Inès Hayouni invitée de Souffle inédit

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@ Inès Hayouni

Elle s’appelle Inès. Inès Hayouni. Elle a commencé à s’intéresser à la poésie très jeune. Le poète visionnaire français Arthur Rimbaud l’a particulièrement marquée. Aujourd’hui, elle pratique avec bonheur le « métier de poète ».

Inès Hayouni : « La poésie reste mon territoire de prédilection, mais j’ai envie d’en explorer les lisières. »

POÈTES SUR TOUS LES FRONTS

Par Lazhari Labter

Son joli prénom Inès renvoie à la sympathie et à la générosité. Avenante, sociable, le sourire aux lèvres et la main sur le cœur, elle est ce que devrait être tout créateur de beauté.
Avec trois recueils de poèmes publiés en Algérie, Inès Hayouni est arrivée, chose rare dans le domaine de la poésie, à s’imposer très jeune dans le paysage littéraire algérien comme une voix qui compte. Alors qu’elle était encore étudiante en langues étrangères à l’université de Lorraine Nancy, en France, elle publie en 2021 à Alger, Métamorphose, son premier recueil aux éditions Khayal.  Composé d’une centaine de poèmes, elle le conçoit, non comme une conjuration du mauvais sort comme le flairaient des versets coraniques enfermés dans des amulettes, mais comme la consignation de mots pour atténuer les maux, les peines, les traumatismes et les émotions douloureuses qui l’ont frappée de plein fouet à la suite du décès de son père, emporté par un cancer. Et à travers lui tous les malades qui souffrent en silence de cette terrible maladie.

Avec Ikigai, paru en 2023 aux éditions El Qobia à Alger, la jeune chercheuse indépendante remonte le temps en s’inspirant de la célèbre romancière Murasaki Shikibu et de sa fille la grande poétesse Daini no Sanmi, de la période médiévale japonaise, et s’affirme comme une poétesse à la voix originale, qui interroge le singulier et le commun, le beau et le banal, l’éphémère et le pérenne, Après les douleurs et le deuil de la perte, elle se reconstruit en écrivant durant des mois Ikigai comme une raison de vivre et une raison d’être face à l’absence et au vide que rien ne peut combler à part peut-être la poésie, son territoire de prédilection.

Le recueil Clameur d’Utique, publié en 2025 aux éditions Apic, à Alger, naît, lui, de la magie de sa rencontre, lors d’une résidence artistique, avec un site tunisien historique, haut lieu de résistance et des voix d’hommes, de femmes, des cris d’animaux, des chants d’oiseaux mêlés à sa propre voix intérieure, qui éclatent en une « polyphonie d’élans vitaux » et s’élèvent comme les tamaris vers le ciel bleu avant de retomber en averses de mots bleus et verts comme retombent des branches arquées, les grappes de fleurs rose pâle en le joli mois de mai.

Passionnée par le patrimoine culturel matériel et immatériel, la poésie et la musique populaire et la rai en particulier, « ses recherches interrogent la transmission orale, la mémoire collective et la manière dont la littérature, la musique et les pratiques artistiques participent à la préservation des héritages culturels. »

Poétesse sur tous les fronts, elle anime Raïtrospective, un  podcast documentaire « consacré à l’histoire sociale, politique et esthétique du raï. À travers les entretiens, les archives sonores et audiovisuelles, elle contribue à documenter un patrimoine encore largement sous-archivé. »
Son premier roman, en cours d’écriture, explorera l’univers du patrimoine musical en lien avec la mémoire populaire.
Des résidences à la Fondation Kamel Lazaar en Tunisie, à Camargo à Marseille et à la Cité internationale des arts de Paris lui ont offert l’opportunité de développer son travail de recherche et d’écriture.

Entrez dans l’univers de cette poétesse qui refuse de vivre dans une tour d’ivoire, ouverte sur sa cité, son pays et le monde, une poétesse entrée en résistance contre les misères et les injustices, une poétesse humaniste qui a fait de la beauté son choix et de la fraternité universelle sa voie.

L.L : J’aime bien commencer mes entretiens pour cette rubrique de « Souffle Inédit » avec la convocation d’un souvenir. Qu’évoque pour toi cette photo ?

Inès Hayouni avec des ecrivains a Alger
Inès Hayouni, assise, avec, de gauche à droite le défunt Aomar Khennouf, auteur (2e), Fella Andalousia, romancière et animatrice culturelle(3e), Lazhari Labter, écrivain (5e) et Nadia Benabid, épouse de Aomar Khennouf (7e) au café littéraire Émir Synergy (ex Libris) à Alger, le 9 janvier 2025.

Inès Hayouni :  J’avoue que cette photo m’a quelque peu bouleversée. Je n’ai pas pour habitude de revenir sur les événements une fois qu’ils sont achevés, encore moins à travers les photos. Celle-ci a pourtant agi comme un rappel, celui de la voie que j’aimerais suivre et des personnes qui, par leur manière de vivre la littérature, constituent pour moi des exemples.
Je pense à Khennouf Aomar, dont la disparition a laissé une certaine idée de l’intellectuel. Il appartenait à cette génération pour qui la littérature n’était ni un titre ni un ornement, mais une manière d’habiter le monde et de se rendre disponible aux autres. Il donnait de son savoir sans jamais en faire un levier pour prendre l’ascendant sur quiconque. Je me souviens surtout de la délicatesse avec laquelle il accueillait une parole encore jeune. Il avait lu mes livres lorsque je n’étais personne dans le paysage littéraire et les avait reçus avec une attention qui ne faisait aucune différence entre l’écrivain reconnu et celui qui cherche encore sa voix.

Cette photographie me rappelle aussi la chance que j’ai eue ce jour-là d’être entourée de poètes et d’écrivains qui voulaient entendre ce que j’avais à dire. C’est une conception de la littérature à laquelle je suis profondément attachée. J’aimerais, à mon tour, être dans cette transmission, faire circuler ce que j’ai reçu et donner aux autres cette même attention qui m’a été offerte.

 L. L. : À ce jour, tu as publié trois recueils de poésie remarqués, Métamorphoses en 2021, Ikigai en 2024 et Clameur d’Utique en 2025 et très jeune et très vite, tu t’es imposée comme une voix originale et vibrante de la jeune poésie algérienne d’expression française contemporaine. Comment es-tu venue à la poésie et quels sont les poètes qui t’inspirent ?

Inès Hayouni :  J’ai toujours aimé la poésie, mais d’abord comme lectrice. Je suis venue à elle assez simplement, à travers les lectures scolaires, et Rimbaud a très vite occupé une place singulière dans mon imaginaire. Au-delà de sa rébellion à l’égard des normes littéraires établies de son époque, il y avait chez lui la quête d’une vérité autre, située au-delà du caractère perceptible du réel. C’est cette volonté d’aller au-delà des apparences, de sonder la densité du quotidien, des êtres et des émotions, qui m’a profondément marquée.
Par conséquent, j’ai été très sensible aux poètes de la veine du symbolisme, à leur manière de transfigurer les douleurs les plus intimes sans jamais s’y complaire. Cette poésie m’a appris à regarder autrement ce qui nous blesse, à en faire non pas une fin, mais une matière de création. C’est aussi ce qui a, en partie, donné naissance à mon premier recueil, Métamorphose.
Puis est venue la découverte de la poésie algérienne, qui a progressivement déplacé et enrichi cette première filiation. Habib Tengour m’est particulièrement cher pour cette capacité à faire affleurer le mythe dans le réel, à créer une porosité entre l’histoire, la mémoire et l’imaginaire.

Je reste également très attachée à la poésie populaire de l’Oranie, avec des poètes comme Cheikh El Khaldi ou El Hachemi Bensmir. Leur poésie me touche parce qu’elle circule dans la musique, dans la ville, dans la mémoire collective. Elle rappelle que la poésie peut être une littérature de la page, mais aussi une parole vivante, transmise et réinventée par ceux qui la portent.
Au fond, je crois que c’est cette circulation entre les traditions, les langues, les époques et les formes qui continue de nourrir mon écriture. Découvrir une nouvelle poésie, c’est toujours, pour moi, découvrir une nouvelle manière de questionner le monde et, parfois, de lui répondre.

L. L : Clameur d’Utique, une œuvre remarquable, est le fruit d’une résidence artistique en Tunisie, réunissant plusieurs artistes maghrébins sur le site antique d’Utique. Qu’est-ce qui t’as inspirée ce chant et pourquoi le choix de ce titre ?

Inès Hayouni invitée de Souffle inédit

Inès HayouniClameur d’Utique ne figurait pas dans mes projets. Le livre s’est imposé à moi au cours d’une résidence artistique où nous étions sept artistes venus d’Afrique du Nord, issus de disciplines différentes. Ce qui a rendu cette expérience déterminante, c’est le décentrement qu’elle a produit. Être soustraite, même temporairement, à mon environnement familier, m’a offert une forme de disponibilité intérieure que l’écriture a immédiatement investie.
La résidence proposait de faire de la nature une source d’inspiration. J’ai choisi de la considérer plutôt comme une matrice de résilience. Ses cycles, et sa persistance malgré tout ce qui l’érode m’ont conduite à interroger notre propre capacité à demeurer, à créer, à résister. Les poèmes sont venus de là, dans un mouvement assez instinctif, entre l’intime et le collectif.
Le titre est venu de cette expérience. La « clameur », c’est d’abord la multiplicité des voix qui m’entouraient, celles des animaux, des hommes, et ma propre voix intérieure. C’est une polyphonie de douleurs, de subsistances et d’élans vitaux.
Quant à Utique, son histoire m’a profondément interpellée, c’est un lieu d’éternelle résistance. C’est là que Caton, après la défaite des forces républicaines face à Jules César, choisit de se donner la mort plutôt que de survivre à ce qu’il considérait comme la disparition de la liberté. Son geste est devenu, au fil du temps, une figure de la résistance à la tyrannie, et c’est précisément cette charge symbolique qui m’intéressait.

Des siècles plus tard, la Tunisie a connu une autre forme de soulèvement, lors de la révolution de 2011. Les propriétés du clan Ben Ali-Trabelsi à Utique furent alors investies, dépecées et en partie détruites par la population. Le geste est évidemment d’une autre nature, mais il y a quelque chose de saisissant quand des lieux associés au pouvoir finissent par devenir les théâtres de sa contestation.

L.L : Dans un entretien accordé au quotidien algérien L’Expression, tu as dit : « J’écris de la poésie parce qu’elle demeure, à mes yeux, la forme la plus apte à épouser la complexité du monde. » Pourquoi as-tu décidé de te lancer dans l’écriture d’un roman si la poésie à a cette force de tout exprimer ?

Inès Hayouni :  Je ne me détache pas véritablement de la poésie en écrivant un roman. Je crois au contraire que mon écriture romanesque reste profondément irriguée par elle. Ce qui change, c’est l’amplitude que m’offre le récit.
Lors de mes recherches en Oranie sur le patrimoine poétique populaire, j’ai rencontré des hommes, des femmes, des lieux et des scènes de vie qui portaient en eux une telle richesse qu’ils appelaient presque naturellement à un texte polyphonique. Il fallait pouvoir faire entendre plusieurs voix, restituer des mémoires, m’attarder sur la charge symbolique d’un lieu, laisser le réel se prolonger dans la fiction.
Il y a aussi, très simplement, une sorte de curiosité dans cette démarche, j’ai eu besoin d’arpenter d’autres formes, de voir jusqu’où ma voix pouvait se déployer. Suis-je capable de raconter une histoire de bout en bout ?  Pourrais-je un jour faire la même chose avec le cinéma, ou une autre forme narrative ? Je ne connais pas encore la réponse. La poésie reste mon territoire de prédilection, mais j’ai envie d’en explorer les lisières.

L.L : Tu es passionnée par l’étude du patrimoine poétique et musical algérien et plus particulièrement par la poésie populaire et le genre musical raï. Qu’est-ce qui suscite chez toi cet intérêt ?

Inès Hayouni :  Je crois que cet intérêt est d’abord né d’une curiosité personnelle. Ma formation académique m’a conduite vers des lectures largement eurocentrées, et je me suis progressivement demandé où se trouvait notre propre poésie populaire, celle qui s’exprime dans la langue vernaculaire, qui raconte le quotidien algérien et qui continue de vivre dans les marchés et les rues.
L’oralité me semble profondément inhérente à notre culture. Le goual avait autrefois une fonction presque fédératrice, il portait les joies et les peines, les traversées de l’histoire, les victoires comme les défaites. En voyant cette poésie quelque peu reléguée aux marges de la littérature contemporaine, j’ai voulu comprendre où elle continuait à vivre, et surtout comment elle avait évolué.
C’est ce qui m’a conduite vers la poésie populaire puis vers le raï, où j’ai retrouvé, sous une autre forme, cette parole purement ancrée dans le réel. Certains textes racontent sans détour une réalité algérienne faite de désirs, de frustrations, de violences, de quotidien. On peut contester le raï, le considérer comme une forme mineure, mais il existe là une chose difficilement discutable : les gens s’y reconnaissent, et ils y expriment ce qu’ils vivent.

Inès Hayouni invitée de Souffle inédit
@ Inès Hayouni

L. L. :  Le grand poète algérien de la Révolution et de l’Amour Jean Sénac, dans son très beau poème « Citoyens de beauté » écrit : « Et maintenant nous chanterons l’amour/Car il n’y a pas de Révolution sans Amour/Il n’y a pas de matin sans sourire/La beauté sur nos lèvres est un fruit continu. » Pour toi aussi Résistance, amour de la Patrie, art et création vont ensemble…

Inès Hayouni :  Oui, et c’est précisément pour cette raison que j’ai choisi de citer Jean Sénac dans mon dernier recueil. Sa poésie me touche par cette conviction que la résistance ne peut être dissociée de l’amour et de la création.
Nous avons tous, je crois, une écriture située. La mienne s’inscrit dans un quotidien algérien, dans une mémoire, des paysages, des langues et des expériences qui me sont propres. J’écris à partir d’un vécu algérien, en tant qu’Algérienne, avec tout ce que cela implique de beauté, de contradictions, de blessures aussi. Et si je choisis de regarder ce pays, de le parcourir, de l’explorer, c’est d’abord parce que je l’aime. Écrire, pour moi, c’est aussi une manière d’habiter cet amour, de l’interroger et parfois de lui opposer une parole critique.

L.L : « L’Amour, la Poésie, c’est par ce seul ressort que la pensée humaine parviendra à reprendre le large ». Partages-tu cette pensée du grand poète surréaliste français André Breton ?

Inès Hayouni :  Oui, profondément, même si j’entends la poésie dans un sens plus vaste que celui du poème écrit. Elle peut aussi être une manière d’être au monde, de porter sur lui un regard attentif et engagé. C’est questionner ce qui nous entoure, refuser l’indifférence, mais aussi retrouver, dans le quotidien le plus ordinaire, cette capacité d’émerveillement que nous perdons parfois.
Cultiver sa propre poésie c’est rester perméable aux beautés du monde comme à ses blessures. La poésie nous oblige à renouer avec notre propre empathie, qui ne s’éprouve pas en vase clos, elle se conjugue nécessairement à celle des autres.

Trois poèmes de Inès Hayouni

Présent

Apprécier le moment présent
Sans trop réfléchir à ce qui pourrait advenir
Réprimer les chuchotements maugréants
Sans trop penser à ce qui pourrait nous désunir
Admirer les gens qui nous aiment à perte d’horizon
Pour oublier les souffrances qui nous font agonir
On le sait, sans le savoir, inconsciemment
Qu’il est très difficile de pouvoir à nouveau se réunir
Car tout dure uniquement pour un moment
Au moins en profiter avant que le présent
Ne devienne qu’un lointain souvenir

Extrait du recueil Métamorphose (2021).

Le Quai Kettani

Sur le quai Kettani
La mer renvoie ses effluves
Elle ramène à la surface
Les déboires houleux
De tous les hommes malheureux
Ils viennent ici pleurer leur chagrin
Car si les êtres les renient
La mer les caresse par son embrun

Sur le quai Kettani
Leur esprit est bercé par les vagues
Il valse au rythme de leur va-et-vient
Il arrive à en oublier leur futur incertain
Le répit, c’est la mer qui le leur accorde
Ils comptent encore y séjourner
En attendant d’implorer Dieu pour sa miséricorde

Extrait du recueil IKIGAI (2023).

Tanit

Tanit, la première
Déesse au socle scellé

Au sein découvert
On a planté pour elle
Des colonnes charnelles
Des stèles votives
Des haies défensives
Elle est la paume tendue vers l’azur
Le triangle proscrit gravé sur les murs
Balafre sainte, blessure antique
Endomètre dressé en symbole mystique

Tanit est mère
Mère-colère
Mère-amère
Mère-incantation
Mère-excision
Elle enfante des corps qu’on mutile et qu’on maquille
Des hanches qu’on déchire dans le silence des familles
Elle accouche dans la rage, dans la crasse, dans le non-dit
Dans le souterrain, le sang séché, la nuit
Elle enfante des ventres cadenassés
Des filles trouées
Des fils qui tuent faute d’avoir su parler

Elle crache la vie par les plaies
Comme un volcan qu’on a forcé à se taire
Comme une offrande qu’on égorge à la lumière

Tanit est mère
Mère clémente
Mère aimante
Mère rugueuse
Mère à la chair pulpeuse
En sève
Elle enfante sans repos ni trêve :
Des révoltes nues, des promesses éventrées
Des femmes qui marchent et qu’on voudrait agenouillées

Famine, révolte, et défaite
Elle saigne le monde, et pourtant il l’arrête
On a voulu l’éteindre, l’effacer
Brûler ses temples, l’englacer

On a noyé jusqu’à ses ports
Jusqu’à ses mots, jusqu’à ses morts
Mais Tanit, elle, se bat encore

Elle s’est dissoute dans les corps
Dans leurs colères
Dans l’histoire justicière
Dans leurs élans
Dans les blessures sans pardon

Tanit est femme avant toute chose
Et le monde, aussi vaste qu’il ose
N’a jamais cessé d’être femme


Et comme toute femme
On l’a faite proie, silence, oubli
Et comme toute femme
Elle résiste, par fragments, par cris

Sous le ciel ancien de Carthage en ruine
Elle forge l’avenir, scande et s’illumine

Elle est la morsure du mot qu’on interdit
Le feu sacré sous la peau qui dit :
Je suis

Extrait du recueil Clameur d’Utique (2025).

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