Poésie de la chair, du sacré et des abîmes, Ci-gît l’éclair de Simon-Gabriel Bonnot témoigne d’une obsession peu commune : trouver une langue assez forte pour dire ce qui échappe au langage.
Ci-gît l’éclair de Simon-Gabriel Bonnot
Par Grégory Rateau
Quand les mots ne suffisent plus
Il y en a qui écrivent des poèmes quand ils ont le temps. Simon-Gabriel Bonnot, lui, semble n’avoir plus de temps pour autre chose. Il s’y consacre depuis l’âge de quinze ans, publie, écrit, enseigne, recommence. Il vit retiré, à l’écart du vacarme, comme s’il avait compris avant les autres que le monde parle beaucoup trop pour ne plus rien dire. Alors il s’obstine. Il cherche.
Ci-gît l’éclair porte bien son titre : quelque chose vient de frapper, mais l’éclair est déjà passé. Reste la lumière, la brûlure, les débris. Le recueil avance entre terre et ciel, animaux et disparitions, désir et mutisme. Bonnot regarde les choses les plus simples avec une inquiétude métaphysique qui ne leur laisse aucun repos. Une oie devient menace, un chien devient frère d’angoisse, un arbre une créature condamnée à durer. « Les arbres ne font que passer », écrit-il, avant de les voir « tenir à la terre / comme les gisants au sommeil / où notre deuil les coucha ».
Il y a chez Bonnot quelque chose de la grande poésie visionnaire : les paysages deviennent des états d’âme, les animaux des figures métaphysiques, les choses ordinaires des portes ouvertes sur l’invisible. Chez lui, le sacré affleure partout, mais sans jamais se laisser enfermer dans une croyance. La sensualité se mêle à la chair souffrante, le désir aux visions funèbres. Les images ne cherchent pas la joliesse. Elles cognent. « Je suis ce chien qui vient / du fond des limbes / pour humer en grognant / les empreintes de Dieu / dans la terre d’un labour. » Le poète n’explique rien. Il renifle, fouille, poursuit des traces. Dieu, s’il existe encore, se trouvera dans la boue, les ruines et les viscères.
Par moments, Bonnot frôle l’excès, mais c’est aussi son risque et sa nécessité. Il fait sauter les frontières entre le corps et le cosmos, l’érotisme et le sacré, la naissance et la disparition : « Autour d’eux se répandent / Des laves amniotiques… » Tout devient alors matière à métamorphose.
Et puis reste le langage, dont le poète voudrait pourtant s’affranchir. Le dernier mouvement du recueil pousse cette contradiction jusqu’au bout : « j’inventerai quelque chose / qui ne soit pas du langage. / Comme du vent, / de la lumière. » Écrire jusqu’à l’endroit où les mots deviennent insuffisants : c’est peut-être là que Bonnot engage le plus profondément sa poésie. Il ne cherche pas à embellir l’existence. Il veut lui arracher encore quelques vérités avant de retourner au silence.
J’ai des mots
et des drames
dans ma besace
près de mon cœur
contre mes tripes
ça bat et ça saigne
ça veut sortir
je dois les retenir
de s’échapper
c’est comme un sac
plein d’étourneaux
qui voudraient
trouver le ciel
je traverse des chemins
bordés de peupliers
le rythme de mon pas
fixé sur mon regard
Ci-gît l’éclair, Simon-Gabriel Bonnot, 2026, Unicité




