Dans Femme, Rocío Durán-Barba explore le lien entre identité féminine et création poétique.
Femme : sujet démiurgique et création verbale dans la poésie de Rocío Durán-Barba
Par Teonilda Madera
Dans le recueil Femme de Rocío Durán-Barba se déploie une conception de l’art poétique qui dépasse la simple représentation pour s’inscrire dans une dimension créatrice de nature démiurgique. Dès ses premières images, l’œuvre suggère l’entrée dans un seuil symbolique – configuré par l’image du nuage – qui ne conduit pas à une fuite du réel, mais à l’instauration d’un espace alternatif où le langage fonde sa propre logique.
Ainsi, les éléments d’apparence magique, telle la plume, loin de relever d’une rupture imaginaire, agissent comme les manifestations d’un ordre intérieur dans lequel la parole poétique possède le pouvoir d’engendrer le réel. La construction d’un plan cosmique, traversé de nuances chromatiques et d’expansions sensorielles, renforce l’idée que la voix lyrique ne décrit pas l’univers : elle le produit, le crée.
Le sujet poétique acquiert dès lors une dimension démiurgique en transformant l’acte de nommer en pratique de configuration symbolique. Ce processus atteint son point culminant dans l’affirmation : « Je suis femme et j’écris », où identité et écriture convergent comme des actes simultanés d’existence et de création. La voix poétique ne se contente plus de s’exprimer dans le poème : elle se constitue elle-même dans et par la parole. L’œuvre propose ainsi une poétique où la subjectivité féminine s’érige en force originelle d’un univers verbal autonome.
Espace poétique et création verbale
L’œuvre que présente Durán-Barba captive le lecteur dès son ouverture. Elle est une invitation à pénétrer dans un espace de création verbale multidimensionnel. À travers la lecture, le sujet lyrique franchit un seuil qui fonctionne comme un portail symbolique vers un plan céleste à partir duquel la poète édifie son propre univers :
Tout a commencé un jour de folie.
J’ai entrevu un nuage blanc-bleu. Affairé.
Dénudé. Sans portes. J’y suis entrée.
Tel un oiseau aux ailes assoiffées.
C’était comme un tulle au tissage d’eau.
Il n’y avait personne. Quelque chose flottait
simplement. Des éclats de feu. Une certaine
odeur de mer. De sylve. De nature.
De rêves et de visions.
Je m’y suis installée.
Aujourd’hui je suis toujours là.
Dans ce nuage blanc-bleu. Qui plane.
Lentement. Je suis toujours là.
Entre des particules de pensées
et de syllabes. Entrelacée à leurs va-et-vient.
Autour le bleu dans son jour. Le revers
de la nuit. Une voix dans le ciel.
Ou le ciel dans une voix.
Le sujet poétique accède à un espace « sans portes », tout en possédant la capacité de le traverser et de l’habiter. L’entrée dans ce lieu ne répond pas à des coordonnées matérielles, mais à un passage médiatisé par des « particules / de pensées et de syllabes ». La voix lyrique de Femme se déplace ainsi du monde terrestre vers un espace propre, configuré par des images chromatiques et des résonances cosmiques.
L’affirmation « Je suis femme et j’écris » révèle le point de plus haute conscience créatrice du recueil. Ce vers ne constitue pas uniquement une affirmation identitaire : il fonctionne également comme une déclaration du pouvoir créateur de l’écriture. Être et créer s’accomplissent dans l’acte scriptural lui-même. En ce sens, Durán-Barba fonde simultanément le sujet et le monde par la parole poétique.
Le sujet démiurgique qui émerge dans Femme ne se configure pas comme une divinité absolue, mais comme une conscience capable de réorganiser et de resignifier l’expérience à travers le langage.
Rhétorique et subversion du langage
La maîtrise verbale présente dans Femme révèle un vaste usage des figures rhétoriques et des procédés de pensée associés à des traditions poétiques qui renvoient aussi bien au Siècle d’Or espagnol qu’à la sensibilité moderne. Les vers cités témoignent d’un emploi raffiné de métaphores, d’antithèses, de parallélismes, de chiasmes, de personnifications et de structures elliptiques qui contribuent à la construction d’un univers symbolique autonome.
Le vers « Tel un oiseau aux ailes assoiffées » (Durán-Barba, p. 7) peut se lire comme une hypallage déplaçant l’attribut de la soif vers les ailes, altérant délibérément l’ordre logique de la perception. La figure produit ainsi une réorganisation du lien entre corps, désir et mouvement. La soif – condition propre du sujet – est transférée aux ailes, espace symbolique de l’élévation et de la transcendance.
Le poème déstabilise de cette manière les hiérarchies rationnelles du langage référentiel et ouvre un espace où l’imaginaire acquiert une consistance matérielle. Ce procédé peut être interprété à partir de la notion kristevienne de la sémiotique, comprise comme l’irruption d’impulsions, de rythmes et de déplacements qui fracturent la stabilité du discours logique.
La voix poétique de Femme ne se limite pas à décrire une expérience : elle la reconfigure à travers une syntaxe qui subvertit l’organisation conventionnelle du sens.
La métaphore fonctionne dans ce recueil comme l’un des principaux mécanismes de construction symbolique. Le langage acquiert une dimension générative : le sujet lyrique ne décrit pas le monde, il le réinvente à travers des images qui transforment l’intangible en matière poétique.
Dans le vers « Je trébuchai sur un nuage blanc-bleu », l’image du nuage agit comme une métaphore spatiale et émotionnelle suggérant un état de passage, de suspension ou de révélation intérieure. La construction chromatique « blanc-bleu » introduit en outre une délicate synesthésie : les couleurs ne décrivent pas seulement visuellement le nuage, elles évoquent également une atmosphère affective et spirituelle.
De même, dans « Entre des particules / de pensées et de syllabes », on observe un remarquable processus de matérialisation de l’abstrait. Les « pensées » et les « syllabes » sont conçues comme des « particules », c’est-à-dire comme des éléments physiques susceptibles de fragmentation et de mouvement. Cette métaphore confère une corporéité au langage et à la conscience, révélant la capacité créatrice du sujet poétique à transformer l’intériorité en substance verbale.
Dans le vers « Entrelacée à leurs va-et-vient », le mouvement est substantivé et converti en trame métaphorique. L’expression « va-et-vient » transforme l’action dynamique en une entité presque tangible, susceptible d’être « entrelacée ». L’image renvoie à une conception du sujet féminin façonné par les cycles et les fluctuations de l’expérience vitale. La métaphore du tissage suggère continuité, mémoire et construction identitaire. Le langage figuré constitue l’un des principaux mécanismes de construction symbolique de ce recueil de poèmes. Les figures rhétoriques n’apparaissent jamais comme de simples artifices formels, mais comme des procédés qui élargissent la subjectivité créatrice.
Dans le vers « Affairé. Dénudé. Sans portes », la fragmentation syntaxique au moyen de phrases nominales manifeste un usage marqué de l’ellipse verbale, procédé qui intensifie la condensation expressive et confère au discours une forte charge émotionnelle. L’énumération construit progressivement une image de vulnérabilité et d’ouverture existentielle.
Par ailleurs, dans « Une certaine odeur de mer. De sylve. / De nature. », l’énumération s’associe à une expérience sensorielle expansive. La perception olfactive devient vecteur évocateur d’espaces naturels et d’états affectifs, configurant une synesthésie où « l’odeur » dépasse le registre physique pour susciter des images d’amplitude, d’origine et de vitalité.
Enfin, dans les vers « Une voix dans le ciel. / Ou le ciel dans une voix », le jeu spéculaire de la construction révèle un usage particulièrement raffiné du retruécano. La disposition croisée des termes compose également un chiasme qui renforce la réciprocité symbolique entre « voix » et « ciel ». Cette inversion syntaxique engendre une correspondance entre l’humain et le transcendant, caractéristique essentielle de la poétique du recueil.
L’ensemble de ces procédés révèle une reconfiguration symbolique de ce qui est créé, où l’expérience poétique transforme la logique référentielle du monde quotidien. Le processus créateur du sujet poétique fait du langage l’instrument de construction d’un univers alternatif.
Écriture féminine et subjectivité
Femme, c’est un recueil qui articule différents registres discursifs que l’on peut lire à la lumière de la notion bakhtinienne d’hétéroglossie. La coexistence de registres poétiques, sociaux et idéologiques enrichit la complexité linguistique de l’œuvre et permet de placer la femme au centre même de l’acte créateur.
L’affirmation « Je suis femme et j’écris » (Durán-Barba p. 12) constitue l’un des noyaux sémantiques fondamentaux du recueil, dans la mesure où elle articule identité, corporéité et création verbale au sein d’un même geste énonciatif. Le vers ne fonctionne pas uniquement comme reconnaissance de soi, du sujet féminin, mais comme inscription d’une subjectivité qui se constitue dans l’acte même d’écrire. L’écriture cesse alors d’être un simple véhicule expressif pour devenir un espace de production ontologique.
Cette formulation peut être lue en dialogue avec les réflexions de Julia Kristeva dans Revolution in Poetic Language, où le « sujet en procès » se configure dynamiquement à l’intérieur du langage et jamais comme identité fixe ou close. Dans cette perspective, la voix lyrique de Femme ne préexiste pas au poème : elle émerge et se réorganise au sein même de la pratique scripturale.
De même, l’insistance sur l’énoncé « Je suis femme et j’écris » peut être rapprochée de la réflexion de Luce Irigaray concernant la nécessité d’une économie symbolique féminine capable de déplacer les modèles discursifs patriarcaux traditionnels. Dans le recueil de Durán-Barba, l’acte d’écrire apparaît non comme une reproduction passive du langage hérité, mais comme une pratique créatrice qui reconfigure l’espace symbolique à partir d’une sensibilité féminine. Nommer équivaut ainsi à fonder.
Dans Femme, la voix poétique exalte la nature et exprime le désir de se fondre en ses phénomènes. Les vers suivants révèlent cette aspiration :
Le paysage ondule. Empli de la lueur
des neiges éternelles. De l’éclat des Andes.
Des sentiers légendaires. D’air blanc-bleu.
Des volcans ardents
où logent les dieux du soleil.
L’horizon ondule. Baigné de pluie.
C’est le ravissement.
Les gouttes tombent sans relâche.
Cristallines. Douces.
Je voudrais m’en emparer.
Je voudrais écrire la pluie.
Dire son jaillissement. Ses immenses traînes.
Son émotion. Contempler son toucher.
Sa fraîcheur roulant sur ma peau.
Jusqu’à me posséder.
J’aimerais me fondre en elle.
…
Dimension cosmogonique et symbolique
Le sujet poétique de Femme incorpore des références qui renvoient symboliquement à la tradition théologique chrétienne. La Genèse (1:26) énonce : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance… » (RVR1960). La tradition chrétienne a souvent interprété ce pluriel comme une possible allusion à la Trinité.
De manière analogue, l’univers poétique de Durán-Barba semble se construire à travers une interaction entre le sujet créateur et un élément magique : la plume. Aux côtés du langage, celle-ci agit comme instrument fondamental de l’acte créateur :
« Je suis femme et j’écris »
J’entends un écho venu de loin. Persistant.
J’en suis étonnée.
Ce thème n’a jamais traversé mon esprit.
J’appelle ma plume. Elle est dressée
pour chanter l’alphabet. Elle s’approche.
Frôle la page. Frôle l’instant. Papillonne.
Nous glissons les lettres
dans la blancheur de l’heure.
« Je suis femme et j’écris »
Mais ma plume s’arrête
pâlit
sursaute
J’insiste. « Je suis femme et j’écris ».
C’est le thème du jour !
Mais ma plume m’évite. Se faufile dehors.
Comme si elle roulait dans la confusion.
Elle s’en va. Comme si elle manquait d’air.
Elle s’évanouit. Comme s’il fallait chercher
la nuit dans le jour. Elle disparaît.
…
La plume fonctionne ici comme une entité accompagnant le sujet poétique dans le processus de création. La personnification lui attribue des qualités autonomes : elle écoute, chante, voltige et participe activement à l’écriture. Dans l’emploi du pluriel – « Nous glissons les lettres / dans la blancheur de l’heure. » – apparaît une conception partagée de la création qui renforce la dimension symbolique et cosmogonique du recueil.

Une poétique de la création féminine
Dans Femme, Rocío Durán-Barba construit une poétique où le langage cesse de fonctionner comme simple moyen de représentation pour devenir une force génératrice de réalité, de subjectivité et d’expérience symbolique.
À travers un sujet lyrique de dimension démiurgique, le recueil configure un univers verbal dans lequel la parole ne reproduit pas le monde, mais le réorganise et le réinvente depuis une sensibilité féminine d’une remarquable puissance créatrice. Les images cosmiques, la matérialisation de l’abstrait et la constante transgression de la logique référentielle révèlent une écriture qui trouve dans la métaphore, le rythme et la fragmentation une voie d’expansion du sujet poétique.
De même, l’affirmation « Je suis femme et j’écris » condense le noyau philosophique et esthétique de l’œuvre : écrire équivaut à exister et, simultanément, à fonder un espace symbolique propre.
Dans cette perspective, Femme dialogue avec des traditions poétiques et théoriques liées au créationnisme, à l’hétéroglossie et à l’écriture féminine, sans toutefois se laisser subordonner à aucune d’entre elles. Le recueil propose plutôt une poétique singulière où la voix féminine s’érige en conscience créatrice capable de transformer le langage en territoire de genèse, de mémoire et de transcendance.
Ouvrages cités :
Bajtín, Mijaíl. Estética de la creación verbal. Siglo XXI Editores, 1982.
Durán-Barba, Rocío. Femme / Mujer. Editorial La Feuille de Thé, 2024.
Irigaray, Luce. Ese sexo que no es uno. Akal, 1984.
Kristeva, Julia. Revolution in Poetic Language. Translated by Margaret Waller,
Columbia UP, 1984.
Teonilda Madera, PhD
2 juin 2026
Teonilda Madera est une poète, romancière et dramaturge originaire de République dominicaine. Docteure en philosophie de la City University of New York, elle a reçu le Willa Elton Memorial Prize pour ses travaux sur la poésie latino-américaine. Son œuvre, publiée dans de nombreuses revues et anthologies internationales, lui a valu plusieurs distinctions, dont l’Ordre du Mérite Citoyen décerné par le Consulat de la République dominicaine à New York. Elle est l’autrice de plusieurs recueils de poésie, dont Corazón de jade con lágrimas de miel (1995), Un camino carmesí (2009) et Manantial de las visiones (2024).




