« Dans l’ombre » d’Isabelle Debray en arabe

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Isabelle Debray - Photo : Antoine Debray

Publié en 2024 au Mercure de France, « Dans l’ombre » d’Isabelle Debray trouve aujourd’hui une nouvelle résonance en arabe grâce à la traduction d’Aymen Hacen. Paru aux Éditions Sikelli sous le titre « في الظلّ »

Dans l’ombre d’Isabelle Debray en arabe : la traduction comme recréation

Par Salsabil Gouider

Entre mémoire intime et traversée idéologique, le livre Dans l’ombre d’Isabelle Debray apparaît comme un objet littéraire difficile à classer. Ni roman, ni biographie, ni confession au sens strict, ce texte, publié au Mercure de France en 2024, avance par fragments, éclats, silhouettes et réminiscences. Il fallait donc, pour le faire passer en arabe, un traducteur capable de comprendre non seulement la langue d’Isabelle Debray, mais aussi son rythme intérieur, sa respiration discontinue, sa manière de faire surgir la pensée à travers la coupe, la suspension et l’allusion. Avec في الظلّ, paru à l’occasion de la Foire du livre de Tunis, en avril 2026, aux Éditions Sikelli, Aymen Hacen réussit précisément cela : restituer une voix sans l’alourdir, transmettre une texture sans la trahir.

Dès les premières pages, le lecteur comprend qu’il entre dans une œuvre de l’ombre au sens fort : l’ombre des femmes, l’ombre de l’Histoire, l’ombre portée d’un homme — ici le philosophe et écrivain Régis Debray —, mais aussi l’ombre comme espace de révélation. Le livre s’ouvre sur cette phrase empruntée à John Lennon : « Il est facile de vivre les yeux fermés en interprétant de travers tout ce que l’on voit… »

Dans la version arabe, la phrase devient : « من السّهل أن نعيش بأعين مغمضة، فاشلين في تفسير كلّ ما نراه ». Traduction simple en apparence, mais déjà révélatrice d’un choix : conserver la fluidité méditative du texte français tout en donnant à l’arabe une densité légèrement tragique.

Le grand mérite d’Aymen Hacen est de ne jamais chercher à “arabiser” artificiellement l’univers d’Isabelle Debray. Il accepte au contraire sa nature profondément française, intellectuelle, parisienne parfois, nourrie de références historiques, philosophiques et politiques. Mais cette fidélité n’exclut pas l’invention. Elle la suppose. Le traducteur sait que l’on ne traduit pas seulement des mots : on traduit une cadence, un regard sur le monde, une manière de lier les êtres aux événements.

Isabelle Debray - Dans l'ombre

Isabelle Debray - Dans l'ombre

Ainsi, lorsque le texte français écrit : « La dualité deviendra omniprésente. Miroir permanent », la traduction arabe propose : « ستكون الثنائية في كلّ مكان، كمرآة دائمة ». La phrase arabe conserve l’épure de l’original tout en accentuant discrètement sa portée existentielle. Ce travail de modulation se retrouve tout au long du livre.

Car, Dans l’ombre est une œuvre construite sur la fragmentation. Chaque paragraphe ressemble à une note, à une stèle, à une vignette mémorielle. L’écriture d’Isabelle Debray procède moins par narration que par touches successives. On pense parfois au montage cinématographique, parfois au poème en prose, parfois encore aux moralistes français. Le texte juxtapose les femmes aimées, les engagements révolutionnaires, les figures intellectuelles, les souvenirs politiques et les obsessions sentimentales de Régis Debray dans une vaste mosaïque affective et idéologique.

Or cette écriture discontinue représente un défi majeur pour tout traducteur. Le risque est double : soit lisser le texte et lui faire perdre sa nervosité, soit au contraire le rendre opaque et hermétique. Aymen Hacen évite ces deux pièges. Son arabe demeure souple, littéraire sans préciosité, élégant sans surcharge. Il réussit surtout à préserver le caractère syncopé du texte original.

Plus remarquable encore est le travail effectué sur les références culturelles et philosophiques. La traduction arabe ne se contente pas d’importer les noms propres ; elle accompagne le lecteur, parfois grâce à des notes discrètes mais précieuses. Là où certains traducteurs auraient choisi l’effacement ou la simplification, Aymen Hacen fait le pari de l’intelligence du lecteur arabe. Les références à la Résistance française, à Voltaire, à Jean-Paul Sartre, à Fidel Castro, à Che Guevara ou encore à Pablo Neruda demeurent pleinement actives dans le texte arabe.

Le traducteur montre également une grande intelligence dans sa manière de restituer le mélange constant de sensualité et de réflexion qui caractérise le livre. Chez Isabelle Debray, les femmes ne sont jamais de simples silhouettes sentimentales ; elles deviennent des territoires, des idéologies, des moments historiques. « Femmes rêves. Il les aura aimées. Il les aimera toujours » devient en arabe : « نساء أحلام. سيحبهنّ دائما ». La concision demeure intacte, mais l’arabe y ajoute une musicalité propre.

Il faut également saluer l’initiative éditoriale d’avoir précédé la traduction d’un long entretien avec l’autrice. Cet échange, mené par le traducteur lui-même, éclaire admirablement le projet du livre. Il permet de comprendre que Dans l’ombre n’est pas seulement un récit sur les femmes de Régis Debray, mais aussi une réflexion sur la mémoire affective, la fidélité paradoxale, le temps politique et la survivance des passions. À travers ses questions, Aymen Hacen apparaît moins comme un simple passeur que comme un lecteur critique profondément impliqué dans l’univers du texte.

Cette implication explique sans doute la réussite de la traduction. Il y a chez lui une compréhension intime des tensions qui traversent l’œuvre : tension entre engagement et désillusion, entre amour et idéologie, entre révolution et vieillissement. Le texte français avance constamment entre lyrisme et lucidité. L’arabe d’Aymen Hacen parvient à maintenir cet équilibre fragile.

On pourrait même dire que cette traduction contribue à inscrire Dans l’ombre dans un nouvel espace culturel. En arabe, le livre acquiert une résonance particulière. Les thèmes du militantisme, des fractures idéologiques, des fidélités sentimentales et des illusions révolutionnaires trouvent un écho évident dans l’histoire intellectuelle du monde arabe contemporain. Sans jamais forcer l’analogie, la traduction laisse apparaître cette profondeur supplémentaire.

À une époque où tant de traductions semblent produites dans l’urgence ou l’automatisme, في الظلّ   rappelle ce que peut être une véritable traduction littéraire : un acte de lecture profonde, de recréation et d’hospitalité linguistique. Aymen Hacen ne traduit pas seulement un livre, il transporte une atmosphère, un imaginaire, une constellation d’idées et de sensations.

Le résultat est une œuvre qui se lit en arabe avec naturel, comme si elle avait toujours appartenu à cette langue, tout en conservant l’élégance mélancolique et intellectuelle de l’original français. C’est là, sans doute, le signe des traductions durables.

Isabelle Debray, Dans l’ombre, Paris, Mercure de France, 2024, traduit sous le titre de : « في الظّل », par Aymen Hacen, Tunis, Éditions Sikelli, paru le 14 avril 2026, 17 dinars, ISBN : 978-9909-9860-9-7.
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Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.