Zine Elabidine Hamda Cherif revient sur son essai La Tunisie en soixante-dix ans d’Indépendance entre despotisme et démocratie.
Zine Elabidine Hamda Cherif : « La Tunisie doit refonder son pacte démocratique »
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Zine Elabidine Hamda Cherif est un intellectuel tunisien dont le parcours se situe au croisement de l’enseignement, du militantisme des droits humains, du journalisme et de l’écriture. Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Tunis, il a consacré une grande partie de sa vie à la réflexion sur les mutations de la société tunisienne, la question démocratique et les défis de la modernité. Cofondateur de la section tunisienne d’Amnesty International et engagé de longue date dans la société civile, il a également œuvré dans les domaines de la culture et du documentaire.
Auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels Les Héritiers infidèles (2010), L’Islam politique face à la société tunisienne (2017) et le roman Bab B’har, la Porte de France (2022), il poursuit avec La Tunisie en soixante-dix ans d’Indépendance entre despotisme et démocratie, préfacé par Hamadi Redissi, une méditation critique sur le devenir national.
Dans cet essai ambitieux, nourri d’histoire, de sociologie et de philosophie politique, Zine Elabidine Hamda Cherif se définit lui-même comme un « spectateur engagé » : un observateur inquiet mais lucide, attaché aux valeurs de liberté, d’égalité, de justice et de souveraineté populaire. Son œuvre témoigne d’une même exigence : comprendre les impasses du présent afin d’esquisser les voies d’une refondation démocratique et culturelle de la Tunisie.
A.H : Votre livre s’ouvre sur un constat d’échec : celui de la transition démocratique, mais aussi celui d’une certaine modernité tunisienne. À quel moment avez-vous compris que le problème tunisien dépassait le seul champ politique pour relever d’une crise plus profonde de civilisation ?
Zine Elabidine Hamda Cherif : En réalité, en tant que natif des temps coloniaux, j’ai cherché à réfléchir en profondeur, au-delà du fait révolutionnaire de 2011, remontant à l’origine de la constitution de l’État-nation en 1956 pour comprendre notre échec collectif à libérer les hommes et les femmes et à instaurer définitivement la citoyenneté, avec l’avènement de l’indépendance. La permanence du fait despotique, malgré la parenthèse de la « transition démocratique », est le signe patent d’un mal social qui risque d’aggraver l’état dans lequel nous sommes aujourd’hui.
Après réflexion, il s’avère, comme le soutient à juste titre le Professeur Ali Mezghani dans son livre sur « l’État inachevé » – livre magistral par ailleurs que tout le monde devrait lire – que l’œuvre d’indépendance a abouti à un système de modernité inachevée et de schizophrénie culturelle aggravé par un attachement obsessionnel au passé et à la primauté de l’intérêt personnel qu’une oligarchie développe encore dans un processus de domination sociale. La question sociale non résolue reste primordiale (inégalités sociales criantes, développement inégal entre les régions, fractures sociales et générationnelles, appauvrissement du niveau d’instruction de la moitié de la population) et est freinée par la crise politique qui perdure. La Révolution n’a pas changé cet état de fait. Elle n’a ni libéré les hommes et les femmes du despotisme (même si elle nous a débarrassé d’un despote) ni amélioré la vie des citoyens ni ouvert des perspectives d’espoir aux jeunes générations. Avec l’accession de l’ Islam politique au pouvoir par le biais d’élections libres, j’ai pris conscience de la nécessité de m’engager, par mes écrits, dans le débat national en vue d’analyser la situation socio-politique et de proposer au public, en tant que citoyen libre et autonome, des pistes de réflexion et même dans ce dernier ouvrage des propositions pratiques pour chercher les voies d’instaurer la pleine citoyenneté et un système politique, social et culturel qui puisse garantir aux citoyennes et citoyens les principes universels de liberté, d’égalité et de justice sociale qui permettent l’accès à la civilisation selon la conception d’Ibn Khaldoun.
A.H : Vous parlez à plusieurs reprises de « sortir de la Révolution », formule qui surprendra sans doute certains lecteurs. « Sortir de la Révolution », est-ce en achever la promesse ou reconnaître ses limites ?
Zine Elabidine Hamda Cherif : Ma proposition de sortir de la Révolution repose sur deux faits historiques patents. Le premier concerne « un peuple révolutionné » (je reprends à mon compte l’expression de l’historienne Mona Ozouf à propos de la Révolution tunisienne) qui n’a pas participé dans sa majorité au processus révolutionnaire mais, plutôt, a été un spectateur ou un commentateur trivial (le parler tunisien a un mot pour désigner ce phénomène : le « nabbar », un commentateur acerbe mais passif). Le deuxième fait désigne l’action révolutionnaire comme un acte pour défaire un système et liquider l’ancien monde. Ce qui fut fait (abolition du parti-État destourien, reprise par l’État de ses possessions, empêchement de 3000 officiels destouriens de participer aux élections, remplacement du despote à la tête de l’État, organisation d’élections libres dirigées par une Instance indépendantes et non plus par le ministère de l’Intérieur qui avait falsifié toutes les élections précédentes depuis 1958. Un ancien détenu politique est devenu Premier ministre, les opposants de toujours arrivaient au pouvoir. Le peuple révolutionné a chanté dans les rues une nouvelle axiologie : « Liberté, travail, dignité », trois principes universels qui rejoignent les principes des Lumières. La Révolution a-t-elle accompli cette œuvre ? Il a abattu l’ancien monde. Restait à commencer la refondation d’un État impartial pour une société libre et libérée du despotisme.
Si l’on voit lucidement le processus politique et social depuis 2011, on constate que l’État destourien a su manœuvrer pour diriger la période de transition (Foued Mebazaa et Béji Caïd Essebsi), garder l’ossature du pouvoir hégémonique néolibéral constitué autour du ministère de l’Intérieur (pour sauvegarder l’édifice), du ministère de la Justice (pour éliminer les dissidents), des moyens d’information étatiques (pour reproduire la propagande d’État) et d’une oligarchie financière qui bloque tout changement.
Mon diagnostic est que la Révolution est inachevée parce qu’elle n’a pas changé le système. La culture révolutionnaire continue à détricoter ce qui reste de l’État sans réussir à construire un système alternatif viable capable de résoudre les problèmes de la société. Je dois dire que, dans l’histoire, presque toutes les révolutions (française, soviétique, chinoise, cubaine, etc.) n’ont réussi qu’à abattre l’ancien système. Il a fallu plus d’un siècle à la France pour établir un système démocratique, l’Union soviétique a disparu et est remplacée par un pouvoir oligarchique et guerrier, Cuba continue à gérer la pauvreté et le sous-développement. Seule la Chine a décidé d’abandonner la Révolution. Deng Xiao Ping a imposé le changement pour sortir la Chine de son sous-développement, Xi Jin Ping veut faire de son pays la première puissance du monde à l’horizon 2049. Je ne suis pas adepte du modèle chinois militarisé et autocratique. C’est pourquoi, je propose de refonder l’État et la société tunisienne sur les principes instaurés par la Révolution de 2011 à travers un Nouveau pacte Fondamental. Car, l’histoire nous enseigne qu’on ne construit durablement qu’en s’appuyant sur une part valable du passé. Bourguiba a eu l’intelligence d’utiliser les bâtiments construits par la France coloniale pour garantir les écoles, les lycées, les hôpitaux. Il a transformé les 360 églises laissées en centres culturels, maisons de jeunes et bibliothèques. On continue de Bizerte à Gafsa à les utiliser pour s’instruire, se cultiver, se soigner.
A.H : Votre réflexion convoque aussi bien Ibn Khaldoun que Kawakibi, Kant, Montesquieu, Raymond Aron ou Mahmoud Messadi. Entre toutes ces filiations intellectuelles, laquelle vous a le plus accompagné dans l’écriture de cet ouvrage, et laquelle vous paraît aujourd’hui la plus féconde pour penser la Tunisie ?
Zine Elabidine Hamda Cherif : Ces auteurs ont accompagné mon parcours d’éducation. Nous avons eu la chance jusqu’à la réforme de l’enseignement en 1980 de lire ces auteurs au lycée et à l’université. J’ai continué, à titre personnel, de les relire et de fréquenter d’autres auteurs. De part ma nature, je suis éclectique, je fuis les systèmes dogmatiques et clos, je laisse libre cours à ma pensée et je me nourris de celle des autres sans exclusive.
Pour répondre honnêtement à votre question, je dois préciser que nous avons un grand nombre de penseurs et d’intellectuels tunisiens qui ont apporté des contributions au débat national. Mais, ils et elles avaient vécu dans une société où le débat public était interdit ou contourné ou censuré. Je cite dans mon livre toutes ces personnalités qui nourrissent ma pensée par leur labeur personnel et courageux. La pensée arabe s’est concentrée sur le fait islamique ou le nationalisme arabe. Les gouvernements qui avaient basé leurs politiques sur ces deux idéologies n’ont généré, à mon sens, que le fascisme arabe en Syrie, en Irak, en Egypte, en Libye et au Soudan ou le terrorisme islamiste. Seul Samir Amin a osé proposer une réflexion complexe et des concepts pour analyser le fait économique dans sa relation aux grandes puissances de son temps. Je reprends d’ailleurs dans mon livre la notion de développement inégal que j’adapte au fait social en Tunisie.
Sur le plan politique, notre monde n’a inventé ni le libéralisme politique, ni les droits de l’homme ni la démocratie. Pourtant cette dernière est née plusieurs siècles avant l’avènement de l’islam. Les contributions les plus importantes pour l’humanité, sur les questions des libertés et de la démocratie viennent principalement des auteurs européens. La pensée continue à vivre en Europe et dans les pays développés et à nourrir les débats sur les affres du néolibéralisme, sur les crises sociales, sur l’avènement de l’ère numérique. Nous sommes obligés de nous y référer et de chercher en quoi les nouvelles idées produites dans le monde puissent convenir à notre situation sociale. Il est clair pour moi que la solution à nos problèmes ne peut venir que des Tunisiens. Nous avons assez d’intelligence, une population jeune accrochée, avec les moyens du bord, au progrès scientifique et technologique. Ce sont les jeunes instruits et cultivés qui, à mon sens, trouveront les solutions futures. Ma génération a un devoir de mémoire et de proposition pour que les jeunes qui constituent la majorité de la population puisse trouver des solutions enracinées dans notre riche culture.
A.H : L’un des chapitres les plus marquants est consacré à ce que vous appelez « la fabrique de l’inculture ». Selon vous, la crise de l’école et des langues est-elle aujourd’hui plus dangereuse pour l’avenir du pays que la crise économique elle-même ?
Zine Elabidine Hamda Cherif : Certainement. Le danger réside dans l’incapacité des citoyens à acquérir des connaissances pour pouvoir se mouvoir dans un monde globalisé qui nous échappe. L’état de la culture ou de l’inculture de la population est lié aux choix politiques et économiques de l’État. La fabrique de l’inculture que je dénonce est l’œuvre de l’État à partir de 1974 lorsque le régime libéral de Hédi Nouira, après avoir exclu les démocrates du parti destourien, s’est allié à l’aile conservatrice affairiste du parti et aux islamistes et renforcé le système despotique qui se transformait, avec l’élection à vie du Président Bourguiba, en monarchie républicaine. L’État a appauvri délibérément le niveau d’instruction de l’ensemble de la population en changeant à plusieurs reprises les programmes d’enseignement pour en faire un tremplin pour le marché de l’emploi. Il a procédé au saccage des langues d’enseignement : l’arabe et le français, seules langues du système qui permettent l’accès au savoir livresque et l’excellence dans les études. L’État a ensuite suivi les recommandations néolibérales du sommet européen de Lisbonne de 2000 qui liait l’éducation au marché de l’emploi. Le résultat est que nous avons cumulé 3 millions d’analphabètes et que, selon les estimations de l’ONU, un Tunisien sur deux n’a pas dépassé la sixième année primaire. Le chômage réel, selon la Banque Mondiale, avoisine 50%. Les agences de publicité, payées par les entreprises de production, partenaires de l’Union européenne, inondent les rues tunisiennes d’affiches qui communiquent dans une langue étrange qui mêle souvent dans la même phrase l’arabe, le français et l’anglais. Et qui contribue à distraire la population des langues qui permettent l’accès au livre et au savoir constitué. Le scandale national est de découvrir que nous avons plus de 240 000 chômeurs diplômés et 5000 détenteurs de doctorats incapables de trouver un emploi dans un système économique qui n’est pas fait pour eux. L’État a suivi, à des fins purement mercantiles, les directives de l’Union européenne. D’après les chiffres officiels et les déclarations gouvernementales, 100 000 élèves quittent l’école sans diplôme chaque année. Cela fait, depuis 2011, 1 500 000 personnes au moins qui s’ajoutent aux quasis analphabètes de l’ancien régime. Le peuple a été maintenu à dessein dans l’inculture. La crise économique est le fruit de ce système. Car, plus on table sur l’élévation du niveau de culture et l’intelligence, plus on trouve de solutions innovantes à nos problèmes. Pas l’inverse.
A.H : Derrière la sévérité du diagnostic, on sent une fidélité obstinée à l’idée démocratique. Qu’est-ce qui vous permet encore d’espérer alors que vous décrivez une société fragmentée, un État affaibli et un retour persistant du despotisme ?
Zine Elabidine Hamda Cherif : Moi, je suis de nature optimiste. C’est peut-être une déformation professionnelle puisque j’ai longtemps enseigné espérant voir mes élèves et mes étudiants aller de l’avant et atteindre des seuils que je n’ai pas atteints. C’est le propre du progrès, du développement qui sont des clés pour l’accès à la civilisation. Sommes-nous des démocrates ? Je me pose la question et je la pose à mes lecteurs dans le livre. La parenthèse de la « transition démocratique » (entre 2011 et 2021) a été, malgré ses ratés, ses insuffisances et ses drames, un moment historique qui s’inscrit déjà dans l’histoire de notre nation. La démocratie est le seul système au monde qui se base sur la souveraineté populaire. Même les monarchies existantes s’y mettent. Je ne vois pas d’exception tunisienne ou arabe à ce sujet. Ce qui freine ce processus, c’est le despotisme, la volonté de puissance et la culture du chef. Or ça se saurait si, dans l’histoire de l’humanité, un quelconque chef avait réalisé seul le bonheur de son peuple. Partout, le pouvoir personnel a abouti à une catastrophe. Les exemples dans l’histoire sont légion. Nous n’avons pas le choix. Nous sommes condamnés à être des démocrates, c’est-à-dire des citoyens libres et responsables partageant en tant que peuple les mêmes principes de vie et exigeant radicalement que nos gouvernants soient au service du peuple et non les Maîtres de son destin. Pour le moment c’est un vœu, mais il nous faudrait y travailler pour ne pas redevenir des sujets, des moutons de Panurge.
A.H : Votre ouvrage propose finalement un « Nouveau Pacte Fondamental » destiné à refonder la cité. Si vous deviez résumer ce pacte en une seule exigence adressée aux Tunisiens de demain, laquelle choisiriez-vous ?
Zine Elabidine Hamda Cherif : La seule exigence – si elle se réalise – est la clé de tout : que les gouvernants soient au service de la souveraineté populaire. Depuis Bourguiba, l’État a confisqué la souveraineté. Le peuple a été mis à l’écart. On a parlé en son nom et on a falsifié les élections pour continuer le système de domination sociale. Si le peuple est souverain, parce qu’il est libre, il doit déterminer la politique à travers des représentants élus pour un mandat contrôlé et récusable. L’élu ne peut pas être autre chose qu’une autorité publique chargée par le peuple des électeurs d’une mission à temps déterminé. Le Nouveau Pacte Fondamental qui serait notre contrat social interdirait à quiconque, quelle que soit sa fonction, de mettre en danger les libertés individuelles et publiques. Il serait irrécusable et sacralisé en tant que socle démocratique.
A.H : Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul chapitre de La Tunisie en soixante-dix ans d’Indépendance entre despotisme et démocratie devait être traduit en arabe, puis transmis aux jeunes générations comme un testament intellectuel, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?
Zine Elabidine Hamda Cherif : La vie que j’ai menée jusqu’ici est multiple, à l’image du pays. J’ai poursuivi mes études au Bardo, à Gafsa, à Souk El Khemis, à Jendouba, au Kef. J’ai eu le privilège de connaître mon pays parfaitement du nord au sud, et de partager des pans de sa culture millénaire. J’ai habité dans plusieurs villes de la République et partagé d’innombrables amitiés. Depuis 1991, j’ai vécu à Londres, à Rome et à Paris. Je suis par mon histoire et mon parcours un Tunisien citoyen du monde. Je recommencerai cette destinée sans hésitation. Mais il faut regarder vers l’avenir, tracer une ligne de progrès et de liberté.
Si la réincarnation existe, alors j’aimerais me réincarner en LIBRE, en un beau BOUGAINVILLIER, en TAUREAU, mon signe de zodiac, signe de terre.
Le choix d’un seul chapitre dans un essai est quelque peu castrateur. Mais je plie au jeu. Je choisirais le chapitre intitulé « un Nouveau Pacte Fondamental ». Il trace un chemin de partage de la liberté, de l’égalité, de la justice et de la souveraineté. Ce sont des principes qui méritent un débat national au-delà de la pluralité de nos appartenances ethniques, régionales, linguistiques, religieuses et politiques. Ce serait un socle d’humanité fait par des citoyens libres pour des citoyens égaux au profit des générations à venir.





