Avec Travail sur le deuil, Iren Mihaylova livre un journal d’écriture traversé par la philosophie, l’angoisse et la solitude, où la pensée se confronte à l’expérience brute de la perte.
Pleurs bleus – note de lecture de Travail sur le deuil, journal d’écriture d’Iren Mihaylova, illustré par Camille Sauton, Peau Electrique, 2025.
Travail sur le deuil : Écrire le deuil jusqu’à l’exil intérieur
Par Jacques Cauda
Tombez, larmes silencieuses,
Sur une terre sans pitié ;
Non plus entre des mains pieuses,
Ni sur le sein de l’amitié !
Lamartine, Harmonies poétiques et religieuses
Iren Mihaylova dans son journal Travail sur le deuil navigue en eaux profondes en compagnie de maîtres sous-mariniers, Nietzsche, Heidegger, Bataille. Des experts du voyage du Je au pays du Rien. Là où coulent des larmes tombées du ciel que Camille Sauton a merveilleusement peintes dans les blancs du texte. Tombez larmes silencieuses, c’est à partir de ce poème de Lamartine que Listz composa ses Consolations qui serviront d’enveloppe sonore du soi, comme aurait pu le dire Anzieu, aux stances égrainées jour après jour par Iren.

Nuances de la gravité, annonce-t-elle, au cœur de sa solitude. Au cœur de l’angoisse qui n’anéantit pas le monde mais le « néantit » ! La littérature est cet espace de rencontre entre l’individu et la société. C’est une rencontre douloureuse et éprouvante, il y a aussi un renoncement subjectif et une mondialité. Et qui dit mondialité, dit mensonge, trahison. Iren se trouve dans la nécessité de s’assumer soi-même, d’être déjà là dans la possibilité fondamentale de s’esquisser soi-même et le monde, de ne les recevoir que d’une conscience qui s’anticipant toujours, est toujours alors en fuite perpétuelle. Heidegger, n’est-ce pas. Mais elle ajoute : « Faire naître du chaos le bordel. S’y mettre à nu, accroupie, seule parmi les exilés… » Et là, c’est Bataille ! Tout devient intolérable, notre désir devient un désir d’insatisfaction, d’insuffisance. Le vrai désir y est infusé, dispersé, dissipé, notre énergie amoindrie et notre capacité de résilience affaiblie. Scandaleusement amoindrie, car l’angoisse qui en résulte n’aboutit pas à présenter les mêmes objets (l’écriture, par exemple) dans une nouvelle perspective mais à les dissoudre de l’intérieur. Iren doit alors emprunter pour survivre le visage des forces contre lesquelles elle lutte ! Se plier au non-sens, périr… Constituer une figure de l’absence de figure. Tout en étant un « nous-autres » obligé, comme dirait Nietzsche, au pays de « Je ». Maintenant que Je reconnaît la vivacité de ses craques, le conditionnement de ses peurs, de ses blessures et de ses malentendus, Je est enfin prêt à commencer à les dépasser. Fuite perpétuelle, car il va s’agir maintenant de dépasser ce « nous autres » encore tout frais car on ne devient sujet qu’en acceptant, fut-ce provisoirement, l’unité paranoïde supprimant l’autre… Et ainsi infiniment ! Cette perte bien faite pour m’échapper ainsi et moi qui suis bien faite pour chercher à la rattraper continuellement…

Le journal d’Iren dit au plus près l’exil intérieur de tout à chacun. Un exil vécu comme une expérience de la nuit… mais de cette nuit qui est claire comme la page blanche où l’on écrit et où l’on peint…
Une voix, vraie de pure intimité !



