Dans La Presse de Tunisie du 10 février 2010, nous avons publié un entretien avec Laura Alcoba, sous le titre : « Sans le lecteur, sans son expérience, il ne reste, en effet, que l’absence ».
Laura Alcoba : un entretien sur l’écriture, la mémoire et Minuit à bord
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Résumé de l’entretien du 10 février 2010
Laura Alcoba revient sur son premier roman, Manèges. Petite histoire argentine, inspiré d’un épisode de son enfance sous la dictature en Argentine. Elle explique que ce livre, nourri d’une matière autobiographique, est né de la nécessité de raconter les quelques mois passés dans la clandestinité avec sa mère et de rendre hommage à celles et ceux qui les ont protégées avant d’être assassinés. Elle y pose aussi une question qui la hante : pourquoi certains sont-ils morts tandis que d’autres ont survécu ?

L’écrivaine évoque également la place des morts dans son travail. La prosopopée, présente dans Manèges comme dans Jardin blanc, répond selon elle à une nécessité plus qu’à un choix esthétique. Le rapport entre les vivants et les morts, ainsi que « l’échange avec les fantômes », constitue l’un des fils conducteurs de son œuvre.
Laura Alcoba parle aussi de son lien avec l’Argentine et de sa langue maternelle. Bien qu’elle écrive en français, ses romans se déroulent en espagnol. Elle souligne combien cette langue continue de l’émouvoir et combien elle tient à la qualité des traductions de ses livres.
Enfin, elle confie travailler sur deux nouveaux livres, un roman parisien et un récit autobiographique, avant de conclure sur l’importance essentielle du lecteur. Sans lui, dit-elle, « tout cela n’a aucun sens » et « sans le lecteur, sans son expérience, il ne reste, en effet, que l’absence ».
Née en Argentine à la fin des années soixante, Laura Alcoba a dû quitter son pays natal vers l’âge de dix ans, pour des raisons politiques. Si elle vit aujourd’hui à Paris où elle a fait ses études et où elle enseigne la littérature hispanique, elle est l’auteur, aux éditions Gallimard, de deux très beaux romans, Manèges. Petite histoire argentine, en 2007, et Jardin blanc, en 2009.

Seize ans après avec Laura Alcoba
Seize ans après, nous souhaiterions prolonger avec vous cet entretien. Pouvons-nous dire que beaucoup d’eau a coulé sous les ponts ? Mais dans quel sens ? Vous avez depuis publié de nouvelles œuvres, Les passagers de l’Anna C., en 2012 ; Le bleu des abeilles, en 2013 ; La danse de l’araignée, en 2017 ; Par la forêt, en 2022 ; Les rives de la mer Douce, en 2023 au Mercure de France, lauréat du prix Roger-Caillois ; et Minuit à bord. Enquête romanesque, en février 2026.
A.H. : Comment pourriez-vous résumer les seize dernières années en question ? Qu’est-ce qui a changé chez vous, dans votre travail d’écriture ?
Laura Alcoba : Je ne sais pas si quelque chose a changé dans mon travail d’écriture.
J’ai l’impression de poursuivre, d’un livre à l’autre, un chemin que je découvre à mesure que j’écris, à mesure que j’avance. Avec des difficultés, des doutes, mais le sentiment au bout du compte que quelque chose se construit.
S’il y a eu un changement entre 2010 et aujourd’hui lorsque je me mets au travail, je l’exprimerais peut-être en ces termes : plus encore que lorsque j’ai commencé à écrire, j’ai conscience qu’aucun plan ou projet ne peut précéder l’écriture ; que c’est en m’y risquant que je peux découvrir ce qu’elle me réserve. C’est pour cela que je continue à écrire. Pour voir à quoi va ressembler la suite…
A.H. : En vous réitérant nos félicitations pour le prix Roger-Caillois 2023 pour Les rives de la mer Douce, paru au Mercure de France, dans la collection « Traits et portraits », dirigée par Colette Fellous, nous voudrions vous demander l’histoire de ce livre éminemment autobiographique, car c’est bien l’esprit de la collection, ainsi que la différence qui existe entre lui et les autres.
Laura Alcoba : Ce livre part d’une matière autobiographique mais relève aussi de l’essai. Un des fils conducteurs en est la mémoire du corps. D’où les premières pages que j’ai consacrées à ce qui est a priori une anecdote à propos de l’écrivain argentin Hector Bianciotti mais qui ouvre en réalité une réflexion sur ce que « la tête » parfois oublie alors que le corps en garde la trace et le souvenir à tout jamais.
Les chapitres de ce livre peuvent se lire séparément et sont autonomes mais il existe une réflexion qui les relie. Elle a à voir avec la mémoire et avec les sens, la manière sensorielle dont le passé se manifeste quelquefois à nous alors que nous le pensions évanoui.
A.H. : Minuit à bord, paru récemment, se présente comme une « enquête romanesque ». À vrai dire, le sujet est étonnant, d’autant plus qu’il s’agit du grand ami de Cioran, Benjamin Fondane, l’auteur de Baudelaire et l’expérience du gouffre, Rencontres avec Léon Chestov et de ce merveilleux livre de poésie qu’est Le mal des fantômes.
D’ailleurs, vous écrivez : « On est en 1930. Benjamin Fondane vit la disparition du cinéma muet comme une tragédie. Il le sait définitivement condamné, mais ne s’y fait pas encore. Il n’y arrive pas. Il devrait déjà en porter le deuil, mais comment s’y résoudre. Il écrit toujours à Victoria. Il devrait aussi porter le deuil de cette histoire, mais là non plus, il n’y arrive pas. On est déjà en 1933, bientôt il partira dans les Hautes-Alpes pour un projet cinématographique, il est le scénariste d’un film qui sera tourné par Dimitri Kirsanoff, Rapt. Il s’agit de l’adaptation d’un roman de Ramuz, une histoire de villages ennemis au milieu des montagnes. » (p. 75)
Pourquoi cet intérêt et qu’est-ce qui, dans cette enquête comme dans votre écriture, sépare le vrai du faux, la réalité de la fiction, ou, en d’autres termes, l’éveil du rêve ?
Laura Alcoba : Il y a plus de dix ans, je suis tombée tout à fait par hasard sur l’histoire d’un film tourné en Argentine en 1936 par Benjamin Fondane grâce à Victoria Ocampo, une grande mécène et femme de lettres argentine, fondatrice d’une publication littéraire mythique, la revue Sur. Ce film portait un nom étrange et amusant à la fois, Tararira, un titre qui a plusieurs sens en espagnol et qui semble être une sorte de boutade. Il se trouve que ce film a mystérieusement disparu.
Pour moi, ce n’était au départ qu’une anecdote curieuse. Lorsque j’ai appris l’existence de ce film et que j’ai commencé à effectuer des recherches autour de sa disparition, j’avoue que je n’avais jamais lu Benjamin Fondane. Puis je l’ai fait – et j’ai été fascinée. C’est un grand poète, un auteur immense. Benjamin Fondane est d’origine roumaine et de langue française et il mérite d’être davantage connu. Sa poésie est d’une puissance rare, il y a quelque chose d’incantatoire, une voix bouleversante qui la traverse. Lorsque j’ai pris la mesure de l’importance de l’œuvre de Benjamin Fondane, l’anecdote à propos de la disparition mystérieuse de l’unique film qu’il a tourné est devenue pour moi une sorte d’obsession.
Je suis réellement partie sur ses traces – à Paris, puis en Argentine. Espérant au départ retrouver le film disparu. Je n’ai pas réussi à mettre la main sur ces bobines qui ont sans doute été détruites, mais mon enquête m’a révélé beaucoup de choses. D’une part, les raisons probables de la destruction de Tararira (je ne les « divulgâcherai » pas, il faut lire le livre pour les découvrir !) ; mais cette enquête qui a duré plus de dix ans m’a révélé d’autres choses encore : non seulement pourquoi cette disparition me parlait autant mais encore pourquoi, à mon sens, l’histoire du film perdu de Benjamin Fondane résonne avec notre époque. Je suis convaincue que le fantôme du grand poète et l’histoire de son œuvre cinématographique invisible a quelque chose à nous dire. Il se trouve que Tararira et Fondane lui-même ont été sacrifiés sur l’autel de la politique et de l’argent. Cela résonne tellement avec les temps obscurs que nous traversons !
Je crois que la frontière entre fiction et réalité n’est pas aussi claire qu’on veut parfois le croire. On feint de croire qu’elle l’est. Pour se rassurer, peut-être. Mais en quoi est-ce rassurant ?
La fiction éclaire parfois la réalité. Et vice versa. Réalité et fiction se parlent, elles communiquent. Elles ont besoin l’une de l’autre.
Dans Minuit à bord, la création romanesque du personnage de Fondane est le fruit d’une longue enquête, bien réelle. J’ai laissé dans ce livre, qui est par certains aspects un roman, les traces de cette enquête que j’ai réellement faite, qui a supposé que je fouille, que je voyage, que j’écoute, que j’espère. Que je m’égare, aussi… D’où le sous-titre du livre, « enquête romanesque » : Minuit à bord est un roman et une enquête à la fois.
En même temps, depuis les passages romanesques de Minuit à bord, j’ai parfois l’impression que Fondane ouvre le rideau ténu qui sépare le monde du rêve de notre réalité pour nous délivrer, dans ce monde en pleine convulsion, un message qu’il est important que nous écoutions, aujourd’hui.

A.H. : Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos textes devait être traduit dans d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?
Laura Alcoba : Tout recommencer ? Je ne sais pas, je crois que j’aimerais essayer de poursuivre l’écriture, ce qui est déjà beaucoup et demande tellement d’énergie…
Si je devais me réincarner en un mot, ce serait un adjectif de couleur. En tout cas, un mot plus léger et insaisissable qu’un nom commun. Quelque chose comme « bleu » ou bien « bleuté » qui est encore plus aérien.
Je ne sais pas si je choisirais d’être un arbre, je préférerais être une fleur. Peut-être la fleur d’oranger, pour son parfum. En plus, j’aime beaucoup le nom que cette fleur porte en espagnol : « azahar ». C’est un mot dans ma langue maternelle qui m’a toujours fascinée et qui est d’origine arabe. En espagnol, c’est presque un homophone d’un autre mot, « azar », qui signifie hasard. Et qui est aussi un mot d’origine arabe, qui est arrivé en français en passant par l’espagnol.
J’aime ces échos, le trouble qu’ils font naître. Entre les langues et leurs frontières poreuses, entre les temps.
C’est pour cela que la fleur d’oranger est une de mes fleurs préférées. Pour ces évocations qui s’enracinent dans ma langue maternelle, dans son histoire, comme dans celle qui m’accueille et où j’ai trouvé un refuge, la langue française.
Un animal ? Il faudrait qu’il soit petit, silencieux et coloré. Peut-être une coccinelle.
La plupart de mes livres ont été traduits au moins en une langue, parfois en plusieurs. J’ai des livres traduits en anglais, en allemand, en espagnol, en italien, en serbe, en portugais… Ces voyages linguistiques sont toujours une surprise et un immense cadeau que l’on fait à celui ou celle qui écrit.
Un de mes textes existe en arabe, il s’agit de mon quatrième ouvrage, Le bleu des abeilles, magnifiquement traduit par Ismahen Chaabouni aux éditions Al Muheet.
Je serais très heureuse de voir un autre de mes livres traduit en arabe, mais je ne saurais dire lequel. Une traduction est toujours une rencontre entre un texte, un traducteur ou traductrice et une maison d’édition. Comme les rencontres amoureuses, on ne peut pas les forcer – je peux juste dire que je serais ravie qu’un autre de mes livres soit traduit en langue arabe.




