Avec Tour Gambetta et autres poèmes, Adonis trouve en Bénédicte Letellier une traductrice attentive à la tension entre mythe, exil et modernité.
Tour Gambetta et autres poèmes d’Adonis : lumineux dialogue entre poésie et traduction
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Bénédicte Letellier, qui vient brillamment de soutenir son habilitation à diriger des recherches, à l’Université Paris 8, avec des travaux portant ce titre : « Penser le continu / inédit : Nature et culture du poème. Traduire les altérités vivantes », publie également, aux Éditions Seghers, en janvier 2026, Tour Gambetta et autres poèmes, de celui qui est aujourd’hui considéré comme le plus grand poète arabe et peut-être comme le plus grand poète vivant, Adonis.
Ce volume, rehaussé de manuscrits originaux reproduits en fac-similés, est capable de nous donner le tournis tant la parole, incantatoire, quasiment magique, dépeint, de la façon la plus lucide, la condition tragique de l’homme contemporain. À travers ces quatre poèmes, « Tour Gambetta Jardin Henri-Regnault », « Carnet d’illuminations sur les états de Tanger et ses stations », « Supplément sur la grotte d’Hercule », « La Croix de l’alphabet », ainsi que « La Mort faite Ciel », Adonis chante et c’est loin d’être le chant du cygne. Sa parole, vivante, vivace, vibre et dit haut et fort le désastre (Maurice Blanchot) en cours.

Le présent volume commence par une épigraphe d’Adonis lui-même, extrait des Cahiers de Mihyar le Damascène, section 5, paru chez Dar al-Saqi, à Beyrouth, en date du 14 mai 2000. Cette autocitation ouvre le chant, voire les hostilités :
Le soleil de ce matin à Paris
bille intensément, rappelant presque le soleil du désert.
Je regarde son étendue
depuis la fenêtre de ma chambre dans la tour Gambetta.
Je me sens presque comme un mince filament de ses rayons,
dispersés entre les buildings.
Chaque tour tendait son cou vers le ciel – peut-être pour mieux
observer les astres – sauf la tour Gambetta : elle tendait ses bras
pour traduire sa lumière
en une libération de ce qu’elle est.
Elle ne parlait pas. Elle gémissait en silence.
Que puis-je faire pour elle, moi, l’habitant de ses hauteurs ?
C’est ainsi que ces vers introduisent ceux de « Tour Gambetta Jardin Henri-Regnault », lesquels datent d’octobre 2024, comme si une génération devait pour ainsi dire s’écouler afin de conjurer le mauvais sort. Est-ce pourtant le cas ? Les choses semblent s’aggraver, l’humanité sombrant, allant de mal en pis, tombant de Charybde en Scylla.
De ce point de vue, l’attaque porte bien son nom, à l’image de la violence ressentie par le poète :
C’est le vent, à l’aube, qui se coupe les ongles un temps – une vague
invisible guide mes intentions dans un voyage vers le sens
des rides sur le visage de l’univers percent même le visage des mythes
je connais bien tes messages, ô passé ne pourrais-tu pas
les adresser à d’autres que moi ?
Tour Gambetta – jardin Henri-Regnault,
un microcosme occidental oriental où des peuples se croisent –
se dispersent dans un même bâtiment dans un horizon que Paris
ouvre à son altérité étrangère – implantée ou façonnée.
Le ton est donné, bien que la messe ne soit pas dite. C’est que le poète ne désespère pas vraiment. Ses mots, en quête de « sens », inventent du « sens », mais ils inventent une forme, celle-ci qui, composée de vers longs, quasiment de versets, inventent un rythme, une parole, une poésie. La liberté, de ton, de la versification arabe remodelée, de l’hymne qui se met en branle, est celle désirée par Adonis pour les siens, nommés ouvertement, ses filles Arwad et Ninar, son petit-fils Alexandre, la ville de son accomplissement, Beyrouth », en regard de son propre lieu natal, Qassabine, en Syrie, et puis l’arc du Triomphe, les Champs-Élysées, et le lieu de sa vie, de sa présence au monde, la tour Gambetta.
Le plus beau dans tout cela, c’est qu’Adonis invoque les siens qui ont nom Tarafa, Imrou al-Qays, al-Ma’arri, qui sont autant des pères pour le poète que des pairs en poésie. C’est que la poésie sauve, oui, incontestablement. Et Bénédicte Letellier, parce qu’elle a merveilleusement et magistralement traduit les poèmes d’Adonis, de bien nous préciser les choses : « Adonis écrit la trace même qui se révèle à lui dans la réécriture des civilisations, où la vérité pourrait bien être le processus même des choses. C’est cela dont il faut se souvenir en lisant ce recueil, précise-t-elle encore, “livre où la terre et l’être humain ont leur place”. »
Paroles fées, paroles substantielles et éternelles. Mais, Bénédicte Letellier n’est pas à son coup d’essai avec Adonis, dont elle a déjà traduit Soufisme et surréalisme, paru à La Différence en 2016, et Adoniada, publié au Seuil en 2021. Nous sommes en présence d’un lumineux dialogue entre poésie et traduction et traduction et exégèse. Il s’agit ici de la singularité d’Adonis qui, avec feues Anne Wade Minkowski et Vénus Khoury-Ghata, ou encore avec Houria Abdelouahed et Bénédicte Letellier, réussit cette alchimie magique où le dialogue poétique est une vraie maïeutique.
C’est ce que nous lisons dans l’avant-dernier poème, « La Croix de l’alphabet », pourvu d’un sous-titre aussi significatif qu’informatif : « Divagations sur une lettre destinée à une amie française toujours en exil au Liban » :
Je ne sais, chère amie, si tu liras ces divagations,
mais je les remettrai au facteur.
Sans chercher à savoir s’il tient de l’oiseau ou de la fourmi.
Ainsi le dialogue, spontané, ouvert, généreux, est-il engagé. À l’image d’Adonis lui-même, humain, trop humain, adamique.
Adonis, Tour Gambetta et autres poèmes, traduit de l’arabe par Bénédicte Letellier, manuscrits originaux reproduits en fac-similés, Paris, Éditions Seghers, 176 pages, paru le 8 janvier 2026.



