ainsi, pas de cette façon-là. Mon idée fut que pour s’approcher de cette pelote de signes enchevêtrés mais souvent divergents formée par la géographie et l’histoire, par les paysages et les gens, le plus simple était d’aller voir sur place, autrement dit de visiter ou revisiter le pays. »

De quelle méthode ou technique d’écriture et de pensée pouvons-nous parler ? Pourriez-vous nous raconter la genèse de cet ouvrage ?

 

Jean-Christophe Bailly. Le Dépaysement est sans doute de tous mes livres celui dont la genèse est la plus longue : entre les premières intuitions et le temps de l’écriture ce sont bien vingt années qui se sont écoulées. Dès que l’idée s’est resserrée, j’ai commencé à dresser une liste de lieux qui me semblaient pouvoir susciter des développements aptes à la resserrer encore, tout en la déployant sur une étendue de territoire de plus en plus grande. Mais cette liste a constamment évolué et l’écriture de certains chapitres, indexée sur les voyages que je faisais, en a provoqué d’autres. J’ai donc dû aussi laisser tomber plus d’un lieu, et s’il va de soi que le livre aurait pu être plus long ou plus exhaustif, j’ai ressenti qu’à un certain moment il avait en quelque sorte fait le plein et devait s’arrêter, c’était une question de format.

 Aymen Hacen. « Références et remerciements », qui clôture Le Dépaysement. Voyages en France, peut être lu comme un chapitre à part entière. Nous retenons des noms d’amis disparus, le poète et photographe Denis Roche à propos du film de Minnelli, Brigadoon, et Philippe Lacoue-Labarthe au sujet de Pascal. Écrivez-vous avec ou à partir d’amis morts ou disparus ?

Jean-Christophe Bailly. Au moment où j’écrivais le livre Denis Roche était encore en vie et donc envers lui il s’agissait plutôt d’un clin d’œil. Mais de toute façon les amis morts continuent de vivre en moi, par les souvenirs et par leurs propos ou leurs œuvres. Ils sont là, ils sont dans ma tête. Mais écrire avec eux ou sur eux est une pratique spécifique, et une voie parfois étroite. Je l’ai en effet empruntée en ce qui concerne Philipe Lacoue-Labarthe ou, plus récemment, Jean-Luc Nancy. Et aussi d’ailleurs Denis Roche. Mais la sensation d’un entretien interrompu, qu’on ne peut pas vraiment poursuivre, est alors malgré tout celle qui domine.

Aymen Hacen. L’objet initial de notre entretien est L’apostrophe muette. Essai sur les portraits de Fayoum, en vue d’une traduction en arabe. Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce livre ?

Jean-Christophe Bailly. Au début j’avais seulement été frappé par l’intensité avec laquelle les portraits du Fayoum donnaient corps à toute une série d’interrogations que l’on a nécessairement, que l’on s’occupe ou non d’art ou d’histoire de l’art. Leur présence, leur insistance, ce qu’ils disent de la mort, et le fait qu’ils le disent à la vie, avec leurs yeux ouverts, si longtemps après. Mais c’est en voyant le linceul du musée Pouchkine à Moscou, avec toute la dramaturgie funéraire de l’Égypte ancienne encadrant ce visage découpé qu’on pouvait remplacer par n’importe quel autre que j’ai eu l’intuition de ce prodigieux collage civilisationnel que proposent les portraits. Je me suis alors mis à travailler pour essayer de le comprendre et pour répondre du mieux que je pouvais à l’énigme de ces visages, laquelle demeure d’ailleurs quelle que soit la familiarité que l’on peut avoir avec eux. Quoiqu’on fasse ou qu’on dise, ils sont saufs.

 Aymen Hacen. Vous employez des formules et des expressions qui ne nous laissent pas indifférents, à l’instar de « statut culturel indécis », « oscillation peu harmonieuse entre une popularité croissante et des connaissances souvent vagues », « les portraits de Fayoum se présentent littéralement comme une population », ou encore « le visage est la porte ». Comment avez-vous procédé pour accompagner, commenter, faire parler ces portraits ?

Jean-Christophe Bailly. Je n’ai pas d’autre méthode que celle qui consiste à essayer de maintenir vierge le seuil qui est entre nous et ce que nous regardons. C’est bien sûr presque impossible : si le visage est une porte, il se trouve que sur le seuil de cette porte ne cessent d’être entreposés des paquets et des paquets de savoir sur lesquels viennent se greffer quantité d’intentions, d’intuitions, de connexions. Ces paquets, c’est bien de les ouvrir, mais ensuite il faut désencombrer le seuil et revenir à la leçon muette des visages, à ce que j’ai tenté de caractériser en donnant au livre ce titre qui n’a rien de savant, qui est au contraire purement descriptif : l’apostrophe muette.

 Aymen Hacen. Avec la disparition de Jean-Luc Nancy, la philosophie française perd l’une de ses figures les plus exigeantes. Que reste-t-il aujourd’hui de celle-ci, au moment où, sans les nommer, beaucoup s’autoproclament philosophes, alors qu’ils ne font que répéter, souvent mal, des modèles, des écoles ou des traditions ?

Jean-Christophe Bailly. Je remarque que dès qu’un grand penseur meurt, on s’empresse, les journalistes en premier, de dire qu’il était le dernier et qu’avec lui quelque chose disparaît. Sans doute est-ce un vœu inconscient : que la pensée disparaisse ! Or c’est justement le contraire qui a été voulu, et pensé, par exemple par Jean-Luc Nancy : ce qu’il voyait c’est que ça n’a pas de fin, ce qu’il voulait, c’est qu’on le sache et qu’on se le dise. Or quand je vois l’énorme quantité de réactions que, dans le monde de la pensée, la mort de Jean-Luc Nancy a suscitée, je suis un peu rassuré : que ce soit sur le sens, sur la communauté, ou sur ce qu’il a pointé avec le « singulier pluriel », ça continue de travailler, non pas secrètement mais loin, c’est vrai, de cette philosophie de moralistes et de conseillers du prince qui tend sans cesse à se substituer au travail régulier et violent du penser par soi-même.

 Aymen Hacen. Vous êtes un fondateur de revues. D’où provient chez vous cette volonté de conjuguer les voix, les pensées, les œuvres et les expériences ?

Jean-Christophe Bailly. Des revues je n’en ai créé que deux, et il y a longtemps, et seule Aléa, dans les années 80 a vraiment été au rendez-vous. Ensuite j’ai dirigé la revue de l’école de paysagistes où je travaillais à Blois, ce qui est un peu différent. Mais dans tous les cas (et le travail d’édition, au sens anglais d’editor, de directeur de collection, est de même provenance), il s’agit d’interroger la possible mise en commun de ce fameux penser par soi-même. La source de cette volonté d’effectivité collective se situe pour moi dans les parages du romantisme allemand, sans aucun doute.

 Aymen Hacen. Vous avez pratiqué plusieurs genres littéraires. Comment écrivez-vous ? Qu’est-ce qui vous met dans un genre et pas dans un autre ?

Jean-Christophe Bailly. En fait, le genre que je pratique le plus, et le plus spontanément, est la notation. Or ce qui vient comme notation, longue ou brève et même très brève, n’appartient pas à un genre en propre : dans certains cas cela se rapproche du poème, dans d’autres de l’aphorisme ou de la narration, dans d’autres encore c’est déjà clairement en route vers l’essai. Mais ce que j’aimerais, c’est de pouvoir emprunter un chemin où aucune de ces possibilités pourtant distinctes ne se perdrait en route. Et cette forme, dont on peut sans doute trouver des traces ou plutôt des prémices dans ce que j’ai écrit, je ne l’ai pas encore vraiment trouvée.

 Aymen Hacen. Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Nous avons certes l’ambition de traduire L’apostrophe muette. Essai sur les portraits de Fayoum, mais quel autre texte choisiriez-vous et pourquoi ?

Jean-Christophe Bailly. Il y a là plusieurs questions.

À la première je ne sais pas quoi répondre – disons que je prendrais le chemin qui retarde le plus longtemps la nécessité de choisir.

Pour les réincarnations, c’est comme un jeu. Se réincarner en un mot n’est pas très pensable puisque les mots, par définition, n’ont pas de chair, ce n’est pas leur monde. Mais un arbre ? Celui qui se cache dans la forêt. Mais un animal ? Le lynx, forcément.

Un autre livre que L’Apostrophe muette ? Cela dépend aussi de la langue d’accueil. Mais disons, aussi parce que c’est un livre bref, Naissance de la phrase.

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