Entretien avec l’acteur et réalisateur tunisien Mohamed Ali Nahdi qui revient sur son parcours, son passage à la réalisation et sa manière d’aborder le cinéma, entre exigence de travail et engagement personnel.
Mohamed Ali Nahdi : « Je fais les films avec le cœur »
Entretien conduit par Monia Boulila
Fils de la chanteuse et actrice Souad Mahassen et du comédien Lamine Nahdi, Mohamed Ali Nahdi construit sa carrière artistique pas à pas. Formé au Conservatoire libre du cinéma français, il débute au théâtre, puis au cinéma et à la télévision, avant de passer derrière la caméra en 2008. Il réalise d’abord plusieurs courts métrages, puis se tourne vers le long métrage de fiction.
Son deuxième long métrage, Round 13, est présenté dans plusieurs festivals internationaux : le film est sélectionné dans la compétition Critics’ Picks du Festival Black Nights de Tallinn en Estonie et remporte le Crystal Simorgh du Meilleur film au Festival international du film de Fajr en Iran.
M.B : Comment avez-vous construit Round 13 et quelle a été votre approche de travail sur ce film ?
Mohamed Ali Nahdi : Avec mon caractère, je fais les choses avec le cœur. Que ce soit comme acteur ou comme réalisateur, je travaille avec amour et sérieux.
Pour Round 13, tout a été construit avec rigueur : le scénario, les préparatifs, le tournage, puis le montage, le mixage et l’étalonnage. J’ai abordé ce film avec l’expérience acquise au fil des années. Comme on dit : soit on gagne, soit on apprend. Chaque expérience m’a servi.
J’ai choisi une bonne équipe, composée de professionnels expérimentés dans chaque domaine. J’ai écrit le scénario avec Sophia Houas, reconnue comme l’une des scénaristes les plus talentueuses en Tunisie. L’équipe se compose d’un directeur de la photographie expérimenté et d’une équipe son solide. Nous avons pris le temps nécessaire pour faire les choses avec rigueur.
Le film a également obtenu une aide du ministère de la Culture. Chaque année, de nombreux projets sont présentés, mais seuls quelques-uns sont retenus. Pour moi, cela confirme qu’un film repose d’abord sur une histoire forte, bien écrite et bien interprétée.
M.B : La sélection internationale de Round 13 a attiré l’attention sur votre travail. Que représente cette reconnaissance pour vous et pour le cinéma tunisien ?
Mohamed Ali Nahdi : Je suis fier que la première mondiale du film ait eu lieu au Festival Black Nights de Tallinn, en compétition officielle. Être sélectionné dans un festival de catégorie A est une reconnaissance importante, pour moi, pour toute l’équipe et pour la Tunisie.
Entre l’écriture du scénario et la sortie du film, nous avons travaillé pendant cinq ans. Voir le film voyager à l’international donne du sens à ce travail.
Le film sortira en Tunisie au mois d’avril, puis en France au mois de mai.
M.B : Qu’est-ce qui vous a inspiré pour raconter l’histoire Round 13 ?
Mohamed Ali Nahdi : Il faut dire que le film est inspiré de plusieurs histoires à la fois. Round 13 raconte le parcours d’un ancien boxeur tunisien qui, après avoir mis fin à sa carrière, mène une vie simple avec sa femme et son fils. Malgré une situation financière difficile et une condition sociale modeste, leur vie est plutôt paisible et équilibrée.
Un jour, tout bascule lorsqu’ils découvrent que leur fils est atteint d’un cancer. À partir de là, les parents font tout pour sauver la vie de leur enfant. Le film tourne autour de ce combat — un combat intime, humain, et profondément douloureux.
M.B : Vous avez commencé comme acteur avant de devenir réalisateur. Comment cette expérience a-t-elle influencé votre approche de la mise en scène et de la direction d’acteurs ?
Mohamed Ali Nahdi : Oui, j’ai commencé comme acteur.
J’ai fait trois années d’études en cinéma au Conservatoire Libre du Cinéma Français (CLCF), en France, avec une spécialisation en montage cinématographique.
Après mon retour en Tunisie, j’ai joué dans quelques films et à la télévision avant de passer à la réalisation. Puis, en 2008, j’ai décidé de passer derrière la caméra. J’ai commencé par réaliser des courts métrages — j’en ai fait quatre. Round 13 est aujourd’hui mon deuxième long métrage.
M.B : Vous êtes le fils de la chanteuse et actrice Souad Mahassen et du comédien Lamine Nahdi. Comment cet héritage familial a-t-il influencé votre parcours et votre rapport à l’art et au cinéma ?
Mohamed Ali Nahdi : Être l’enfant d’artistes célèbres est une grande responsabilité. Cela rend les choses plus compliquées, car on est toujours observé, jugé et comparé par les autres.
Oui, je porte leur nom. Mais il faut aussi réussir à exister par soi-même, à se faire un prénom. Pour cela, on doit travailler encore plus dur.
De mes parents, j’ai appris l’amour du travail, la patience et la persévérance. Rien n’arrive facilement et rien n’est offert sans effort. Il faut travailler dur pour avancer.
M.B : Concrètement, comment s’organise votre travail, de l’idée du film jusqu’à sa réalisation ?
Mohamed Ali Nahdi : Un film commence par une idée qu’il faut développer. Ensuite, on passe à l’écriture du scénario, qui est la fondation du film. Un scénario bien écrit facilite tout le travail qui suit.
Après le scénario, il faut chercher le financement, et c’est une étape difficile. Une fois le financement assuré, on entame la préparation du tournage, puis le tournage lui-même.
Enfin vient la postproduction, qui est aussi une étape très importante dans la réalisation d’un film.
M.B : Comment choisissez-vous vos sujets et qu’est-ce qui vous inspire au moment de passer à l’écriture ou à la réalisation ?
Mohamed Ali Nahdi : Toute idée peut devenir un film. Toute histoire peut être racontée au cinéma, à condition d’avoir le financement nécessaire.
J’ai plusieurs scénarios et plusieurs projets que je n’ai pas encore pu réaliser, simplement parce que je n’ai pas obtenu les financements. C’est souvent ce qui décide du passage de l’idée à l’écran.
Pour Round 13, l’idée m’est venue quinze ans avant sa réalisation. Entre-temps, j’ai tourné d’autres films. Lorsque j’ai senti que les conditions étaient enfin réunies, j’ai repris cette idée pour la développer.
M.B : Quelle place occupe la musique dans votre vie personnelle, et dans votre travail de cinéaste?
Mohamed Ali Nahdi : J’aime beaucoup la musique et j’en écoute différents genres : le jazz, le blues, le rap, la musique arabe… Cela dépend de mon état d’esprit. Parfois j’écoute Oum Kalthoum, parfois du jazz. La musique m’accompagne au quotidien.
Dans mon travail, je suis très exigeant sur ce point. La musique doit être en harmonie avec l’histoire, les événements et les émotions du film. Elle ne doit jamais être gratuite, elle doit servir le récit.
La création musicale de Round 13 a été confiée à Selim Arjoun, musicien, pianiste et producteur tunisien qui réside en France. J’avais déjà collaboré avec lui pour le générique de mon quatrième court métrage, j’avais choisi l’une de ses compositions.
La musique de Round 13 a été enregistrée à Prague, dans un grand studio avec des musiciens tchèques. C’est un lieu où sont également enregistrées des musiques de films internationaux, notamment des productions hollywoodiennes.
M.B : Comment percevez-vous le cinéma tunisien aujourd’hui et quel rôle, selon vous, joue-t-il dans la vie culturelle du pays ?
Mohamed Ali Nahdi : Malgré une production limitée, le cinéma tunisien s’impose plutôt bien sur la scène internationale. Chaque année, un film tunisien participe à de grands festivals. Cette année, par exemple, le film de Kaouther Ben Hania est présent aux Oscars. Nous avons aussi des films sélectionnés à Cannes, et Round 13 a été présenté à Tallinn en Estonie
Je remarque aussi un développement du cinéma commercial en Tunisie, et je pense que c’est une bonne chose. L’un n’empêche pas l’autre. Ces films ont leur public, et il est important d’avoir une diversité : un cinéma d’auteur, un cinéma engagé, mais aussi un cinéma plus populaire. À mon avis, c’est en partie grâce au cinéma commercial que le public est revenu dans les salles. Et ce public peut ensuite s’ouvrir à d’autres formes de cinéma, y compris des films d’auteur.
M.B : Quels sont, selon vous, les principaux défis et les forces du cinéma tunisien, et quelles perspectives pour l’avenir ?
Mohamed Ali Nahdi : La Tunisie est un petit pays, et donc son marché est limité. C’est une réalité. Le principal défi pour notre cinéma est d’élargir son public, notamment dans le monde arabe.
Aujourd’hui, ce qui nous manque surtout, c’est un vrai déploiement international. Il faut travailler dans ce sens, à travers des coproductions, des collaborations entre plusieurs pays, ou des films qui réunissent des acteurs de différentes nationalités. Des histoires qui circulent entre les pays peuvent aider à toucher un public plus large.
Cela dit, le cinéma tunisien a une vraie force : la qualité des scénarios, la liberté de ton et le regard singulier de ses réalisateurs. Si nous arrivons à élargir notre marché tout en gardant cette identité, les perspectives pour l’avenir sont prometteuses.
M.B : Quels projets préparez-vous pour l’avenir ? Travaillez-vous déjà sur un nouveau film ?
Mohamed Ali Nahdi : J’ai plusieurs projets en préparation. Mais il y en a un qui me tient particulièrement à cœur : un documentaire hybride, un documentaire de création sur la relation de mes parents qui sont deux artistes. Ce ne sera ni une biographie, ni un film centré sur leurs œuvres. Ce sera avant tout l’histoire entre deux personnes : un homme qui s’appelle Lamine Nahdi et une femme qui s’appelle Souad Mahassen. Une histoire humaine, avant tout. Bien sûr, leur dimension artistique sera présente, parce qu’ils sont tous les deux artistes. Mais ce qui m’intéresse le plus, c’est leur vie à deux, leur lien, et ce qu’ils ont construit ensemble.
M.B : Quel est le rêve le plus cher que vous souhaiteriez réaliser, qu’il soit lié au cinéma ou à votre vie personnelle ?
Mohamed Ali Nahdi : Mon rêve le plus cher, c’est en fait le rêve de ma mère, et je veux le réaliser pour elle autant que pour moi. Elle me disait toujours, même quand je faisais mes premières expériences au théâtre : « Mohamed Ali, je te vois au cinéma, je te vois aux côtés des plus grands du cinéma mondial. »
Je suis sur ce chemin, avec beaucoup de travail et de création. J’espère de tout cœur que ce rêve se réalisera. Et si c’est le cas, ce sera avant tout un cadeau pour ma mère.
M.B : Merci, Mohamed Ali Nahdi, pour cet entretien et votre disponibilité. Je vous souhaite une excellente continuation dans vos projets et beaucoup de succès pour la suite.





