Entretien d’Aymen Hacen avec René de Ceccatty à l’occasion de la parution d’Un jeune homme étonné chez Gallimard et de l’essai Les trois vies d’Hector Bianciotti chez Éditions Séguier.
René de Ceccatty – Dans la peau d’Hector Bianciotti
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Tout en veillant à l’édition d’Un jeune homme étonné. Critiques, entretiens et portraits, paru chez Gallimard le 19 février, René de Ceccatty (entretien) publie Les trois vies d’Hector Bianciotti chez Séguier.
A.H : Hector Bianciotti, né en Argentine en 1930 et décédé à Paris en 2012, a été élu à l’Académie française le 18 janvier 1996. Est-ce pour immortaliser cet événement que vous publiez ce volume posthume, intitulé Un jeune homme étonné, ainsi que votre remarquable ouvrage, Les trois vies d’Hector Bianciotti ?
René de Ceccatty : Oui, l’éditeur, Jean Le Gall, a pensé à cette date qui était très importante pour Hector lui-même qui appelait l’Académie française la « Maison des mots ». Être adoubé par cette institution typiquement française qui avait pour charge la préservation de la langue française était hautement symbolique pour lui qui avait changé de langue et choisi le français, en honneur de Paul Valéry, dont il avait découvert l’œuvre quand on l’avait célébrée en 1945, à l’occasion de sa mort. Plusieurs écrivains français qu’il vénérait en avaient fait partie (Paul Claudel, Roger Caillois, Marguerite Yourcenar). Siéger dans un tel lieu pour cet homme étranger, d’origine très modeste (paysanne) et déjà émigré à l’étranger (un Piémontais en Argentine) était aussi une revanche sociale. Il occupait le siège n°2 qui avait été celui de Montesquieu et de l’auteur de la Dame aux Camélias, Alexandre Dumas Fils. C’est Jean d’Ormesson qui avait fait sa campagne. Jacqueline de Romilly le soutint et assura sa réception avec un très beau discours. Hélène Carrère d’Encausse devint une amie. Ou plutôt une « amie », car les guillemets sont nécessaires dans ce genre de lien amical et social… Lui-même recevra plus tard la romancière et enseignante hispanisante Florence Delay. C’était la part parisienne et mondaine d’Hector, qui n’avait jamais renoncé à sa fascination pour une certaine classe sociale de la bourgeoisie bohème ou d’artistes institutionnalisés et prospères, dont témoignait sa jeunesse argentine à Buenos Aires où il avait fui sa ferme des environs de Cordoba, et que manifestaient ses premiers romans, écrits en espagnol, et situés dans ce qu’il appelait « les déserts dorés ». Le substantif rend l’adjectif dérisoire (ou l’inverse). Hector ne manquait pas d’humour comme le savaient tous ses amis.
A.H : Votre ouvrage, Les trois vies d’Hector Bianciotti, est remarquable à bien des égards. Certes, il n’est pas sans nous rappeler Avec Pier Paolo Pasolini, volume splendide où vous célébrez l’auteur de Théorème à l’occasion de son centenaire, mais dans les deux cas vous avez une façon de travailler, de vous documenter et d’écrire qui suscite aussi bien la perplexité que l’admiration. Comment travaillez-vous ? Nous vous posons cette question en gardant à l’esprit ce que vous écrivez dans la préface d’Un jeune homme étonné, intitulée « Le miroir et le labyrinthe » : « Hector ne se considérait pas comme érudit et il avait la plus grande défiance à l’égard de la critique institutionnalisée par l’Université, figée dans un vocabulaire pédant et technique qui lui faisait horreur. Il s’en moquait volontiers, comme il raillait certaines fausses valeurs ou qu’il estimait telles. Lui qui se reconnaissait des guides en littérature et des modèles, il doutait de certains “grands hommes”… »
René de Ceccatty : On m’interroge souvent sur ma façon de travailler, qui n’a rien d’académique, en effet. Mais ne pas être académique ne signifie pas manquer de rigueur et de persistance dans la recherche et le travail. Ce qui distingue le travail « indépendant » du travail institutionnel, c’est qu’il obéit uniquement à une nécessité intérieure, personnelle, et ne répond pas à des dogmes et à des normes et ne se soucie pas du « jugement » d’arbitres finalement impersonnels et interchangeables. Il se défie aussi des jargons. J’ai eu avec Pasolini un rapport très intime (même si je ne l’ai jamais rencontré). La lecture de ses livres et la vision de ses films ont été pour moi des moteurs très stimulants et une « reconnaissance » : je me reconnaissais dans cette œuvre, même si cela peut paraître présomptueux. On peut me pardonner ce péché de jeunesse (l’orgueil, qui souvent est la préfiguration d’une grande humilité à venir) à la vue de la quantité de textes de lui que j’ai traduits et d’articles que j’ai écrits sur lui. (Seule son héritière ne s’en rend pas compte…) Avec Hector, la « reconnaissance » a été sinon plus profonde, du moins plus « réelle », au sens où il est devenu un ami, qu’il est beaucoup intervenu dans ma vie intellectuelle, professionnelle et même sentimentale, puisqu’il m’a présenté quelqu’un qui a bouleversé ma vie et à qui j’ai consacré les cinq livres de la série Aimer. Hector apparaît dans plusieurs de mes livres (L’Accompagnement, Aimer et la suite, Mes Argentins de Paris, L’étoile rubis…) Il a fait partie de ma vie et déjà de plusieurs de mes livres. Je ne pouvais donc pas écrire sur lui une biographie qui fasse abstraction de ce lien personnel et professionnel : j’ai été son assistant chez Gallimard, il m’a fait entrer au Monde des Livres, il a publié plusieurs de mes romans (L’or et la poussière, Babel des mers, Aimer), il a écrit sur moi et sur mes traductions. Il a même repris inconsciemment le titre d’un de mes livres, pour un des siens. Je lui avais fait lire le manuscrit de La Sentinelle du rêve sous le titre La nuit parle au jour. Et le premier tome de son autobiographie s’intitule Ce que la nuit raconte au jour. Il a été absolument déterminant dans ma vie et peut-être moi aussi, un peu, dans le sienne. Il n’a jamais posé au maître. Quand il m’a fait engager comme son assistant chez Gallimard, il n’a jamais utilisé ce mot qui pouvait paraître condescendant. Il m’avait simplement demandé : « Voulez-vous venir travailler chez Gallimard comme salarié ? Ne soyez pas aussi insouciant que je l’ai été. Pensez à votre vieillesse… » Je ne me rendais pas vraiment compte de la faveur qu’il me faisait… Mais au bout d’un an, j’étais viré de chez Gallimard, pour avoir osé écrire une vérité dérangeante.
A.H : La vie d’Hector Bianciotti était aventureuse, voire dangereuse. Rien ne prédestinait cet homme à devenir l’écrivain qu’il est devenu. Qu’est-ce qui a fait que sa vie ait ainsi basculé ? La chance, le talent, le travail, le destin ?
René de Ceccatty : Oui, il a pris beaucoup de risques, il a beaucoup travaillé, il avait beaucoup de talent, il était doté d’un physique séduisant et naturellement élégant, et il a croisé de fortes personnalités. Bianciotti détestait le mot sartrien de liberté. Il ne croyait qu’au destin. C’était pourtant, je le dis à satiété dans mon livre, un esprit libre, capable d’impulsivité, d’actes de courage, de rébellion, d’insoumission, de ruptures, de passions dévorantes, capable aussi de dérives (mendicité, prostitution) et de générosité (j’en ai été bénéficiaire, comme tant d’autres) et il a eu plusieurs visages (séminariste, acteur, homme de théâtre, critique, éditeur, écrivain). Il est né décalé : sensible, intellectuel, raffiné dans une famille nombreuse de paysans très pauvres dans une zone démunie et peu rentable de l’Argentine, d’élevage et de monoculture. Le séminaire était le moyen d’échapper à ce milieu étouffant et pour lui stérile. Sans horizon. On parlait piémontais (même pas italien) chez lui. L’espagnol devenait une langue de culture. Au séminaire, il se découvre homosexuel (il avait eu dans son enfance des indices de cette orientation sexuelle) et il a le sentiment que c’est incompatible avec la foi. Il était surtout attiré par le monde culturel de Buenos Aires où régnaient Borges et Victoria Ocampo, deux figures majeures de la littérature argentine et de l’ouverture vers l’Europe. Il a cependant fait un détour par le cinéma, grâce à son ami Ricardo Luna, qu’il avait rencontré à l’usine d’aéronautique où ils étaient collègues et qui lui a fait obtenir un petit rôle (mais déterminant dans l’intrigue) dans Días de odio, un film du grand réalisateur Leopoldo Torre Nilsson. Et c’est Rodolfo Wilcock, grand poète de son âge, qui le convainc de fuir l’Argentine où les homosexuels étaient persécutés (Hector a fait quelques jours de prison, sous le prétexte fallacieux d’une escroquerie quand il travaillait dans une étude de notaire). Sa traversée de l’Atlantique lui ouvrait une nouvelle vie. Il avait quelques adresses en Italie et en Espagne où il espérait percer comme acteur. Mais ni le théâtre ni le cinéma n’étaient les domaines où il se réaliserait complètement, encore qu’il ait participé à de nombreuses productions dans les deux. Et bien que ce soit la peintre italo-argentine Leonor Fini qui l’a entraîné, comme collaborateur d’une de ses productions théâtrales où elle était décoratrice, à Paris. A Paris, c’est en tant qu’écrivain qu’il s’affirmera. Mais si on lit son autobiographie, qui insiste plutôt sur ses relations sentimentales, on s’aperçoit que chacune de ses rencontres, de ses amours, de ses ruptures était vécue par Hector comme un destin, dont il tente de déchiffrer les mystères. Et bien entendu, les dix dernières années de sa vie, frappée par la malédiction de l’aphasie de Broca, qui le coupait de la parole et de l’écriture, ne peuvent apparaître que comme un ultime coup d’un destin devenu malveillant, dont il avait, hélas, prévu cet épouvantable revirement. À propos de la chance, Hector, comme moi, a été l’ami de quelques très grandes comédiennes. Et pour parler de celle dont j’ai été le plus proche, Claudia Cardinale a toujours dit que sa carrière fabuleuse était liée à la chance. On peut dire que dans son cas, comme dans celui d’Hector, la chance est le nom modeste du courage, du risque, du talent, du refus de la détermination sociale ou culturelle. Dans son autobiographie, il ne dit pratiquement rien de son travail d’éditeur et de critique, auquel pourtant il a dû sa renommée avant de connaître ses succès d’écrivain. Le travail lui était naturel, mais il ne le considérait comme une qualité digne d’être avancée.
A.H : Certains noms, à l’instar de saint Augustin, Barthes, Borges, Callas, Cioran, Leonor Fini, Benoît Lobet, Pasolini, Paul Valéry, Oscar Wilde ou encore Marguerite Yourcenar, reviennent de façon régulière sous la plume d’Hector Bianciotti. S’agit-il d’un panthéon ? Comment comprendre ses différentes amours ?
René de Ceccatty : Oui, c’est un panthéon, où chaque divinité a sa place, non exclusive, mais revendiquée et stable, bien sûr dans des domaines différents. Hector avait une forte composante mystique, ainsi que le prouvent les titres très religieux de plusieurs de ses livres (Sans la miséricorde du Christ, Seules les larmes seront comptées, La nostalgie de la Maison de Dieu…). Il y a un rapport avec Dieu fondamental dans sa vie et dans son œuvre, un rapport avec l’absolu dont la musique était un écho, une approche (à travers Maria Callas, mais de manière plus générale). C’est ce qui explique l’intensité de son amitié pour l’abbé Benoît Lobet qui est aussi un de mes proches amis. Je le dis dans mon livre, Benoît était comme la résurgence d’amis séminaristes dont le souvenir le hantait. C’est un prêtre qui s’intéresse autant à la justice sociale (lui-même est d’origine modeste et paysanne) qu’à la tolérance religieuse et sexuelle, mais qui n’est pas insensible aux honneurs et à la fréquentation des têtes couronnées et des célébrités (il est devenu doyen de la cathédrale de Bruxelles), mais jusqu’à un certain point, car il est soucieux de sincérité, de vérité et de liberté. Parmi les noms que vous citez, saint Augustin, Paul Valéry, Borges, Wilde et Borges sont pour Hector de véritables intercesseurs entre lui et l’absolu littéraire ou mystique. Yourcenar en partie seulement : il l’a connue personnellement et son autorité intellectuelle, son originalité, son ouverture d’esprit le fascinaient peut-être plus que ses ouvrages qui ont une certaine pesanteur stylistique, sur des sujets pourtant passionnants. L’intérêt de cette femme exceptionnelle et anticonformiste pour la culture antique et pour l’homosexualité masculine ne pouvait qu’éveiller sa sympathie admirative. Mais plus comme personne que comme écrivain, selon moi. Alors que Cioran l’intéressait comme admirable auteur d’aphorismes, plus que comme homme, je pense. Les deux autres, Pasolini, Barthes, c’était différent. Pasolini l’agaçait par son côté donneur de leçons, jargonneux et interventionniste tout terrain… Mais le poète et l’auteur d’Amado mio le bouleversaient. Avec Barthes, au fond, Hector avait le même type de rapport ambigu. Il aimait Fragments d’un discours amoureux, il aimait la sensibilité de mélomane de Barthes. Mais trouvait grotesques ses travaux de sémiologie. Parmi ses dieux, il faut ajouter Rilke, Hofmannsthal, Alberto Savinio, Nathalie Sarraute… Mais il y a aussi pas mal de demi-dieux et d’anges.
A.H : « Un jeune homme étonné » est le titre du portrait qu’Hector Bianciotti vous a consacré dans Vogue en mars 1987. Était-ce son autoportrait ? Est-ce que Les trois vies d’Hector Bianciotti peut être lu comme votre propre portrait ?
René de Ceccatty : Reprendre ce titre, dans un geste un peu arrogant et risqué (on peut m’épingler), s’est imposé à moi, parce que, comme vous le suggérez, dans ce portrait de moi paru dans Vogue, Hector se décrivait en grande partie (du moins dans nos rapports à la littérature, dans ce que nous avions incontestablement en commun). Et l’on peut, là aussi, parler de destin, pour définir notre rencontre et l’importance qu’elle a eue dans nos vies respectives. Hector reconnaissait en moi, certaines de ses qualités et probablement pas mal de ses défauts. L’étonnement qui est une forme de naïveté, de candeur assumée est aussi une merveilleuse stimulation de curiosité et donc de découverte et d’approfondissement. Cette biographie étant divisée en trois parties, dont la deuxième assume directement le caractère autobiographique, j’ai voulu en effet parler de moi sous son regard et sous son influence. Il est peut-être exagéré d’avancer cette comparaison, mais il y a un livre dont parlait souvent Hector et dont mon livre peut se réclamer, c’est La vie de Samuel Johnson par James Boswell. Cette référence viendra peut-être à l’esprit de certains lecteurs.
A.H : C’est une question, précisément une suite de questions délicates, parce que vous allez répondre à la place d’Hector Bianciotti, mais je vous invite à le faire parce que vous l’aimez en même temps que vous le connaissez si bien. Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en une couleur, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos textes ou livres devait être traduit en d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?
René de Ceccatty : J’aurais dû, dans ma vie, faire preuve d’une plus grande liberté créatrice et ne pas perdre autant de temps dans l’édition. J’aurais dû moins céder aux flatteries.
Générosité, bleue, olivier, oie sauvage (à cause de Nils Holgersson et à cause de la maison bourguignonne où j’ai passé quelques années et au-dessus de laquelle je les voyais transmigrer).
L’Accompagnement, je n’hésite pas. L’expérience que j’y décris est celle qui m’a fait comprendre le plus profondément le sens de la littérature, ses aspirations et ses limites.
Hector Bianciotti (mais c’est sous le regard de René de Ceccatty)
Être moins soumis aux autorités sociales et institutions culturelles en place, être moins déférent, m’affranchir de mon complexe d’origine.
Dieu, arc-en-ciel, pin romain (pas d’arbre dans la pampa natale, et pour la nostalgie que m’inspire une Italie où j’ai voulu revenir et qui ne m’a pas accueilli comme je l’espérais), oiseau Simorgh de la légende persane, qui ne sait pas que son voyage en quête d’un ailleurs n’est qu’un retour à soi.
Le Traité des saisons (La busca del jardín), où tous mes mondes sont réunis.




