Sabrina Challal invitée de Souffle inédit

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Sabrina Challal trace une voix singulière dans la poésie algérienne. Entre sensualité et intériorité, son écriture interroge le désir, la liberté et le silence.

Sabrina Challal, écrire comme un acte de liberté

POÈTES SUR TOUS LES FRONTS

Par Lazhari Labter

 « L’acte d’écrire, pour une femme, peut être un geste de courage, presque de défi. »

Dans la poésie « féminine » algérienne, tant est qu’on puisse parler de poésie de femmes, Sabrina Challal tient une place complètement à part. Avec un seul recueil publié en 2015 sous le titre Comme un souffle sur ma nuque, elle s’impose comme la poétesse de la sensualité exprimée sans tabous. Avec des poèmes très courts, elle dit la féminité libérée de toutes entraves, le corps qui exulte, le désir et le plaisir. Sa poésie à la délicatesse de la dentelle et la douceur de la soie. Mais ne nous y trompons pas. Derrière la douceur, il y a une grande douleur que seuls sauront percevoir les vrais lecteurs de poésie ou des poètes comme le défunt Youcef Merahi qui écrivait à propos de Sabrina Challal, dans sa chronique littéraire « Tendances » du Soir d’Algérie  du 16 mars 2022, sous le titre « Poète, que peut la parole ? » : « J’ai rencontré, pour la première fois, à Tizi, lors d’une vente-dédicace à l’historique librairie Cheikh, la jeune poétesse Sabrina Challal et son recueil Comme un souffle sur ma nuque. En prenant connaissance de sa poésie, je pensais avoir affaire à une autrice d’un certain âge tant sa poésie avait déjà les cicatrices du temps qui passe, des désillusions de la vie et des ongles plantés dans le corps de l’espoir, presque étonnée, mais au front décidé. Je lui ai dit que je ne pensais pas que d’un être si fragile pouvait émaner une poésie de la profondeur, de la résistance et la résilience. Pour seule réponse, je n’ai eu qu’un Commesourire. À ce jour, je ne sais pas si elle avait acquiescé ou si elle avait balayé de son silence mon ressenti de sa poésie. Aujourd’hui, elle vit un exil volontaire en France. Je ne sais où elle en est avec son écriture. J’espère tout de même que les aléas de la vie ne l’ont pas obligée à mettre une pierre sur ses mots. »

Sabrina Challal, écrire comme un acte de liberté

Née en 1990 à Akbou, dans la wilaya de Béjaia, Sabrina Challal entame une licence de Langues, Littératures et Civilisations étrangères en 2013, qu’elle complète par un master II en Sciences des textes littéraires français et d’expression française à l’Université Mira de Béjaia. Après la sortie de son recueil en 2014 et sa présentation dans différentes rencontres à Alger, Béjaia et Tizi Ouzou, elle quitte l’Algérie pour la France en septembre 2015 pour poursuivre ses études à la Sorbonne, qu’elle ne termine pas pour des raisons liées à sa situation difficile d’exilée volontaire.

Grande lectrice de romans et de poésie, elle est marquée par l’écrivaine et interprète Taos Amrouche, les poètes français Paul Verlaine, Charles Baudelaire et Arthur Rimbaud, mais aussi par le philosophe et poète perse Omar Khayyam et le romancier Charles Bukowski.

Elle écrit ses premiers vers à l’âge de 18 ans et à 24 ans, elle publie son premier et seul recueil. Le second intitulé Comme des mains sur mes hanches est restée à ce jour inédit.

Malheureusement, « les aléas de la vie l’ont obligée à mettre une pierre sur ses mots. » En attendant que ses mots trouvent preneur…

Lazhari Labter : J’aime bien commencer mes entretiens pour cette rubrique du Média digital d’art et de culture en ligne « Souffle Inédit » avec la convocation d’un souvenir. Qu’évoque pour toi cette photo ?

Sabrina Challal, écrire comme un acte de liberté
Rencontre poétique au Café littéraire de Béjaïa, dans la grande salle du Théâtre régional de Béjaia, en février 2015 autour du thème « Poètes, vos papiers ! » Debout de gauche à droite (debout) : Lazhari Labter, la comédienne et chanteuse Mounia Aït Mounia Ait Meddour, et les poétesses Sabrina Challal auteure de Comme un souffle sur ma nuque et Saida Otmanetolba, auteure de Je m’excuse pour le Bonheur, publiés par Lazhari Labter éditions en 2014.

Sabrina Chaalal : J’en garde un souvenir profondément précieux. D’abord pour la rencontre et le partage avec Saïda, qui est une femme d’une grande générosité, mais aussi une artiste et une poétesse remarquable. Ce moment a également été marqué par les échanges avec tous les amoureux des livres présents ce jour-là ; une atmosphère chaleureuse et sincère, portée par la même passion pour la littérature.
Mais la rencontre qui restera sans doute la plus marquante pour moi est celle de mon éditeur : celui qui a cru en mon écriture et qui, par sa confiance, a rendu cette aventure possible.

L.L. : En 2015, comme une comète, tu traverses le ciel algérien de la poésie avec un recueil éblouissant intitulé Comme un souffle sur ma nuque, publié aux éditions Lazhari Labter, « l’éditeur des coups de cœur », qui t’a découverte et révélée au public, puis tu as disparu. Qu’est Sabrina Challal devenue ? T’est-il arrivé ce qui est arrivé à Rimbaud qui s’est éclipsé après avoir « illuminé » la planète Poésie ?

Sabrina Chaalal

En attendant la publication de Comme des mains sur mes hanches…

Sabrina Chaalal : Eh bien, merci pour cette comparaison avec Arthur Rimbaud ; elle m’honore et me touche sincèrement. Toutefois, je ne me souhaite pas d’en épouser tout à fait le destin.

Après la parution du recueil, je me suis aussitôt engagée dans des démarches pour poursuivre mes études, animée par le désir ardent de me rapprocher encore de cette langue et de cette littérature qui m’avaient déjà saisi et qui, aujourd’hui encore, continuent de nourrir ma pensée. J’avais eu la chance d’être admise dans l’une des universités les plus prestigieuses de France, et je croyais alors m’avancer vers un horizon clair, ouvert à toutes les promesses. Mais cette aventure s’est révélée bien plus âpre que je ne l’avais imaginée. Très vite, ce qui devait être une quête intellectuelle s’est transformée en combat quotidien. Il ne s’agissait plus seulement d’apprendre, mais de tenir bon, de subsister et survivre. La vie, parfois, nous place devant des carrefours où il faut consentir à des renoncements pour continuer d’avancer. J’ai donc dû reléguer pour un temps la littérature et mes élans d’écriture, non par abandon, mais par nécessité le temps de retrouver un équilibre, de reprendre souffle, et de pouvoir, un jour, y revenir avec la même ferveur.

L.L. : Avec Comme un souffle sur ma nuque, tu as bousculé les codes de la poésie classique, y compris amoureuse, et allumé des incendies dans les mots pour dire ce que peu de femmes romancières ou poétesses osent dire : le désir, le plaisir, la sensualité, la jouissance, la réjouissance. D’où t’est venu ce feu intérieur, comment est née cette lave incandescente que rien ne semble retenir ?

Sabrina Chaalal : Jusqu’à présent, ma poésie s’est en effet largement façonnée autour du désir, du plaisir, des élans du corps et de la présence du féminin. Ces thèmes se sont imposés d’eux-mêmes dans mon écriture, presque naturellement, comme s’ils cherchaient à trouver un passage à travers les mots. Je crois que la condition des femmes dans notre société, leur liberté intime, mais aussi les contraintes et les silences qui pèsent encore sur elles a profondément nourri cette inspiration. À travers mes textes, il y avait sans doute ce besoin de délier la parole, de briser certaines retenues, et, d’une certaine manière, d’ouvrir un espace où la femme puisse exister pleinement, affranchie des regards qui l’enferment.
Ce sont aussi des sujets d’une grande beauté à mes yeux : des territoires sensibles, vibrants, où la poésie trouve naturellement sa place. Je pense donc que je continuerai à y revenir, d’une manière ou d’une autre. Mais vivre dans une société différente de la nôtre, dans un contexte où d’autres urgences et d’autres préoccupations façonnent le quotidien, transformera sans doute mon regard. Et avec lui, mon écriture évoluera, portée par de nouvelles expériences, de nouvelles tensions, et peut-être d’autres formes de lumière.

Sabrina Challal
Sabrina Challal dans la revue 12X12 Poésie contemporaine des deux rives créée et animée par le poète et écrivain Téric Boucebci, revue de dialogue entre les cultures qui réunit dans chaque numéro 12 auteurs d’Algérie et 12 auteurs d’une autre rive.

L.L : À la sortie de ton recueil de poèmes, le poète, romancier et chroniqueur littéraire Youcef Merahi écrivait dans le quotidien Le Soir d’Algérie « Maîtrisant comme il se doit son art, Sabrina Challal ouvre la marge poétique, sans fioriture, sans redondance et sans chichi à l’eau de rose, comme j’ai coutume d’en trouver chez certains poètes qui considèrent que la poésie est l’art de pleurnicher, pour clamer haut et fort « ce péché tant désiré »(…) Gageons que la suite poétique de Sabrina Challal sera de la même veine que Comme un souffle sur ma nuque. » La marge ouverte par Sabrina Challal s’est-elle refermée puisque la gageure n’a pas été tenue ?

Sabrina Chaalal : Je ne crois pas que la marge se soit refermée ; je dirais plutôt qu’elle est restée en suspens. L’écriture, comme la vie, connaît des périodes d’élan et des périodes de retrait. Après la parution du recueil, les circonstances m’ont conduite à emprunter d’autres chemins, parfois plus urgents, parfois plus exigeants, où la poésie ne pouvait plus occuper la place centrale qu’elle avait alors. Cela ne signifie pas pour autant que cette voix se soit tue. La poésie demeure une présence intime, silencieuse mais persistante, qui continue d’habiter ma manière de regarder le monde dans toute sa complexité. Simplement, elle a dû, pour un temps, céder le pas à d’autres nécessités. Peut-être que la gageure n’a pas été tenue dans les délais que certains imaginaient, mais je crois que l’écriture n’obéit ni aux attentes ni aux calendriers. Et il faut peut-être prendre ce silence comme une part du chemin poétique.

L.L. : Dans sa préface au beau roman de la défunte écrivaine algérienne Yamina Mechakra La Grotte éclatée, l’immense romancier, poète et dramaturge Kateb Yacine disait « Dans notre pays, chaque femme qui écrit vaut son pesant de poudre ». Qu’en penses-tu, toi qui as mis le feu à la mèche de la poésie ?

Sabrina Chaalal : C’est une phrase d’une grande justesse, dont la force symbolique demeure intacte. L’acte d’écrire, pour une femme, peut être un geste de courage, presque de défi. Cette « poudre » dont il parle me semble être la force contenue dans ces voix féminines : une énergie prête à éclater, un besoin profond d’exister pleinement, non plus à l’ombre mais à égalité avec l’homme. Ecrire devient alors bien plus qu’un exercice littéraire, c’est une manière de se dire, de se réapproprier sa liberté, de revendiquer une place dans un espace social qui, trop souvent, tend à enfermer ou à réduire la parole des femmes.

L.L. : Tu as beaucoup d’admiration pour l’écrivaine et chanteuse Taos Amrouche*. Que représente-t-elle pour toi ?

Sabrina Chaalal : Taos Amrouche représente pour moi bien plus qu’une artiste. Elle incarne une mémoire vivante et une force de transmission. À travers sa voix et ses écrits, elle a réussi à préserver et à faire connaître une culture, une langue et des chants qui auraient pu disparaître, les nôtres. Et ce que j’admire particulièrement chez elle, c’est son courage. À une époque où il était difficile d’assumer pleinement ses racines, elle a choisi de porter haut son identité et de la partager. Elle a transformé quelque chose de très intime, les chants et les traditions transmis par sa mère, en un patrimoine universel. Pour moi, elle symbolise la dignité, la mémoire et la fidélité à ses origines.

L.L. : Tu n’aimes pas le terme « transgression » lorsqu’il s’agit de littérature et de poésie en particulier. C’est quoi pour toi la littérature et la poésie c’est quoi ? La poésie a-t-elle encore quelque chose à dire dans un monde dominé par les préoccupations matérielles et où elle est de moins en moins enseignée, publiée et lue ?

Sabrina Chaalal : Pour moi, la littérature et la poésie sont avant tout des formes d’expression intime. Comme la toile pour un peintre ou les notes pour un pianiste, elles permettent d’extérioriser ce qui nous habite : nos pensées, nos élans, nos blessures, notre manière de voir le monde. Écrire, c’est offrir une part de soi, partager une sensibilité, et parfois donner des mots à ce qui, autrement, resterait silencieux surtout lorsqu’il s’agit d’expériences ou d’émotions douloureuses. Dans un monde dominé par les préoccupations matérielles, la poésie a peut-être plus que jamais quelque chose à dire. Elle rappelle l’essentiel, elle invite à ralentir, à réfléchir, à se reconnecter à ce qui fonde notre humanité. À mesure que tout semble se perdre certaines valeurs, le sens du collectif, le goût du savoir, la littérature et la poésie demeurent des espaces où l’esprit peut encore respirer, et où l’humain peut se retrouver.

*Née le 4 mars 1913 à Tunis et morte le 2 avril 1976 à Saint-Michel l’Observatoire, en France, Taos Amrouche, de son nom complet Marie-Louise Taos Amrouche, fille de Fadhma Aït Mansour Amrouche et sœur du poète algérien Jean Amrouche, est une écrivaine algérienne naturalisée français et une interprète célèbre de chants traditionnels kabyles. Elle est l’auteure, entre autres œuvres, du roman Jacinthe noire et du recueil de poèmes et de contes Le Grain magique et d’une nombreuse discographie, en particulier Chants berbères de Kabylie, Grand prix du disque en 1967

Sabrina Challal

Trois poèmes de Sabrina Challal

À œil nu, à cœur affable
Regardez-la,
Quand, de son corps il l’étreint
Tel une égide apprivoisée
S’abandonner ; pâmée, désireuse
D’un temps paresseux, exalté

Regardez-la
Quand elle chemine, quand elle s’égaye.
Qu’elle est gracieuse en sa révolte
Lorsqu’en chaste, elle s’offre, avide
Entre deux regards enfantins
Dans une étreinte de frénésie
S’agrippant tantôt à ses seins nus

Ha !

Qu’elle est sauvage en sa folie
Qu’elle est maline en ses attraits !
Elle déchoit son habit céleste,
Tandis qu’aux allures de nuit
Son ardeur s’éveille sans cri.

_________________________

Ça ne sera que trop peu ; te le dire
Me voici encore un soir, désireuse
À demi-nue m’agrippant, à ma chair,
À un sein à l’écart de tes yeux
Sous un habit léger quelque peu vieilli

Et toi, au loin, là-bas et ici
Parfois tout sourire, parfois vacillant
Me conviant chaque fois à chérir
L’odeur de l’attente qui pâlit.

Il est de ces confessions sincères
Sans fausses virgules, sans injures
D’une exquise pensée qui vacille
À l’audacieux aveu trop entiché

Je n’étais venue que pour un verre
Mais dans une étreinte de grâce
Il appelait parfois à une douce ivresse
Parfois à un cri qu’on exhibe en s’agitant.

_________

Apprends-moi à m’étourdir de tout ce qui est toi
M’étancher de ta verve jusqu’à en être ivre
Ressuscite alors mon désir sous cette somptueuse effervescence
Il erre tel l’alizé sur les délires qui naissent…

Apprends-moi à sombrer dans ces frissons caressants
S’enliser dans l’abondant déluge de tes envies
Dans ce bain pelucheux ou je me fais servante
Donnée à tes fureurs toi mon indompté mon tyran.

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Journaliste Littéraire & Poète
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Lazhari Labter est journaliste spécialisé en art littéraire au sein de Souffle inédit. Il anime la rubrique « Poètes sur tous les fronts », consacrée aux voix contemporaines et aux figures majeures de la poésie. Poète et écrivain, il développe une réflexion engagée sur la création littéraire et ses enjeux dans le monde actuel.