Benjemy invité de Souffle inédit

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@ Benjemy

Entre mémoire, expérimentation et scène, Benjemy trace un parcours singulier où la musique devient un espace de recherche et de liberté.

Benjemy, penser la musique autrement

Entretien conduit par Monia Boulila

DJ, compositeur et performeur, Benjemy occupe une place singulière sur la scène musicale tunisienne contemporaine. Depuis une décennie, il explore les croisements entre musique électronique, traditions populaires, poésie et performance, construisant des projets qui dépassent largement le cadre du club ou du concert. De Incipit à Sinouj / Odyssey, son travail interroge le rapport au patrimoine, au corps, au texte et à la scène, dans une démarche à la fois artistique et réflexive.
Cette rencontre est l’occasion de revenir sur son parcours, ses choix esthétiques et sa manière de penser la création aujourd’hui.

M.B : Votre nom de scène, Benjemy, intrigue et ne renvoie pas immédiatement à une identité ou à une origine évidente. Que raconte-t-il de vous, et pourquoi ce choix ?

Benjemy : Benjemy est simplement une déclinaison de mon nom de famille. Il n’y a pas de construction mythologique derrière, plutôt un glissement naturel, presque affectif. J’aimais l’idée d’un nom qui reste proche de moi, sans solennité, mais qui ouvre quand même un espace de jeu. C’est un nom qui me ressemble : discret, un peu bancal, et suffisamment souple pour évoluer avec les projets.

M.B : Votre parcours mêle musique électronique, instruments traditionnels et poésie. À quel moment avez-vous compris que votre travail ne se limiterait pas au DJing au sens classique du terme ?

Benjemy : En réalité, c’est presque l’inverse. Je viens d’abord des lettres : je suis doctorant en lettres modernes, et mon rapport à l’écriture a précédé la musique. J’ai commencé par des lives électroniques sur machines, très tôt, en étant profondément ancré dans la scène underground, notamment jungle et drum and bass. Le DJing est arrivé beaucoup plus tard, autour de 2015. Je fais de la musique depuis près de vingt ans, et le DJ set n’a jamais été un point de départ, plutôt un outil parmi d’autres, qui s’est ajouté à une pratique déjà construite.

M.B : Comment naît un projet chez vous : par la musique, par l’écriture ou par une intuition scénique ?

Benjemy : Ça dépend des projets, mais le plus souvent, ça commence par une intuition. Une tension, une image, parfois une phrase. Ensuite, la musique et l’écriture viennent se répondre. Je ne hiérarchise pas les points d’entrée : je cherche surtout le moment où tout commence à dialoguer.

Benjemy
@ Benjemy

M.B : Sinouj / Odyssey revisite le patrimoine musical tunisien à travers une écriture contemporaine. Que cherchez-vous à faire émerger à travers ce rapprochement ?

Benjemy : Avec Sinouj / Odyssey, je ne cherche pas à préserver le patrimoine, mais à le remettre en circulation. À le confronter au présent, à ses fractures, à ses rythmes. Le patrimoine n’est pas un musée : c’est une matière vivante, parfois violente, parfois contradictoire. Ce rapprochement sert à faire émerger des zones de friction, pas de la nostalgie.

M.B : Vous travaillez fréquemment avec des musiciens, des voix et des univers très différents. Comment choisissez-vous vos collaborateurs et quelle place leur laissez-vous dans le processus créatif ?

Benjemy : Je choisis mes collaborateurs avant tout pour leur singularité, pas pour leur virtuosité. Ce qui m’importe, c’est leur rapport intime à ce qu’ils font. Je leur laisse une vraie place, pas décorative. Le projet se transforme toujours au contact des autres, et c’est précisément ce déplacement qui m’intéresse.

M.B : Votre travail en littérature, notamment autour d’Antonin Artaud, influence-t-il concrètement votre manière de composer et de performer ?

Benjemy : Oui, profondément. Artaud m’a appris à penser le corps comme un lieu de langage, et la scène comme un espace de mise en danger. Cela influence autant ma manière de composer que de performer : je cherche une musique qui agit, qui traverse, plutôt qu’une musique qui explique ou rassure.

M.B : Votre musique se déploie souvent dans des formats scéniques proches de l’odyssée ou du rituel. Quelle importance accordez-vous à la dimension narrative et corporelle du spectacle ?

Benjemy : Elle est essentielle. Pour moi, la musique a toujours été liée au rituel, bien avant d’être un objet de divertissement. Elle est née d’un besoin de dialogue avec la nature, avec l’invisible, avec ce qui nous dépasse. Sur scène, je cherche à retrouver cette fonction première : créer un espace partagé où le son, le corps et le temps entrent en résonance.

Il y a chez moi une recherche constante d’harmonie entre la création musicale, le récit et l’émotion. Le storytelling n’est pas un décor, c’est une ossature. J’essaie de construire des formes cohérentes, des unités dramaturgiques lisibles, où chaque élément — musique, voix, silence, geste — a une place précise. L’enjeu est de toucher juste, sans se réfugier dans l’abstrait, sans perdre le spectateur, tout en laissant suffisamment d’espace pour que l’expérience reste sensible, presque physique.

Le corps joue un rôle central dans cette démarche. Le souffle, la fatigue, la répétition, l’intensité font partie intégrante du spectacle. C’est là que le rituel réapparaît : dans cette traversée commune, où l’on ne consomme pas la musique, mais où on la vit.

M.B : La scène électronique tunisienne a beaucoup évolué ces dernières années. Comment percevez-vous son état actuel et votre place au sein de cet écosystème ?

Benjemy : La scène électronique tunisienne est aujourd’hui riche, diverse, en constante évolution. Elle a gagné en visibilité et en structuration, et c’est une bonne chose. Mais il faut rester vigilant face au risque de formatage. À force de vouloir se rendre lisible ou exportable, une scène peut perdre ce qui faisait sa singularité.

Ce qui me semble essentiel, c’est de préserver des espaces pour les électrons libres, pour les démarches solitaires, atypiques, parfois inconfortables. Une scène ne se construit pas uniquement à travers des collectifs qui se ressemblent ou des esthétiques dominantes, mais aussi grâce à ses marges.

M.B : Sur quoi travaillez-vous actuellement et quelles directions souhaitez-vous explorer dans vos prochains projets ?

Benjemy : Je travaille actuellement sur la sortie de mon nouvel album Hay, prévue pour le printemps prochain. C’est un projet qui synthétise plusieurs années de recherche, à la fois musicale, textuelle et scénique. Il prolonge mon travail autour de la narration, de la voix et de la tension entre émotion et technologie.

En parallèle, je réfléchis déjà aux formes que cet album pourra prendre sur scène, avec l’envie de dispositifs plus épurés, mais plus engagés, où la musique reste le point de départ d’une expérience globale.

M.B : Au fil de votre parcours, quel est votre rêve le plus cher, artistique ou humain, que vous n’avez jamais cessé de poursuivre ?

Benjemy : Mon rêve le plus cher est sans doute de continuer à chercher. Chercher une forme de vérité, même mouvante, même imparfaite. Explorer, expérimenter, me remettre en question sans cesse. Faire ce métier, pouvoir créer librement, c’est déjà une bénédiction. Tant que cette possibilité existe, le reste est secondaire.

M.B : Merci Benjemy pour ce partage. Bon vent dans vos explorations musicales et artistiques à venir.

Monia Boulila
Poète et traductrice
Rédactrice à Souffle inédit
Déléguée de la Société des Poètes Français
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Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.
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