Le Grand Continent n°5 analyse les nouvelles formes du pouvoir, le néo-royalisme et les défis des démocraties dans un numéro riche et stimulant.
Du Mage aux prédateurs : Cinquième numéro de la revue Le Grand Continent Sous la direction de Giuliano da Empoli
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Nous vivons une époque étrange. Les romanciers semblent parfois comprendre le monde avant les politologues. Lorsque Giuliano da Empoli publia Le mage du Kremlin, beaucoup y virent un roman sur la Russie de Vladimir Poutine. Quelques années plus tard, on s’aperçoit qu’il parlait de bien davantage. Son véritable sujet n’était pas la Russie. C’était la transformation silencieuse du pouvoir contemporain, sa théâtralisation, son goût du récit, son détachement progressif des institutions au profit des hommes qui prétendent les incarner.
Le pouvoir cessait d’être une administration, il redevenait une cour. Depuis, les événements n’ont cessé de confirmer cette intuition. Donald Trump est revenu. Les géants du numérique gouvernent désormais autant qu’ils innovent. Les réseaux sociaux fabriquent des réalités concurrentes. Les démocraties libérales doutent d’elles-mêmes tandis que les régimes autoritaires empruntent les instruments de la modernité pour perfectionner leur domination.
Nous avions appris à penser les institutions. Nous devons désormais apprendre à penser les prédateurs. C’est précisément l’ambition du cinquième volume du Grand Continent, L’ennemi qui nous désigne. Apprendre à résister aux prédateurs.
Cette revue est devenue, en quelques années, l’un des très rares lieux où l’Europe continue d’élaborer une pensée longue, exigeante, presque obstinée, face à un monde qui ne jure plus que par l’immédiateté. Elle refuse le commentaire continu pour retrouver ce que les grandes revues avaient autrefois de plus précieux : le temps de l’intelligence.
On pourrait croire que ce volume cherche seulement à expliquer Donald Trump. Il fait beaucoup plus. Il tente de comprendre ce que devient le pouvoir lorsqu’il cesse de croire aux règles. À cet égard, le texte consacré au « néo-royalisme » constitue probablement le cœur intellectuel de l’ouvrage. Les auteurs avancent une hypothèse aussi ambitieuse que provocatrice : nous n’assisterions pas simplement à une crise de l’ordre international libéral, mais à l’émergence d’un ordre nouveau où les États cèdent progressivement la place à des logiques de cour, de fidélité personnelle et de prédation patrimoniale.
En refermant ces pages, il est difficile de ne pas songer au roman de Giuliano da Empoli. Mais une différence majeure apparaît. Le romancier suggérait. Les chercheurs démontrent. Là où Le mage du Kremlin avançait par silences, métaphores et ambiguïtés, Le Grand Continent construit un appareil conceptuel impressionnant. Les intuitions du roman deviennent ici des catégories politiques. Cette transposition est fascinante. Elle est aussi, parfois, sa limite, car le concept de « néo-royalisme » possède une puissance explicative indéniable. Il éclaire le trumpisme avec une remarquable cohérence. Il montre comment les fidélités personnelles remplacent progressivement les institutions, comment les intérêts privés absorbent l’intérêt général, comment la souveraineté cesse d’être juridique pour devenir patrimoniale.
Mais le concept est si séduisant qu’il menace parfois de tout absorber. Trump, Poutine, Orbán, Modi, Erdoğan, Mohammed ben Salmane : tous semblent désormais appartenir à une même constellation. La démonstration convainc souvent. Elle convainc même beaucoup. Peut-être convainc-elle un peu trop.
Il existe toujours un danger lorsque la pensée produit une catégorie suffisamment vaste pour accueillir toutes les réalités. À vouloir révéler la logique commune, on risque d’estomper les différences historiques, culturelles et civilisationnelles qui font pourtant la singularité des régimes. Le monde résiste toujours aux familles trop bien ordonnées.
Cette réserve n’enlève rien à l’extraordinaire richesse du volume. L’entretien avec Phil Klay sur le « Colisée numérique » en offre une autre illustration éclatante. En relisant saint Augustin, l’ancien marine américain montre que le véritable enjeu des images numériques n’est pas seulement politique mais moral : elles façonnent lentement notre capacité à accepter la violence, jusqu’à nous rendre familière la cruauté. Cette intuition dépasse largement le cas américain. Elle concerne chacun d’entre nous. Nos écrans ne nous montrent pas seulement le monde. Ils travaillent notre conscience.
C’est sans doute là que Le Grand Continent est le meilleur : lorsqu’il parvient à faire dialoguer Augustin avec TikTok, les traités de Westphalie avec les plateformes numériques, la philosophie avec les guerres commerciales. Cette circulation permanente entre disciplines redonne au mot « revue » son sens le plus noble. On referme ces près de quatre cents pages avec un sentiment paradoxal. Celui d’avoir beaucoup appris. Et celui, aussi, que l’intelligence conceptuelle ne suffit jamais entièrement à épuiser le réel. Non, le monde n’est pas seulement gouverné par des systèmes. Il l’est aussi par des imaginaires, des humiliations, des mémoires blessées, des passions nationales que les meilleures théories peinent parfois à saisir.
Une autre réserve mérite d’être formulée. Malgré son ouverture affichée, Le Grand Continent demeure, au fond, une revue européenne qui pense le monde depuis l’Europe. L’Afrique, le Monde arabe ou l’Asie apparaissent davantage comme des terrains d’observation que comme des lieux de production intellectuelle. Les objets sont mondiaux, le regard reste souvent continental. C’est sans doute le paradoxe de cette revue : elle pense admirablement le monde, elle ne l’écoute pas encore tout à fait.
Reste l’essentiel. À une époque où la pensée est sommée d’aller vite, où les réseaux sociaux remplacent les bibliothèques et où les certitudes tiennent lieu de démonstrations, Le Grand Continent accomplit un travail devenu presque subversif : il réhabilite la lenteur. Ce n’est pas rien. C’est même, peut-être, la première forme de résistance.
Pour finir, nous voudrions citer le début du texte introductif, signé Giuliano da Emploi et Gilles Gressani, notamment le passage qui rend hommage au philosophe Julien Freund, à travers une anecdote (mais l’est-elle vraiment ?), qui explique brillamment le choix du titre de ce cinquième opus de la revue Le Grand Continent : L’ennemi qui nous désigne. Apprendre à résister aux prédateurs :
La scène qui résume le mieux notre moment aurait pu se jouer bien loin du bruit du monde et du spectacle du politique, lors d’une soutenance de thèse dans une salle d’université en 1965.
Un jeune philosophe est assis derrière une table. Face à lui, plusieurs grands maîtres de la philosophie française, dont l’un des plus grands, Jean Hyppolite, l’écoutent avec un mélange d’intérêt et d’inquiétude.
L’impétrant s’appelle Julien Freund et il est venu défendre une thèse profondément inconfortable. Comme souvent avec les idées politiques qui nous dérangent à juste raison, elle a été pensée par Carl Schmitt : la politique, affirme-t-il, commence au moment précis où apparaît la distinction entre l’ami et l’ennemi.
Hyppolite soupire et lâche une phrase qui ressemble à une retraite élégante : « Si vous avez raison, il ne me reste plus qu’à aller cultiver mon jardin. »
Nous sommes dans le monde feutré de l’université d’avant 1968, dans un rituel extrêmement codifié, un peu byzantin et plutôt mandarinal. Faut-il vraiment répondre à l’objection apparemment définitive de celui a été son maître ? Est-ce vraiment une bonne idée ?
C’est pourtant ce que fait Julien Freund : « Je crains, répond-il, Monsieur Hyppolite, que vous ne soyez en train de commettre une autre erreur, car vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas, raisonnez-vous. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. »
Et il ajoute : « L’ennemi vous empêchera même de cultiver votre jardin. » Hyppolite conclut alors, désarmé : « Dans ce cas, il ne me reste plus qu’à me suicider. »
Raymond Aron, le directeur de la thèse de Julien Freund, aurait commenté : « Votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que d’admettre que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales. »
Giuliano da Emploi et Gilles Gressani, « Introduction », in Le Grand Continent, n° 5 : L’ennemi qui nous désigne. Apprendre à résister aux prédateurs, Editions Gallimard, paru le 28 mai 2026, pp. 9-10.





