Amel Guellaty invitée de Souffle inédit

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@ Amel Guellaty

Amel Guellaty est une voix singulière du cinéma tunisien contemporain. De ses courts métrages remarqués à son premier long métrage présenté à Sundance, elle montre les espoirs et les difficultés d’une génération.

Droit, photographie et cinéma : le chemin singulier d’Amel Guellaty

Entretien conduit par Monia Boulila

Amel Guellaty est une réalisatrice, scénariste et photographe tunisienne. Après des études de droit à la Sorbonne, elle se tourne vers le cinéma et travaille comme assistante sur plusieurs longs métrages en France. En 2017, elle réalise Black Mamba, sélectionné dans plus de soixante festivals internationaux et primé à plusieurs reprises. En 2022, elle signe un second court métrage, Chitana, ainsi qu’un film de sensibilisation contre les violences visant les personnes LGBTQIA+ en Tunisie, c’est-à-dire les personnes aux orientations sexuelles et identités de genre diverses.

Son premier long métrage, Where the Wind Comes From, est présenté en avant-première mondiale au Sundance Film Festival en 2025. Le film poursuit ensuite un parcours international et reçoit notamment la Gouna Star du meilleur long métrage arabe au El Gouna Film Festival ainsi que le Golden Bee Award du meilleur long métrage au Mediterranean Film Festival Malta.

Parallèlement à son activité cinématographique, elle développe un travail photographique et réalise des campagnes pour de grandes marques.

Jeunesse, cinéma et engagement

Amel Guellaty invitée de Souffle inédit
@ Amel Guellaty

M.B : Quand et comment avez-vous su que vous vouliez vous consacrer au cinéma, alors que vous aviez d’abord étudié le droit à la Sorbonne ?

Amel Guellaty : J’ai toujours voulu faire du cinéma. Mon rêve était d’intégrer la Fémis, une grande école de cinéma, mais ils recrutaient à bac +3. J’ai donc commencé des études de droit à la Sorbonne en attendant. En réalité, je passais simplement mes examens et je faisais des stages dans le cinéma dès que je pouvais. Le droit n’a jamais été une vocation. Finalement, je n’ai pas fait la Fémis. Je me suis lancée directement dans le travail, sur le terrain.

M.B : Votre premier court métrage Black Mamba a été sélectionné et primé dans de nombreux festivals internationaux. Selon vous, qu’est-ce qui a permis à ce film de trouver un tel écho ?

Amel Guellaty : Black Mamba racontait l’histoire d’une femme voilée boxeuse, avec un twist à la fin. Je pense que le contraste était fort et surprenant, et c’est ce qui a marqué. Le film parlait de la femme, de la culture arabe, mais d’une manière moderne, inattendue. Ce mélange entre tradition et puissance physique, douceur et violence, a touché le public.

M.B : Quels ont été les défis majeurs lors de la transition entre la réalisation de courts métrages et celle de votre premier long métrage, Where the Wind Comes From ?

Amel Guellaty : Passer au long métrage, c’est accepter la durée. Tenir une tension émotionnelle sur 90 minutes demande une architecture beaucoup plus complexe. Le défi principal a été de rester fidèle à mon regard tout en travaillant à une plus grande échelle : plus d’attentes, plus de regards extérieurs. Il faut apprendre à protéger le cœur du film.

M.B : Where the Wind Comes From a rencontré un succès international dans des festivals comme Sundance, Rotterdam ou El Gouna. En quoi le thème de la jeunesse tunisienne et de ses aspirations a-t-il contribué à cet écho ?

Amel Guellaty : Je pense que l’histoire est universelle, même si elle est profondément ancrée dans la culture tunisienne. La jeunesse tunisienne, avec ses contradictions, ses rêves et ses frustrations, est universelle. Les personnages cherchent leur place, ils veulent aimer, partir, rester, créer, fuir. Ce ne sont pas seulement des enjeux tunisiens.

Amel Guellaty invitée de Souffle inédit - Where the Wind Comes From
Photo du film : Where the Wind Comes From

M.B : Vous avez réalisé un film court pour l’association Mawjoudin, engagée contre les violences visant les personnes LGBTQIA+ — c’est-à-dire les personnes aux orientations sexuelles et identités de genre diverses. Quel rôle le cinéma peut-il jouer, selon vous, dans ces combats sociétaux

Amel Guellaty : Le cinéma ne change pas une loi du jour au lendemain. Mais il peut déplacer le regard. Il peut créer de l’empathie. Pour moi, il ne s’agit pas de faire des films didactiques, mais d’incarner des vies, des contradictions, des désirs. Quand on donne un visage et une complexité à quelqu’un, il devient plus difficile de le réduire à un slogan ou à un préjugé.

M.B : Comment votre expérience dans la publicité pour des marques de luxe influence-t-elle votre style ou votre approche narrative au cinéma ?

Amel Guellaty : La vérité, c’est que c’est extrêmement différent. La publicité m’apprend surtout la technique : la précision, la maîtrise de la lumière, du cadre. Mais artistiquement, ce n’est pas la même liberté. Il y a un client derrière, qu’il faut satisfaire. En revanche, il y a souvent plus de moyens, ce qui permet de s’amuser avec du matériel plus ambitieux et de tester des choses.

M.B : Comment décririez-vous votre rapport à la photographie, et que représente-t-elle aujourd’hui dans votre parcours artistique ?

Amel Guellaty : La photographie est au cœur de mon rapport au cinéma. Je pense en images. Je réfléchis en termes de composition, de lumière, de cadre, de tension visuelle. J’ai un amour profond pour l’image fixe, pour ce qu’elle raconte sans dialogue. La photographie m’a appris à regarder, à attendre, à cadrer le monde. Aujourd’hui encore, même quand j’écris, je vois d’abord les images.

M.B : En tant que femme réalisatrice et photographe tunisienne, quelles évolutions observez-vous aujourd’hui dans le cinéma tunisien et dans les opportunités offertes aux artistes émergents ?

Amel Guellaty : La situation est difficile. Les fonds se raréfient, et chaque film est un combat. Il faut être patient et réellement le vouloir. Cela dit, nous restons dans une situation plus favorable que certains autres pays arabes ou africains. Mais cela demeure fragile.

M.B : Comment analysez-vous l’état actuel de la vie culturelle en Tunisie et les conditions offertes aux artistes ?

Amel Guellaty : La vie culturelle est dynamique. De nombreux films tunisiens circulent aujourd’hui dans les grands festivals internationaux, ce qui reste encourageant. Mais, comme je le disais, les conditions demeurent complexes. Il y a de l’énergie, du talent, mais les moyens restent limités.

M.B : Quel est votre rêve le plus cher, tant sur le plan professionnel qu’artistique, pour l’avenir ?

Amel Guellaty : Faire des films tunisiens qui voyagent au plus haut niveau, vus partout dans le monde. Et surtout, ramener les Tunisiens au cinéma. Que les salles redeviennent des lieux vivants.

M.B : Merci, Amel Guellaty, pour ce partage de regards et d’idées. Que vos projets continuent d’ouvrir de nouvelles fenêtres sur le cinéma et la jeunesse.

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Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.