Hortense Raynal : une poésie à hauteur de terre

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Avec Botte de foin, Abandons, Bouche-Fumier et Ruralités, Hortense Raynal impose une voix organique et non anthropocentrée, ancrée dans la mémoire paysanne.

Petite mise en lumière – Hortense Raynal

par Christophe Condello

La poésie d’Hortense Raynal s’écrit au plus près de la terre, là où le corps pense avant les idées. Elle engage une langue nue, parfois heurtée, qui ne cherche ni le décor ni la consolation, mais l’impact juste de ce qui a lieu : travailler, aimer, habiter, survivre. Le monde rural n’y est jamais folklorique ; il est lieu de formation, de mémoire vive, de gestes transmis et de fractures intimes. Chez elle, la terre, les bêtes, les outils, les voix et les paysages deviennent des organes de perception. La poésie est alors un biotope : elle capte, elle enregistre, elle transmet, et dans un monde à sec, elle épand encore quelque chose de fertile.

ELLE L’A DIT FAUT

ça prend par la nuque le nœud,
pas un décor. c’est l’existence
même. imprimé en face des yeux
sur les murs qui mentent pas.

le lapin assommé, la mort
plus le souffle, fini.
responsable paysanne.

après ça c’est repos forcément
table en pierre qui rape et racle
la peau des doigts.

c’est devant soi la poule égorgée
c’est le brochet suspendu c’est pas
d’air c’est fini c’est octobre c’est
humide c’est trois
heures comme ça.

sans le vouloir vraiment c’est
courir vers la mort.

i a qu’a acabar com’aquò n’en parlarà pus

elle l’a dit faut,
faux, en finir,
c’est fini.

acabar le verbe
pas en français dans les souvenirs
acabat en oc.

Dans le cerveau, de cette mort
à la ferme, le tampon.

Que crament
les bottes de foin. (n’I a pro, y’en a assez

Botte de foin, Cambourakis, 2026.

Donc premier refuge et puis
y a les suivants
mais le premier mot après un silence
est mon préféré
ou bien le chemin sous l’arche en pierre
de quoi voir de chaque côté
en pente élan
gamine dévalant dévalant
son avenir en face
dévalant dévalant vers la suite de la journée ;
vers de grands yeux d’amour

Abandons, La Crypte, 2025.

Notre terreau, fait de nos ouvertures
la maison peut être comme un bulbe.

les ressources qui font qu’aujourd’hui je tiens debout ok je
les ai trouvées à l’école je ne peux pas dire que c’est faux mais
aussi trouvées sur le tracteur dans les bois en ramassant
les champignons sur les bords des monotraces en cueillant
les mûres sur les bords des nationales
aussi trouvées dans les gestes francs du désherbage
les ongles pleins de terre et l’odeur du fumier
répandu sur l’òrt.

ce que j’y ai appris ça ne se touche pas,
ça ne se voit pas,
c’est là.

et je pense à ma maison-source loin de la maison fermée
qui jaillit-dehors, qui épand son fertile fumier,
quand le monde est à sec

Bouche-fumier, Cambourakis, 2024 (Poche 2025).

Intense vie végétale, les oreilles.
a boca de sac
celles gares qui
prennent tout ce que les landes ont à dire
(aucun arbre pour braver le vent)

tout un monde ça s’anime
si tu te tends-épingle
là où d’autres-enveloppes
oreilles non préparées
se ferment-saccades.

sourdes, inertes,
une vanité de cheminée.

j’ai parlé aux vibrations cerceaux de blés,
elles se sont inscrites en moi.

j’ai un biotope microscopique coincé au coin de
l’œil,
à te donner, mon ami.

pour nous, nos yeux, et nos marécages.
mes oreilles, deux versants d’une vallée bavarde.

Nous sommes des marécages, Maelstrom, 2023.

Je ne saurais comment vous dire ce qu’est la vie en ce
moment

Est-ce l’avant est-ce l’après est-ce le blanc est-ce le vent
Est-ce la mer est-ce la neige
Et ce qui était il y a un an
?

C’est pour ça que dans les collines je laisse aller ma voix
devant
mes jambes courent mes yeux divaguent
la vie c’est aussi ces
vagues

La vie c’est aussi ce son
aussi ce sont
les abris qui feulent
où j’ai caché
tous mes jouets
d’avant, d’avant

et ce moment qui désespère
et ce moment qui demeure

Je ne saurais comment vous dire ce qu’est la vie en ce
moment

Est-ce dans la bouche l’odeur de vin de noix
Est-ce que ma nuque se repose encore dans le bartas
Si ce n’est l’amour qui subsiste dans leur salon ou plutôt
dans leur salle à manger
pas de salon chez eux
c’est bourgeois
une salle à manger sans salon
ça c’est paysan

Je ne saurais comment vous dire ce qu’est la vie en ce
moment
car je ne saurais être dans l’aujourd’hui de la ville que
mon corps traverse
je suis là-bas ou plutôt ici c’est mon ici

La vie c’est aussi ici

Ruralités, Les Carnets du dessert de Lune, 2026.

 

La poétesse

 

Hortense Raynal est écrivaine et performeuse. Née en 1993, elle vit près de Marseille. Elle est l’autrice de quatre livres de poésie, Ruralités, (Carnets du Dessert de Lune, 2021), Prix du Premier recueil de la Fondation Labbé, Nous sommes des marécages (Maelström, 2023), Sélection Prix CoPo et Ganzo Révélation 2024, et Bouche-Fumier, (Cambourakis, 2024, poche 2025), sélection Prix SGDL de Poésie et Abandons (La Crypte, 2025). Elle fait partie des poètes et poétesses qui comptent dans le paysage contemporain, son œuvre est saluée par la critique. Elle est diplômée de l’ENS Ulm. Son travail d’écriture s’intéresse entre autres à une vision non anthropocentrée du paysage, à la mémoire du monde paysan, l’enfance et la filiation, la parole, le taire, et la mort dans une langue organique et physique. Dans son travail performatif, sa voix est un instrument de musique et le rythme restitue la colonne vertébrale de son texte.

Christophe Condello est poète, blogueur (Christophe Condello | « Les arbres sont des êtres qui rêvent » Aristote), chroniqueur et directeur littéraire de la collection Magma Poésie chez Pierre Turcotte Éditeur.

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Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.