Search
Generic filters
Exact matches only
Filter by Custom Post Type

Souffle inédit


Tagore : l’universel à portée de main / Par Hyacinthe

Tagore : l’universel à portée de main / Par Hyacinthe

L’ombre de la nuit Poésie, vie à l’infini       Cela fait plus d’un an que j’ai les Œuvres de Tagore à portée de main. Un volume paru dans la collection «Quarto», chez Gallimard, soit 1632 pages rehaussées de 122 documents qui donnent raison à la formule de Pascal : «Tous les malheurs des

L’ombre de la nuit

Poésie, vie à l’infini

 

 

 

Cela fait plus d’un an que j’ai les Œuvres de Tagore à portée de main. Un volume paru dans la collection «Quarto», chez Gallimard, soit 1632 pages rehaussées de 122 documents qui donnent raison à la formule de Pascal : «Tous les malheurs des hommes viennent de ce qu’ils ne savent pas se tenir en repos dans leur chambre.»

C’était pendant le confinement, le premier du nom, et rien n’allait vraiment. Les mois précédents le printemps 2020 − qui a vu paraître le volume en question et par là même s’annuler tant d’activités littéraires et autres (économiques, pour ne pas les citer !), à l’instar du Salon du livre de Paris, à l’occasion duquel beaucoup d’éditeurs affairés se sont donné le mot pour éditer ou rééditer la littérature indienne à l’honneur en 2020 −, étaient placés sous le signe de la haine, de la violence, des mensonges et de la calomnie. Autant dire que, d’une façon ou d’une autre, il fallait quelque chose de fort, de corsé, de singulier, pour tout à la fois avaler la pilule, crever l’abcès et sortir la tête de l’eau.

Comme s’il fallait l’arrivée de ce gros volume et de ce nom plus beau qu’imprononçable : Rabindranath Tagore, qui a vécu entre 1861 et 1941, et qui, entre autres distinctions, a reçu le prix Nobel de littérature en 1913. Ainsi, outre le remarquable travail d’édition de Fabien Chartier, aux côtés duquel il faut saluer Saraju Gita Banerjee, l’éditrice de Tagore dans la collection «Connaissance de l’Orient», c’est l’œuvre en soi du poète, penseur et peintre qui sont la manifestation de la vie, d’une énergie vitale, d’un Humanisme universel.

Pour dissiper tout malentendu sur le prénom du poète, il nous faut dire que, si difficile à prononcer pour nous autres Occidentaux, il porte une lumière et une énergie orientales signifiant «Seigneur du soleil». Or cet aspect seigneurial n’écrase pas l’autre. Loin de là, il le cultive, le met en valeur, au point de révéler «la religion de l’Homme».

À ce titre, un texte, entre prose et poésie, extrait de La Religion de l’homme, nous révèle aussi bien la puissance que la beauté de Rabindranath Tagore :

«J’éprouvai la sensation que j’avais trouvé enfin ma religion ; la religion de l’Homme, dans laquelle l’infini devient défini dans l’humanité et s’identifia avec moi en sollicitant mon amour et ma coopération. Cette idée, qui m’éclaira, trouva plus tard son expression dans quelques-uns de mes poèmes adressés à ce que j’ai appelé Jivan-devata, le Seigneur de ma Vie. Tout à fait conscient de ma maladresse à manier une langue étrangère, j’en donne, avec quelque hésitation, une traduction, persuadé qu’un témoignage sur moi-même, fourni par la poésie révélatrice, aurait plus d’autorité que des réponses extorquées délibérément d’un questionnaire.

Toi qui l’Esprit le plus profond de mon être, es-tu satisfait ?

Seigneur de ma Vie ?

Car je t’ai donné ma coupe

Remplie de toutes les douleurs et de tous les délices

Que les raisins broyés de mon cœur ont rendues.

J’ai tissé dans un rythme de couleurs et de chants la couverture pour ton lit,

Et avec l’or fondu de mes désirs

J’ai façonné des jouets pour tes heures fugitives […]

 

Est-ce que mes jours sont à leur déclin,

Seigneur de ma Vie,

Pendant que mes bras autour de toi s’amollissent,

Mes baisers perdent-ils leur loyauté ?

Alors, mets fin au rendez-vous de ce jour languissant.

Renouvelle en moi le passé dans de douces formes de délices ;

Et laisse l’hymen venir une fois encore

Dans une nouvelle cérémonie de vie.

Vous comprendrez par ces vers combien, inconsciemment, j’avais cheminé vers la réalisation qui m’est venue, par hasard, un jour désœuvré de juillet, alors que les nuages du matin s’amoncelaient à l’horizon oriental, qu’une ombre caressante s’étendait sur les branches tremblantes des bambous, pendant qu’un groupe de joyeux gamins villageois traînaient bruyamment sur la rive un vieux bateau de pêche ; et je ne peux dire comment, à ce moment-là, une succession inattendue de pensées traversèrent mon esprit comme une étrange caravane, apportant la richesse d’un royaume inconnu.» (Œuvres, p. 1363-1365.)

Ne cessant de lire et de relire ce passage qui m’avait ému jusqu’aux larmes, j’en mesure encore aujourd’hui le poids, la force, la beauté. Ainsi recopiés, les mots de Rabindranath Tagore chantent, enchantent, enfantent. Ils sont, pour ainsi dire, l’expression de l’immensité d’un homme aussi singulier que pluriel, peut-être pluriel du fait même de sa singularité. De ce point de vue, nous comprenons l’intérêt que lui ont voué de grands poètes et écrivains dont Romain Rolland, William Butler Yeats et André Gide, pour ne citer que ceux-là.

Cette beauté, le volume des Œuvres de Tagore en regorge. C’est à lire d’un bout à l’autre, et le lecteur méthodique déplorera très vite l’absence des deux volumes de Souvenirs et Souvenirs d’enfance, même s’il y est beaucoup question dans «Vie & œuvre», la biobibliographie illustrée qui succède à la préface. Cela dit, certains pourront ouvrir le volume à leur guise et, comme des oiseaux ou des papillons, trouver leur bonheur, chaque page, chaque texte étant l’incarnation, l’illustration et l’édification de l’Homme dans son universalité, à l’instar de ce poème intitulé «Le coucher de soleil du siècle», daté de 1924 :

«Le dernier soleil du siècle se couche parmi les nuages rouges de sang de l’Occident et dans le tourbillon de la haine.

La passion toute nue de l’amour égoïste des Nations, en son ivre délire de cupidité, danse au cliquetis de l’acier et aux poèmes hurlant la vengeance. […]

N’ayez pas honte, mes frères, de vous dresser devant les fiers et les puissants.

En votre blanche robe de simplicité.

Que votre couronne soit d’humilité, votre liberté, la liberté de l’âme.

Édifiez quotidiennement le trône de Dieu sur la vaste nudité de votre pauvreté.

Et sachez que ce qui est formidable n’est pas grand et que l’orgueil n’est pas éternel.»

Voilà qui est dit de la plus belle des manières. Sans doute bientôt les accusateurs seront-ils accusés et les calomniateurs jugés. Peut-être Justice sera-t-elle faite… Ce qui est en revanche sûr, c’est que la voix de Rabindranath Tagore, pareille à l’ambroisie, nourrit les hommes en leur offrant l’universel à portée de main.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

* Rabindranath Tagore, Œuvres, traduction de l’anglais et du bengali par un collectif de traducteurs, édition de Fabien Chartier, préface de Saraju Gita Banerjee et Fabien Chartier, Paris, Gallimard, collection «Quarto», paru le 27 février 2020, 1632 pages, 122 documents, 31 euros.

 

 

Photo de couverture : Tagore et Gandhi en 1940.

1 Commentaire
Souffle Inédit
ADMINISTRATOR
PROFILE

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked with *

1 Commentaire

  • Enza Palamara
    11 mars 2021, 18 h 19 min

    Merci cher Aymen pour cette si belle présentation qui va directement à l’essentiel d’une oeuvre qui m’est si chère
    .Rabindranah Tagore avait illuminé mon adolescence Et je suis heureuse de retrouver dans ton texte très personnel ce souffle juvénile.
    Si sainte est la Poésie!

    Répondre