Hommage à Jean-Marie Gleize, disparu en mars 2026. Le souvenir d’un maître exigeant, pour qui écrire était à la fois un défi et une façon d’être libre.
Disparu le 12 mars dernier, aujourd’hui, jeudi 2 avril 2026, Jean-Marie Gleize aurait eu 80 ans
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Il est des maîtres dont on ne fait jamais tout à fait le deuil, parce qu’ils n’ont cessé, de leur vivant même, de déplacer les lignes, d’introduire du trouble dans les fidélités, et de faire de la relation pédagogique un espace instable, presque expérimental. Jean-Marie Gleize était de ceux-là. Sa disparition, le 12 mars 2026, quelques jours avant ce qui aurait dû être son quatre-vingtième anniversaire, laisse moins un vide qu’un chantier ouvert — selon l’un de ses mots les plus justes —, un chantier que nous habitons désormais sans lui, mais avec ce qu’il nous a appris à voir, à lire, à défaire.
Je l’ai connu à l’ENS-LSH de Lyon, d’abord à l’occasion de mon premier séjour dans les murs de l’École, en mars 2004, et il m’avait à vrai dire accueilli à bras ouverts en m’offrant Néon, actes et légendes, qui venait de paraître au Seuil, dans la collection « Fiction et Cie », dirigée par Denis Roche que j’ai également rencontré à l’occasion de l’exposition qui lui était consacrée, « L’un écrit, l’autre photographie ».
Ensuite, de manière prolongée, entre 2005 et 2008, pour un mastère 2 et une thèse de doctorat. J’étais alors un jeune chercheur venu de Tunisie, porté par une énergie lyrique, peut-être excessive, certainement indocile. Lui, théoricien de la littéralité, défenseur d’une « prose en prose », d’une poésie débarrassée de ses séductions anciennes, incarnait à mes yeux une forme de rigueur presque ascétique. Tout, en apparence, nous opposait. Et pourtant, il accepta de diriger mes travaux. Ce fut là, déjà, un premier geste gleizien : accueillir la contradiction, non pour la résoudre, mais pour la travailler.
Nos relations furent, comme il se doit, paradoxales. Il y eut de l’affection, indéniablement, mais aussi des moments de résistance, voire de rejet. Je publiais alors dans Le Nouveau Recueil, la revue de Jean-Michel Maulpoix, figure que l’on disait — non sans simplification — à l’opposé des positions de Gleize. Je n’ignore pas ce que ce choix pouvait avoir de provocateur. Mais jamais il ne me demanda de renoncer à cette part de moi-même. Il ne cherchait pas à former des disciples ; il préférait, me semble-t-il, exposer chacun à ses propres contradictions. En cela, il fut un véritable maître : non celui qui modèle, mais celui qui met à l’épreuve.
Je comprends aujourd’hui que ce qu’il appelait « littéralité » n’était pas une doctrine figée, mais une exigence éthique. Aller vers « la réalité sans double », refuser les facilités de l’image, du chant, du pathos — ce n’était pas abolir la poésie, mais la soumettre à une sorte d’ascèse critique. À l’époque, moi qui croyais encore à une certaine ivresse du langage, je résistais. (D’ailleurs cela continue toujours.) Je ne reniais pas mes élans lyriques. Mais sous son regard, ils devenaient autre chose : moins des évidences que des problèmes.
Il y avait chez lui une manière singulière d’habiter les tensions. Il pouvait théoriser la fin de la poésie tout en continuant à écrire, à publier, à animer une revue comme Nioques, lieu d’expérimentation radicale où se jouait précisément ce « contre-chant » qu’il appelait de ses vœux. J’ai eu, moi aussi, le privilège d’en parler, dans un article qui fit la une de La Presse de Tunisie, un certain lundi 12 février 2007. Article qui émut Jean-Marie Gleize — J.M.G pour les intimes — car cela lui rappelait ses années de jeune enseignant en Tunisie, au début des années 70.

Oui, la Tunisie comptait pour lui, dont il gardait une mémoire affective, peut-être même une forme de fidélité silencieuse. Celle-ci trouva un écho dans l’un de ses plus beaux textes, Léman, paru en 1990, où le lecteur avisé reconnaîtra le Lac de Tunis. Entre nous, tout cela créait une complicité souterraine. Je n’étais pas seulement un étudiant ; j’étais aussi, à ma manière, le relais d’un paysage qu’il avait connu, d’une histoire qui continuait en moi. Cette dimension, rarement dite, n’en était pas moins essentielle.

Ce qui me frappe, avec le recul, c’est la générosité discrète de son engagement. Rien d’ostentatoire, rien de spectaculaire. Mais une présence constante, attentive, exigeante. Il lisait. Il annotait. Il questionnait. Et surtout, il laissait place. Dans un monde académique souvent tenté par la normalisation, il maintenait ouvert un espace où l’écriture — critique ou poétique — pouvait encore être une aventure.
Sa pensée, telle que je la relis aujourd’hui, n’a rien perdu de sa force. Lorsqu’il affirmait que le poème est un « chantier », il ne proposait pas une métaphore commode, mais une véritable méthode. Écrire, lire, enseigner : autant de gestes inachevés, à reprendre sans cesse. Il ne s’agissait pas de produire des œuvres closes, mais d’entrer dans des processus, d’accepter l’instabilité, le mouvement, l’inconfort même.
C’est peut-être cela que je lui dois le plus : une certaine manière de ne pas me satisfaire. De ne pas céder à la facilité des identités fixes — poète, critique, traducteur — mais de circuler entre ces positions, en sachant qu’aucune ne suffit, ne me satisfait. Il m’a appris, sans le dire explicitement, que la littérature n’est pas un territoire, encore moins un domaine, mais une tension.
Aujourd’hui, alors qu’il n’est plus, je mesure à quel point cette tension demeure vivante. Elle traverse mes propres écrits, mes traductions, mon enseignement. Elle est devenue, en quelque sorte, une part de mon héritage, ou dois-je dire de son héritage ? Non, il ne s’agit pas d’un héritage paisible, mais plutôt inquiet, exigeant, fidèle à ce qu’il fut.
Mon cher J.M.G, toi (oui, puisque tu imposais le tutoiement comme d’autres le vouvoiement) qui refusais les consolations faciles, permets-moi pourtant ce mot simple : merci.
Merci pour cette direction de recherche improbable, pour cette confiance accordée malgré les divergences, pour cette rigueur qui n’excluait pas la bienveillance.
Merci d’avoir accepté que le jeune rebelle que j’étais ne renonce ni à ses excès ni à ses fidélités, mais apprenne à les penser.
Tu as écrit que « quelque chose continue ». Aujourd’hui, c’est à nous de faire en sorte que cela continue, autrement, certes sans toi, mais avec ce que tu as rendu possible. Ton œuvre reste un chantier. Et moi j’y travaille encore.



