Entre poésie, récit et football, Abdullah Thabit explore l’écriture comme un langage vivant, partagé, capable de relier l’intime au collectif.
Abdullah Thabit revient sur une œuvre où la littérature dialogue avec le football
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Abdullah Thabit est né à Abha, en Arabie saoudite, le 6 mars 1973. Poète, romancier et essayiste, son style mêle esprit et quête incessante de sens, à travers les petits détails et les grands thèmes. Son roman, Le Terroriste n° 20, a remporté le prix Beyrouth 39 en 2009 et a été traduit en français et en norvégien. Il a publié plusieurs recueils de poésie aux titres évocateurs tels que La Violation, CV Interdit et Pendu au néant, préfacé par le grand poète Adonis, et traduit en français par le poète tunisien Aymen Hacen.
Il a récemment publié un ouvrage intitulé Le livre de la fête. Football : échauffement des souvenirs et des mots.
AH : Votre livre commence par cette signature : « Ce qu’il reste d’un ancien garçon, en route pour un match de football, et ce même chemin le mena vers les mots… vers une fête des mots ! » ; puis vous nous offrez cette dédicace : « À tous les impulsifs, qui prennent leur vie comme une contre-attaque, courons… chacun au même point de départ ! » ; et enfin, vous nous envoyez cette « Recommandation pour le plaisir » : « Lisez ce livre avec votre smartphone sur les genoux. À chaque fois que vous rencontrez une belle action, connectez-vous et regardez-la. Je peux presque voir votre émerveillement ! C’est génial, j’ai vécu tout cela en l’écrivant scène après scène ! »
À qui vous adressez-vous, Abdullah ? Vous adressez-vous à un lecteur en particulier, ou à vous-même ? Quel lien voyez-vous entre l’écriture et la littérature, et entre le football et le sport en général ?
Abdullah Thabit : Je m’adresse au plus grand nombre, en m’appuyant sur deux idées fondamentales : la littérature et les mots sont accessibles à tous, tout comme le football. En même temps, je suis de ceux qui sont émerveillés par la puissance des mots, le pouvoir qu’ont ces petits symboles limités, dans toutes les langues, d’engendrer une infinité de significations, à tel point que tout semblerait vide sans leur mèche et leur flamme éternelle, y compris le football, qui est lui-même un langage riche et complexe.
Je le pense vraiment : « Ce qu’il reste d’un ancien garçon, en route pour un match de football, et ce même chemin qui le mena vers les mots… vers une fête des mots ! »… Et sur ces mots, j’aurais souhaité que ce soit moi, et non Nikos Kazantzakis, qui a écrit : « J’ai failli tomber dans le puits enfant, et, devenu adulte, j’ai failli tomber dans le mot de l’éternité. ». C’est une phrase immortelle, qui provoque la jalousie de tous les mots.
AH : Le livre se conclut sur une idée magnifique, spirituelle et novatrice dans la littérature arabe : « Les coups de cœur des lecteurs. Participez au livre… » à travers « Ici, vous pouvez écrire sur le plus grand match dont vous vous souvenez… » ; « Ici, vous pouvez écrire sur votre joueur préféré… » ; « Ici, vous pouvez écrire sur le plus beau but dont vous vous souvenez… » ; et enfin « Sur ce dessin, vous pouvez répartir votre équipe favorite », offrant ainsi au lecteur la possibilité de partager ses choix. Quel est le secret de cette dernière partie ? Représente-t-elle l’ouverture d’un nouvel horizon sur le monde du football en particulier et sur l’univers en général ?
Abdullah Thabit : Elle représente plutôt ce que les mots et le football devraient être simultanément : un acte individuel et collectif. Un partenariat total. Les mots sont une fête, le football est une fête, et dans les deux cas, on ne peut y aller seul. Chaque texte, bon ou mauvais, qui nous a liés a fait de nous des partenaires d’une manière ou d’une autre. C’est une passe, les mots sont une passe. Un accompagnement d’un autre genre pour se rendre à quelque chose, qu’il s’agisse d’un mariage ou d’un moment de recueillement au pied d’une tombe. Écrire comme on passe, et passer comme on écrit. Nous sommes tous pris dans le viseur de la riposte de la vie.
AH : Il est vrai que le football a captivé un grand nombre d’écrivains, tels que Pasolini, Peter Handke (prix Nobel de littérature en 2019) et Mahmoud Darwich, jusqu’aux grands auteurs contemporains comme Jean-Philippe Toussaint, que vous citez dans votre livre. Mais le football mérite-t-il cette attention littéraire si généreuse, surtout dans un monde où règnent l’argent et les pétrodollars ? Ne dit-on pas que « le football est le sport des gentlemen pratiqué par des voyous, et le rugby le sport des voyous pratiqué par des gentlemen » ? Qu’en pensez-vous ?
Abdullah Thabit : Citez-moi un exemple de phénomène qui touche les foules comme le fait le football, puis reformulons la question : pourquoi les mots nous manquent-ils pour décrire un tel impact ? À mon avis, tout écrit qui ignore la réalité, quel que soit son style, la regarde de haut ou lui est inférieur. Par conséquent, il ne s’y engage pas, il ne suit pas son rythme et n’interagit pas nécessairement avec elle.
C’est une pure folie de considérer la quête du plaisir comme une simple activité. C’est stupéfiant, un véritable déluge d’ingéniosité humaine qui se déploie sous nos yeux, inondant tout, et pourtant nous le sous-estimons !
Il est d’autant plus bête d’assister à ce formidable déploiement d’ingéniosité humaine sous nos yeux, et de le dénigrer ensuite !
AH : Le poète et écrivain Abdullah Thabit se réjouit que le Royaume d’Arabie saoudite ait l’honneur d’accueillir la Coupe du Monde 2034. Pourquoi ?
Abdullah Thabit : Il y a près d’un siècle, le football nous est parvenu grâce aux pèlerins malaisiens et indonésiens. Ils l’ont apporté avec eux à La Mecque pour se divertir durant leurs pauses religieuses. Nos ancêtres, en les voyant jouer, furent stupéfaits : que faisaient donc ces gens pendant le hajj ? Cette première impression s’est muée en une véritable passion pour le football. En quelques années seulement, cette première vision a donné naissance à des terrains de terre battue dans les villes et les villages du Royaume.
Si vous comprenez comment tout a commencé, vous serez comblé de joie de voir cette passion ancestrale renaître, et d’être la terre qui l’accueille pour les équipes nationales et les peuples du monde entier. Ceci, bien sûr, s’ajoute à la gloire et au prestige que vous avez déjà acquis. Autrement, vous n’auriez pas remporté une victoire aussi éclatante. N’est-ce pas là un joyeux acquis ?
AH : Pouvez-vous nous parler de votre méthode d’écriture ? Comment Abdullah Thabit travaille-t-il sur ses textes ? Et à quel moment la poésie cède-t-elle la place au récit et à l’essai ?
Abdullah Thabit : Honnêtement… c’est une question que je n’arrive pas à comprendre, tant j’ai lu sur le sujet dans les entretiens réalisés avec d’autres que moi. J’y pense certes souvent, mais je me demande toujours sérieusement s’il existe des méthodes, des rituels ou des rites spécifiques pour écrire !
Personnellement… je crois que l’écriture est un destin. Les mots sont mon existence, mon être même, quels qu’ils viennent à moi. J’entends ici l’écriture esthétique et créative, et sous toutes ses formes, j’écris à tout moment et en toute situation avec passion et amour, que les mots soient dans le réceptacle de la poésie, du récit, ou même parfois de l’essai.
L’autre écriture, qui exige préparation et concentration, à l’instar des études universitaires, est un art, un savoir-faire, une maîtrise, un processus mental, une façon de penser. On y perfectionne ses outils, mais elle porte aussi notre empreinte, notre âme, notre esprit ; elle révèle notre passion et notre ferveur.
AH : Si vous aviez la possibilité de tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez choisir entre vous incarner ou vous réincarner en un mot, un arbre ou un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos textes ou livres était traduit dans d’autres langues, en français par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?
Abdullah Thabit : Je ne sais pas comment répondre à toutes ces hypothèses. Je ne suis pas de ceux qui disent que j’aurais fait les mêmes choix. C’est une réponse facile. C’est si facile parce que cela m’a tout l’air d’une fantaisie impossible. La réponse la plus simple, la plus courte et la plus rassurante est de fermer les yeux sur les scénarios parallèles de votre vie et de dire que vous auriez fait les mêmes choix et que vous seriez devenu qui vous êtes aujourd’hui !
Mais si je devais envisager de m’incarner en quelque chose… peut-être serais-je une contre-attaque. Ou un figuier ou un grenadier. Et parmi les animaux, certainement un léopard des montagnes. Si l’un de mes livres devait être traduit en français, et c’est déjà le cas pour certains extraits avec d’autres issus de certains de mes livres, ce serait Le Livre de la solitude.





