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Souffle inédit


Pour en finir avec l’illisible, cet autre problème français / Hyacinthe

Pour en finir avec l’illisible, cet autre problème français / Hyacinthe

L’ombre de la nuit Poésie, vie à l’infini     Ce ne sont pas les attaques qui nous feront reculer. Loin de là. Nous sommes des lecteurs invétérés et notre sens critique ne cesse de s’amplifier quand nos détracteurs révèlent leur indigence. C’est que nous ne sommes ni dans l’allégeance aveugle, ni dans la haine

L’ombre de la nuit

Poésie, vie à l’infini

 

 

Ce ne sont pas les attaques qui nous feront reculer. Loin de là. Nous sommes des lecteurs invétérés et notre sens critique ne cesse de s’amplifier quand nos détracteurs révèlent leur indigence. C’est que nous ne sommes ni dans l’allégeance aveugle, ni dans la haine belliqueuse. Nous ne sommes ni de droite ni catholiques. Loin s’en faut. Nous nous exprimons en toute liberté. À la lumière des textes lus, partant de notre savoir et de nos recherches qui sont, elles, réelles, palpables, vivantes.

 

Ainsi, le livre de Michel Surya : À plus forte raison Maurice Blanchot, 1940-1944, suivi de deux lettres de Jean-Luc Nancy, paru chez Hermann, dans la collection « Le Bel Aujourd’hui », dirigée par Danielle Cohen-Levinas, nous semble rédhibitoire, tant l’entreprise, le livre lui-même, reposant sur le moi de Surya, sur sa mégalomanie même, c’est-à-dire sur ses projections sur Blanchot, son œuvre et sa pensée, paraissent d’emblée ruiner cette « enquête », puisque l’éditeur, sur la quatrième de couverture, nous annonce, à tort, qu’ « il est temps de lever le voile sur la mémoire intellectuelle, à plus forte raison sur celle de Maurice Blanchot. »

 

C’est qu’il n’en est rien, absolument rien : le texte le plus important de Maurice Blanchot, écrit au sujet d’un événement des plus importants de sa vie, justement survenu en août 1944, publié exactement 50 ans après, chez Bruno Roy et les éditions Fata Morgana, s’intitule bel et bien L’instant de ma mort, et il a été brillamment contextualisé par Christophe Bident, dans Maurice Blanchot. Partenaire invisible (Champ Vallon, 1998), que Michel Surya cite à peine une fois pour s’attarder sur l’expression « brûlot concilié ». C’est d’autant plus rédhibitoire que le récit de cet « arrêt de mort », moment décisif dans la vie et l’œuvre de Blanchot, n’est pas pris en compte par le biographe de Georges Bataille.

 

Mais qu’est-ce qui justifie cet aveuglement ? Faut-il à tout prix condamner à demi-mots la collaboration de Blanchot à une publication franchement antisémite et celle de toute une partie de la France de ces années-là au vichysme ? La gêne est certes grande, mais faut-il pour autant céder devant ce que Baudelaire appelait déjà les lâches repentirs ? Le salut, s’il en est, passe-t-il par des élucubrations telles que celles pratiquées par Michel Surya, dont l’écriture obscurcit tout, alors que celle Blanchot, dans L’instant de ma mort, est limpide, aveuglante de clarté. Nous prenons le risque d’offrir à nos lecteurs l’intégralité de L’instant de ma mort, qui, rappelons-le, a été achevé « d’imprimer le 22 septembre 1994 », date importante, décisive, comme le précisera quatre ans plus tard Christophe Bident qui, suite à une réelle enquête, « d’après une lettre à Prévost, datée du 30 novembre [1944], les témoignages de Roger Laporte et Dionys Mascolo, à qui Blanchot avait raconté l’histoire », écrit :

« Un jour de juin donc, parmi d’autres actions de représailles, un officier allemand se présente au “Château”, accompagné au moins d’une douzaine de soldats. Il prétend que Blanchot écrit dans les journaux clandestins, le bouscule, le met contre le mur, sous la menace des mitraillettes, pendant qu’il fait perquisitionner la maison. C’est probablement lui qui s’empare des manuscrits (peut-être une première version de L’Arrêt de mort). En bas, qui est aligné aux côtés de Blanchot, face au peloton d’exécution ? Deux versions divergent. Le récit publié [L’instant de ma mort] mentionne la tante, la mère, la sœur et la belle-sœur ; la lettre à Prévost signale la présence d’un frère (probablement René). Dans l’entre-temps, à cause d’une action de diversion tentée par les maquisards, l’officier est appelé sur le champ de bataille, assez loin même, hors du village. Les soldats révèlent alors leur identité : ils sont russes et appartiennent à l’armée Vlassov, passée à l’ennemi. Satisfaits de leur butin, argent et objets précieux, visiblement heureux et complices, ils laissent la vie sauve à Blanchot et son frère qui, selon la lettre à Prévost, s’enfoncent dans les bois, ces bois qu’ils connaissent depuis l’enfance, pour échapper au retour de l’officier allemand. Peut-être aussi est-ce en profitant simplement de l’inattention des soldats, au moment de la diversion, que Blanchot, placé à l’angle du mur, s’évade discrètement : « je me suis effacé », dira-t-il à Mascolo. Autour, des fermes brûlent ; pour sa noblesse, le “Château” est épargné. Ainsi, par chance, par pure improbabilité, Blanchot se retrouve en liberté et échappe à la mort. Il ne sera plus visé dans les actions du mois d’août. Entre-temps, en juillet, un événement similaire arrivera à Malraux. On peut penser que c’est au nom de cette compagnie d’infortune que l’auteur de L’Espoir est cité à la fin de L’instant de ma mort.

 

L’événement passe sur l’auteur et sa famille comme une déflagration. Ce n’est pas la première apparition de la mort dans la vie de Blanchot, ni probablement la plus spectaculaire ni la plus marquante. C’est même parce qu’elle est déjà “la rencontre de la mort et de la mort” qu’elle importe. Car elle est sans doute la plus historique, la plus surprenante, la plus accidentelle, la plus instantanée. Est-ce elle, est-ce cet éternel retour de la mort que Bataille commente presque aussitôt, au début de Sur Nietzsche ? Rien n’est moins sûr. Qu’un tel épisode fût vécu par Blanchot, on imagine au moins combien cela dut fasciner Bataille, comme une chance angoissante, révélant la précarité du sujet et l’accordant à l’absence de loi du hasard : “Le retour immotive l’instant, libère la vie de fin et par là d’abord il la ruine. Le retour est le mode dramatique et le masque de l’homme entier : c’est le désert d’un homme dont chaque instant désormais se trouve immotivé.” Et Blanchot, cinquante ans plus tard : après le hurlement, la brutalité, le vol, la destruction et la mort, “seul demeure le sentiment de légèreté qui est la mort même ou, pour le dire plus précisément, l’instant de ma mort désormais toujours en instance”. » (pp. 228-231.)

 

 

Voilà qui éclaire mieux Blanchot, qui l’humanise même, le rendant lisible, proche de nous dans sa fragilité d’homme et d’écrivain. Voilà aussi qui nous rend Michel Surya illisible et abscons. Voilà qui nous intime la lecture, la relecture, incessante, de L’instant de ma mort, de Maurice Blanchot :

 

L’instant de ma mort

 

 

Je me souviens d’un jeune homme — un homme encore jeune — empêché de mourir par la mort même — et peut-être l’erreur de l’injustice.

 

Les Alliés avaient réussi à prendre pied sur le sol français. Les Allemands, déjà vaincus, luttaient en vain avec une inutile férocité.

 

Dans une grande maison (le Château, disait-on), on frappa à la porte plutôt timidement. Je sais que le jeune homme vint ouvrir à des hôtes qui sans doute demandaient secours.

Cette fois, hurlement : « Tous dehors ».

 

Un lieutenant nazi, dans un français honteusement normal, fit sortir d’abord les personnes les plus âgées, puis deux jeunes femmes.

 

« Dehors, dehors. » Cette fois, il hurlait. Le jeune homme ne cherchait pourtant pas à fuir, mais avançait lentement, d’une manière presque sacerdotale. Le lieutenant le secoua, lui montra des douilles, des balles, il y avait eu manifestement combat, le sol était un sol guerrier.

 

Le lieutenant s’étrangla dans un langage bizarre, et mettant sous le nez de l’homme déjà moins jeune (on vieillit vite) les douilles, les balles, une grenade, cria distinctement : « Voilà à quoi vous êtes parvenu ».

 

Le nazi mit en rang ses hommes pour atteindre, selon les règles, la cible humaine. Le jeune homme dit : « Faites au moins rentrer ma famille ». Soit : la tante (94 ans), sa mère plus jeune, sa sœur et sa belle-sœur, un long et lent cortège, silencieux, comme si tout était déjà accompli.

 

Je sais — le sais-je — que celui que visaient déjà les Allemands, n’attendant plus que l’ordre final, éprouva alors un sentiment de légèreté extraordinaire, une sorte de béatitude (rien d’heureux cependant), — allégresse souveraine ? La rencontre de la mort et de la mort ?

 

À sa place, je ne chercherai pas à analyser ce sentiment de légèreté. Il était peut-être tout à coup invincible. Mort — immortel. Peut-être l’extase. Plutôt le sentiment de compassion pour l’humanité souffrante, le bonheur de n’être pas immortel ni éternel. Désormais, il fut lié à la mort, par une amitié subreptice.

 

À cet instant, brusque retour au monde, éclata le bruit considérable d’une proche bataille. Les camarades du maquis voulaient porter secours à celui qu’ils savaient en danger. Le lieutenant s’éloigna pour se rendre compte. Les Allemands restaient en ordre, prêts à demeurer ainsi dans une immobilité qui arrêtait le temps.

 

Mais voici que l’un d’eux s’approcha et dit d’une voix ferme : « Nous, pas allemands, russes », et, dans une sorte de rire : « armée Vlassov », et il lui fit signe de disparaître.

 

Je crois qu’il s’éloigna, toujours dans le sentiment de légèreté, au point qu’il se retrouva dans un bois éloigné, nommé « Bois des bruyères », où il demeura abrité par les arbres qu’il connaissait bien. C’est dans le bois épais que tout à coup, et après combien de temps, il retrouva le sens du réel. Partout, des incendies, une suite de feu continu, toutes les fermes brûlaient. Un peu plus tard, il apprit que trois jeunes gens, fils de fermiers, bien étrangers à tout combat, et qui n’avaient pour tort que leur jeunesse, avaient été abattus.

 

Même les chevaux gonflés, sur la route, dans les champs, attestaient une guerre qui avait duré. En réalité, combien de temps s’était-il écoulé ? Quand le lieutenant était revenu et qu’il s’était rendu compte de la disparition du jeune châtelain, pourquoi la colère, la rage, ne l’avaient-elles pas poussé à brûler le Château (immobile et majestueux) ? C’est que c’était le Château. Sur la façade était inscrite, comme un souvenir indestructible, la date de 1807. Était-il assez cultivé pour savoir que c’était l’année fameuse de Iéna, lorsque Napoléon, sur son petit cheval gris, passait sous les fenêtres de Hegel qui reconnut en lui « l’âme du monde », ainsi qu’il l’écrivit à un ami ? Mensonge et vérité, car, comme Hegel l’écrivit à un autre ami, les Français pillèrent et saccagèrent sa demeure. Mais Hegel savait distinguer l’empirique et l’essentiel. En cette année 1944, le lieutenant nazi eut pour le Château le respect ou la considération que les fermes ne suscitaient pas. Pourtant on fouilla partout. On prit quelque argent ; dans une pièce séparée, « la chambre haute », le lieutenant trouva des papiers et une sorte d’épais manuscrit — qui contenait peut-être des plans de guerre. Enfin il partit. Tout brûlait, sauf le Château. Les Seigneurs avaient été épargnés.

 

Alors commença sans doute pour le jeune homme le tourment de l’injustice. Plus d’extase ; le sentiment qu’il n’était vivant que parce que, même aux yeux des Russes, il appartenait à une classe noble.

 

C’était cela, la guerre : la vie pour les uns, pour les autres, la cruauté de l’assassinat.

 

Demeurait cependant, au moment où la fusillade n’était plus qu’en attente, le sentiment de légèreté que je ne saurais traduire : libéré de la vie ? L’infini qui s’ouvre ? Ni bonheur, ni malheur. Ni l’absence de crainte et peut-être déjà le pas au-delà. Je sais, j’imagine que ce sentiment inanalysable changea ce qui lui restait d’existence. Comme si la mort hors de lui ne pouvait désormais que se heurter à la mort en lui. « Je suis vivant. Non, tu es mort. »

 

Plus tard, revenu à Paris, il rencontra Malraux. Celui-ci lui raconta qu’il avait été fait prisonnier (sans être reconnu), qu’il avait réussi à s’échapper, tout en perdant un manuscrit. « Ce n’étaient que des réflexions sur l’art, faciles à reconstituer, tandis qu’un manuscrit ne saurait l’être. » Avec Paulhan, il fit faire des recherches qui ne pouvaient que rester vaines.

 

Qu’importe. Seul demeure le sentiment de légèreté qui est la mort même ou, pour le dire plus précisément, l’instant de ma mort désormais toujours en instance.

 

© 1994, Éditions Fata Morgana, Fontfroide le Haut,pour la première édition de L’instant de ma mort ;© 2002, Éditions Gallimard, Paris, pour la réédition et les droits internationaux.

 

 

1 Commentaire
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1 Commentaire

  • Amel Boulila
    7 octobre 2021, 16 h 20 min

    Merci souffle inédit avec vous j apprends des choses nouvelles et merveilleuses. Encore merci

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