Avec La Légende, Boualem Sansal livre un récit marqué par la prison, la liberté et la construction de sa propre figure publique.
Boualem Sansal, La Légende : la métamorphose d’un romancier en figure publique
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Il est des livres qui demandent moins à être admirés qu’à être interrogés. La Légende, de Boualem Sansal, paru chez Grasset le 2 juin 2026, semble être de ceux-là.
À première vue, l’ouvrage apparaît comme le témoignage d’un écrivain jeté dans les geôles algériennes pour avoir refusé le silence. On y retrouve le courage réel de l’homme, son refus de céder à l’arbitraire, sa foi dans la littérature comme espace ultime de liberté. Nul lecteur de bonne foi ne saurait nier cette dimension. L’emprisonnement de Boualem Sansal a tout l’air d’une affaire politique avant d’être un sujet littéraire. Mais précisément : la littérature commence là où le témoignage cesse d’être sacré. Ce qui frappe en effet à la lecture de La Légende, ce n’est pas seulement la dénonciation du régime algérien. C’est la manière dont l’auteur construit sa propre figure. Le prisonnier devient rapidement visionnaire. Le dissident se mue en prophète. L’homme se transforme en personnage. Le livre s’intitule La Légende, et ce titre finit par constituer son principal problème : la légende concerne parfois davantage Sansal que ce qu’il raconte.
À ce titre, plusieurs passages sont dérangeants, non qu’ils disent ou expriment des vérités capables de susciter de tels effets, mais parce que nous ne comprenons pas, tant c’est brouillon, trouble, intrigant : « Le lecteur, je l’entends déjà : il connaît l’histoire, il a lu quantité d’articles, vu des images, entendu des commentaires, signé des appels, participé à des marches. Il n’est pas venu pour apprendre les faits comme on apprend une chronologie. Il est, lui aussi, partie prenante dans cette affaire. À sa manière, toute la France a été prise en otage par Tebboune, sa police secrète et ses diplomates. L’affaire est donc sienne, elle a touché au plus sensible, aux fondamentaux, à l’honneur du pays, à son intégrité, à l’idée fondatrice qu’il se fait de lui-même.
Il est venu pour entendre comment je la raconte – et pour savoir si j’ai bien compris ce que j’ai traversé, ou si je n’ai fait qu’habiter une légende commode, bonne pour une évasion de prestidigitateur. Et comprendre pourquoi certains m’ont défendu en tant qu’homme libre injustement emprisonné et d’autres en tant que monnaie d’échange dans un épisode de guerre secrète entre Alger et Paris, voire seulement entre Tebboune et Macron.
Car il y a bien eu une légende. Elle est née en prison. Elle s’est propagée dehors. Elle m’a porté comme une vague porte un corps : parfois elle le sauve, parfois elle le noie. Et j’ai mis du temps à comprendre que la légende, même quand elle nous protège, nous prend quelque chose, notre droit d’être simplement un homme. Un homme qui n’habite pas un piédestal et ne se promène pas avec. Vivant il n’avait rien, mort il ne laisse rien, un souvenir peut-être, une histoire ou une œuvre inachevée.
[…] mais oui, de fait, on a commencé à parler de mon affaire comme de l’affaire du siècle. On citait Soljenitsyne, Dreyfus, Navalny… ; le mot légende s’est imposé de lui-même, dans la foulée, mais personne n’y a prêté plus d’attention. Sauf moi. J’avais clairement senti qu’une force avait déplacé mon regard, ou avait distordu devant moi le continuum. Quelque part dans l’inconnu de l’infini, un mot tout-puissant aurait peut-être été prononcé. Je ne sais lequel. Moi, j’aurais dit : Dieu, l’Apex primordial ou simplement Liberté, ou Amour sans lequel la liberté serait une négation de la vie et c’est ma foi vrai : qu’y a-t-il de plus étrange que la négation de la vie, qui n’est pas seulement tuer la vie, mais la nier dans son essence ? »
L’écrivain n’est plus seulement témoin d’une histoire. Non, il en devient le centre gravitationnel. Les événements, les soutiens, les trahisons, les amitiés, les conflits semblent converger vers sa personne. Une telle posture n’est pas sans rappeler certains mémorialistes du XXᵉ siècle qui, à force de combattre les mensonges du pouvoir, finissaient par ériger leur propre vérité en dogme.
Le paradoxe est là : Boualem Sansal dénonce les récits officiels tout en produisant parfois son propre récit officiel. Cette ambiguïté apparaît avec une particulière netteté lorsqu’il évoque Antoine Gallimard et Jean-Marie Laclavetine. Le lecteur est invité à adhérer à une version des faits qui ne souffre guère la contradiction. Or la polémique qui a suivi la publication du livre montre qu’il existe une autre lecture de cette histoire, et que les accusations formulées par l’auteur sont loin de faire l’unanimité. Un critique n’a pas à choisir un camp. Pour notre part, nous ne faisons que constater que le texte exige ici une confiance que rien ne justifie pleinement. Cette difficulté, que nous éprouvons sincèrement, rejoint une question plus large : celle de l’évolution intellectuelle de Boualem Sansal.
L’auteur du Serment des barbares fut longtemps perçu comme l’une des grandes voix critiques de l’Algérie contemporaine. Son combat contre l’islamisme, son refus du nationalisme officiel, sa défense de la liberté de conscience lui avaient assuré une place singulière dans le paysage intellectuel maghrébin. D’où notre intérêt personnel autant pour l’écrivain que pour l’homme dont nous avons lu, dès sa parution en 2006, Poste restante : Alger. Lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes ; lecture que nous pouvons assimiler à une prise de conscience radicale car la voix de Boualem Sansal était aussi franche que convaincante.
Mais au fil des années, cette critique de l’islamisme a souvent semblé glisser vers une critique beaucoup plus générale de l’islam, de la culture arabe ou de la société algérienne elle-même. Pour nombre de ses lecteurs, la vigilance laïque s’est progressivement transformée en obsession civilisationnelle. L’écrivain qui dénonçait un système politique a parfois donné l’impression de mettre un peuple entier dans le box des accusés. C’est là que le débat devient inconfortable. On peut de fait défendre le droit de Sansal à écrire ce qu’il pense, tout en refusant de sanctifier chacune de ses positions. On peut condamner son emprisonnement tout en contestant certaines de ses analyses. On peut admirer l’écrivain et demeurer sceptique devant le polémiste.
Et c’est là que le bât blesse : une partie de la droite radicale européenne a fait de lui une figure emblématique de ses propres combats identitaires, ce qui a suscité de nombreuses controverses, y compris parmi ses soutiens historiques. Certes, une récupération politique ne suffit pas à discréditer un auteur, mais lorsqu’un écrivain semble de moins en moins gêné par cette récupération, la question mérite d’être posée.
Par ailleurs, le mot de « harki », souvent employé à son encontre, appartient davantage au vocabulaire de l’invective qu’à celui de la critique. Il simplifie à l’extrême une trajectoire complexe. Pourtant, derrière l’insulte se cache une interrogation réelle : à quel moment la critique d’un régime cesse-t-elle d’être une critique du pouvoir pour devenir une critique du pays lui-même ? La Légende ne répond pas à cette question. Malheureusement, elle l’aggrave.
Sans doute le grand écrivain est-il celui qui doute de sa propre vérité. Le pamphlétaire, lui, doute surtout de celle des autres. Et la nuance est de taille. Or, dans ses meilleurs moments, La Légende retrouve la profondeur du premier Sansal : celui qui savait que la littérature n’est pas un tribunal mais une exploration de l’ambiguïté humaine. Dans ses moments les plus faibles, le livre ressemble à un réquisitoire où le monde entier semble convoqué pour confirmer la justesse de son auteur.
C’est pourquoi La Légende nous paraît moins importante comme récit de prison que comme symptôme. Elle raconte la métamorphose d’un romancier en figure publique, puis d’une figure publique en conscience autoproclamée. Toujours est-il que l’histoire de la littérature nous enseigne que les écrivains deviennent rarement meilleurs lorsqu’ils se prennent pour des prophètes. De ce point de vue, le véritable sujet du livre n’est peut-être ni la prison, ni l’Algérie, ni même la liberté. Le véritable sujet du livre est le miroir. Et c’est devant ce miroir que Boualem Sansal apparaît aujourd’hui à la fois le plus courageux et le plus vulnérable.
Photo de couverture @ Wikimédia
Boualem Sansal, La Légende, Paris, Grasset, 252 p., 22 euros, paru le 2 juin 2026.





