Dans « Membres fantômes » suivi de « Temps mêlés », Claude Favre présente un recueil qui mêle fragments du monde contemporain, violences, discours médiatiques et paroles intimes pour interroger ce que la poésie peut encore saisir, transmettre et sauver.
« Membres fantômes » suivi de « Temps mêlés » de Claude Favre
Par Grégory Rateau
Claude Favre mêle voix, actualités et paroles ordinaires dans une écriture de la collision.
Je reviens sur « Membres fantômes » suivi de « Temps mêlés » de Claude Favre. J’y reviens parce que l’écriture m’accompagne, parce qu’elle continue à faire son chemin. Elle prend le monde dans son désordre même : guerres, migrations, discours politiques, chiffres, slogans, noms propres, fragments de poèmes. Erdoğan, Rimbaud, les réfugiés de Dadaab, les Pussy Riot, le glyphosate, la Ghouta : tout se retrouve pris dans une même matière verbale.
« On ne retrouve pas toujours les corps de femmes ou d’hommes, et des fois des enfants échoués sur le sable et des fois pas ». Ces « des fois » ont quelque chose de terrible. Ils font entrer les corps disparus dans la banalité de la langue, sans pathos, sans commentaire ajouté. Plus loin : « quelqu’un se noie, on part en vacances ». Deux propositions, deux mondes qui se touchent à peine.

Le livre recueille aussi les paroles qui nous entourent, celles des gouvernements, des médias, de la publicité : « pour les pauvres des pauvres on bureaucratise », « on amplifie certaines nouvelles », « être un acteur responsable c’est préparer l’avenir ». À cette langue publique répondent les questions qui reviennent : « mais comment va Oleg Sentsov », puis « mais comment vont les hommes sans nom dans les prisons syriennes ». Le nom d’un homme, puis tous ceux auxquels aucun nom ne sera donné.
Favre fait entrer la poésie dans ce vacarme et lui demande ce qu’elle peut encore faire. « et si la poésie peut sauver le monde pourquoi elle ne ». La phrase reste suspendue. À la dernière page, une réponse peut-être : « je sais pas quoi faire, qu’est-ce que je peux faire, avec les doigts du mieux possible ». Écrire avec les doigts, parmi les morts, les nouvelles, les mots usés. « nous avons tous les mots du monde ». Il reste à les tenir.
une autre frontière, le décollement de la peau facilite l’opération,
a tomber par terre, je n’ai je n’ai pas de quatrième étape, quelques
minutes de balade, la vie la mort l’espoir, on parle on est des
loups, le minimum est essentiel, la colonisation est essentielle,
relooker le militantisme, être a un certain endroit, ils disent les
médias mainstream, on retrouve des plastiques dans les estomacs
des baleines, on ne retrouve pas toujours les corps de femmes ou
d’hommes, et des fois des enfants échoués sur le sable et des fois
pas, on ne s’y retrouve pas avec toute la misère du monde, etc.,
etc., un truc pareil est-ce possible, mais heureusement on peut
guérir l’homosexualité par thérapie, mais peut-être pas en Tchétchénie
Membres fantômes suivi de Temps mêlés, Claude Favre, 2025, Editions Lanskine




