Dans Art contemporain, art officiel, Patrick Burandelo livre une critique sévère du système de l’art contemporain.
Patrick Burandelo critique l’art contemporain dans « Art contemporain, art officiel »
Par Grégory Rateau
Un réquisitoire cohérent et tranchant qui ne révèle pas tant une vérité nouvelle qu’il ne pousse jusqu’à l’étouffement l’idée que l’art contemporain est devenu un système autoréférentiel produisant du vide comme valeur.

L’art comme circuit fermé de reconnaissance
Le texte s’impose par sa continuité, sans détour, avec une idée fixe qui ne lâche pas, l’art contemporain aurait glissé vers autre chose que lui-même. Ce qui se présente encore comme œuvre ne serait plus qu’un élément dans un ensemble plus large, un dispositif où la valeur circule avant même que le regard n’ait lieu.
Burandelo tient cette ligne avec fermeté. Il ne décrit pas seulement des dérives, il propose une relecture globale. L’œuvre devient secondaire, presque interchangeable. Ce qui prime, c’est le réseau qui la porte, institutions, discours, marché. Le regard ne cherche plus, il valide. Et cette validation suffit à faire exister l’objet.
Le point le plus incisif de l’essai réside dans sa manière de traiter le vide. Non comme un échec ou une faiblesse, mais comme un principe actif. L’absence d’expérience sensible, loin d’être problématique, devient opérante. Elle déplace l’attention, la redirige vers ce qui entoure l’œuvre, sa cote, son commentaire, sa circulation. L’art ne retient plus, il oriente.
Cette lecture fonctionne parce qu’elle simplifie avec précision. Elle impose une cohérence qui rend le paysage lisible. Mais cette lisibilité a un coût. À force de tout ramener à une même logique, le texte absorbe ce qu’il analyse. Les différences s’effacent, les tensions se réduisent, les œuvres ne font plus rupture, elles illustrent.
C’est à cet endroit que la critique se rigidifie. Le modèle devient total. Rien ne semble lui résister, ni les marges, ni les tentatives de rupture. Tout est déjà pris dans ce qu’il décrit. Cette fermeture affaiblit légèrement la portée du propos, en supprimant les zones d’incertitude qui auraient pu le relancer.
Lorsque Burandelo introduit une dimension plus psychologique, le texte retrouve pourtant une densité différente. La référence au pervers narcissique déplace la réflexion vers des rapports d’emprise, de séduction et de domination. L’analyse gagne alors en trouble, en ambiguïté, en force aussi. Elle cesse d’être uniquement théorique.
On perçoit dans cette insistance une inquiétude plus profonde. La disparition du beau ne relève pas seulement d’un changement esthétique, elle engage une perte plus large, celle d’un espace commun de perception et de jugement. Ce qui se défait ici, ce n’est pas seulement une tradition, c’est une possibilité de partage.
Ce que propose Burandelo ne surgit pas dans un vide théorique. Sa lecture de l’art contemporain s’inscrit dans une histoire critique déjà dense, qui a depuis longtemps mis en cause le rôle des institutions, du marché et des discours dans la fabrication de la valeur artistique. L’idée d’un art pris dans un réseau de validation, détaché de l’expérience sensible, a été largement formulée avant lui.
Rien ici, au fond, n’apparaît entièrement neuf. Ni la méfiance à l’égard des institutions, ni la dénonciation d’un système autoréférentiel, ni même l’idée d’un affaiblissement de l’expérience esthétique. Ces lignes de force traversent déjà plusieurs décennies de pensée sur l’art contemporain.
La singularité de l’essai se situe ailleurs. Elle tient dans un geste de resserrement. Burandelo ne nuance pas, il concentre. Il rassemble ces critiques éparses et les pousse jusqu’à former un bloc cohérent, presque hermétique. Tout converge vers une même logique, celle d’un système qui absorbe, transforme et neutralise ce qu’il produit.
Ce choix donne au texte sa puissance. Il le rend lisible, frontal, difficile à contourner. Mais il en constitue aussi la limite. À force de refermer le cadre, l’essai réduit les zones de tension, les contradictions internes, les cas qui résistent. Ce qui, ailleurs, pouvait encore faire débat devient ici démonstration.
La dimension psychologique introduite par la figure du pervers narcissique accentue encore ce mouvement. Elle ne renouvelle pas entièrement la critique, mais elle la déplace vers un registre plus incarné, plus conflictuel. Le système n’est plus seulement abstrait, il prend la forme d’un rapport d’emprise.
Burandelo ne découvre pas un territoire, il en durcit les contours. Cette opération produit un effet net, mais elle transforme aussi une réflexion complexe en un modèle fermé, où tout semble déjà joué.
L’essai reste fidèle à sa tension initiale. Cette constance lui donne une netteté indéniable. Elle en constitue aussi la limite, en laissant peu de place à ce qui déborde, à ce qui échappe, à ce qui contredit.
Burandelo propose un texte sans concession, qui assume de forcer le trait pour atteindre son objectif. Cette dureté peut déranger, parfois simplifier à l’excès, mais elle produit un effet réel. Elle oblige à reconsidérer un champ devenu trop familier pour être encore interrogé avec exigence.
Art contemporain, art officiel est publié aux Editions HAPAX




